Poussières, 1854
« Te souviens-tu du soir, où près de la fenêtre »
À Mademoiselle Marthe Brandès.
Te souviens-tu du soir,‖ où près de la fenêtreOuverte d’un salon‖ plein de joyeux ébats,Tu n’avais pas seize ans…‖ les avais-tu ?… Peut-être ?Sous le rideau tombé,‖ nous nous parlions tout bas ?…Ce n’était pas l’amour‖ que t’exprimait ma bouche,Mon cœur était trop vieux,‖ trop glacé, trop hautain,Pour parler à ton cœur ;‖ mais, prophète farouche,Je te prédisais ton destin.
Et toi, tu m’écoutais,‖ sur la barre accoudée ;Tu me montrais ta nuque,‖ en me cachant ton front ;Et tu restais muette‖ à la cruelle idéeDe ce premier amour‖ qui, t’ayant possédée,Deviendra mon dernier affront !Nuit, ciel, jardin, massifs,‖ dehors tout était sombre,Et tu regardais dans ce noir.Mais ton cœur de seize ans‖ avait encor plus d’ombre,Et là, comme dehors,‖ tu ne pouvais rien voir !
Mais moi, moi, j’y voyais !‖ mes yeux perçaient le voileQui te cachait ton avenir,Et je voyais au loin‖ monter l’affreuse étoileDe ce premier amour‖ qui pour toi doit venir !Je te disais alors :‖ « Il va bientôt paraîtreCelui-là qui prendra‖ d’autorité vos jours !Mais moi qui ne veux pas‖ vous voir subir un maître,J’aurai disparu pour toujours ! »
C’est fait… Je suis sorti‖ maintenant de ta vieSans t’avoir dit l’adieu‖ qu’on se dit quand on part ;Silencieusement‖ j’emporte ma folie…Pour être aimé de toi,‖ j’étais venu trop tard.Tu ne m’as pas trahi.‖ Je n’ai rien à te dire…Ce qui fut entre nous,‖ c’est la Fatalité.D’aucune illusion‖ tu n’eus sur moi l’empire,Sinon celle de ta fierté !
Te l’avais-je assez exaltée,Pour résister‖ à ton futur vainqueur ?Ai-je cru te l’avoir plantéeAssez avant‖ dans ton trop faible cœur ?J’avais donc mis trop haut ton âme.En toi de la fierté ?‖ non ! pas même d’orgueil !Est-ce que tu pouvais‖ être plus qu’une femme ?Les bras fermés sur toi‖ sont pour moi ton cercueil.Et si, devant mes yeux,‖ un de ces soirs peut-être,Tu passes, entraînant‖ tous les cœurs sous tes pas,Ne baisse pas les tiens ;‖ — car tu m’as fait connaîtreCe genre de mépris‖ qui même ne voit pas !…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 10[abab] 1[abaab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (34 de 12, 9 de 8, 2 de 10)· profil 8, 6+6, 4+6
- Mots à la rime
- a fenêtre / Peut-être féminine, classiqueb ébats / bas masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiqueb hautain / destin masculine, classiquea accoudée / idée / possédée féminine, classiqueb front / affront masculine, classiquea sombre / d’ombre féminine, classiqueb noir / voir masculine, classiquea voile / étoile féminine, classiqueb avenir / venir masculine, classiquea paraître / maître féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea vie / folie féminine, classiqueb part / tard masculine, classiquea dire / l’empire féminine, classiqueb Fatalité / fierté masculine, classiquea exaltée / plantée féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb d’orgueil / cercueil masculine, classiquea peut-être / connaître féminine, classiqueb pas masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
45 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poussières, Paris, Alphonose Lemerre, Éditeur, 1897· numérisation poesies.net· Sources