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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Ïambes et poèmes, 1831· Lazare

Le minotaure

Auguste Barbier· distiques, alexandrins, 120 vers

Allons, enfants, marchons‖ la nuit comme le jour,À toute heure, à tout prix,‖ il faut faire l’amour ;Il faut, à tout passant‖ que notre vue enflamme,Vendre pour dix schellings‖ nos lèvres et notre âme.

On prétend qu’autrefois,‖ en un pays fort beau,Un monstre mugissant,‖ au poitrail de taureau,Tous les ans dévorait‖ en ses sombres caressesCinquante beaux enfants,‖ vierges aux longues tresses :C’était beaucoup, grand dieu !‖ Mais notre monstre à nousEt notre dévorant‖ aux épais cheveux roux,Notre taureau, c’est Londre‖ en débauche nocturnePortant sur les trottoirs‖ son amour taciturne.Le vieux Londre a besoin‖ d’immoler tous les ansÀ ses amours honteux‖ plus de cinquante enfants ;Pour son vaste appétit‖ il ravage la ville,Il dépeuple les champs,‖ et par soixante mille,Soixante mille au moins‖ vont tomber sous ses coups,Les plus beaux corps du monde‖ et les cœurs les plus doux.

Hélas ! D’autres sont nés‖ sur la plume et la soie,D’autres ont hérité‖ des trésors de la joie,Partant de la vertu.‖ — pour moi la pauvretéM’a reçue en ses bras,‖ sitôt que j’eus quittéLe déplorable flanc‖ de ma féconde mère.Ô triste pauvreté,‖ mauvaise conseillère,Fatale entremetteuse,‖ à quels faits monstrueuxLivrez-vous quelquefois‖ le seuil des malheureux ?Vous avez attendu‖ que je devinsse belle,Et lorsque sur mon sein,‖ fleur pudique et nouvelle,La nature eut versé‖ les plus purs de ses dons,Une fraîcheur divine‖ et de grands cheveux blonds,Vous avez aussitôt‖ montré ma rue obscureÀ l’œil louche et sanglant‖ de l’ignoble luxure.

Moi j’étais riche, mais‖ une divinitéQui foule tant de cœurs‖ sous son pied argenté,La froide convenance‖ à l’œil terne et sans larmes,Passant par mon logis‖ et me trouvant des charmes,Me jeta dans les bras‖ d’un homme sans amour ;Un autre avait mon cœur,‖ on le sut trop un jour.De là ma chute immense,‖ effrayante, profonde,Chute dont rien ne peut‖ me relever au monde,Ni pleurs ni repentirs.‖ — une fois descendusDans la fange du mal,‖ les pieds n’en sortent plus.Malheur en ce pays‖ aux pauvres Madeleines.Bien peu d’êtres, hélas !‖ Dans nos villes chrétiennes,Osent prendre pitié‖ de leurs longues douleurs,Et leur tendre la main‖ pour essuyer leurs pleurs.

Et moi, mes sœurs, et moi,‖ ce n’est pas l’adultèreEt son dur châtiment‖ qui firent ma misère,Mais une autre femelle‖ au visage éhonté,Un enfant de l’orgueil,‖ l’ardente vanité,Ce monstre qui chez nous‖ sous mille formes brille,Et de Londre au Japon‖ pousse mainte familleÀ sans cesse lutter‖ de luxe et de splendeur,Au prix de la fortune‖ et souvent de l’honneur.Ah ! Par elle mon père‖ a vu son opulenceFondre comme l’écume‖ au sein de l’onde immense ;Et mon cœur, répugnant‖ à prendre un bas état,À s’user nuit et jour‖ dans un travail ingrat,De degrés en degrés,‖ faible et pâle victime,Je suis tombée au fond‖ de l’effrayant abîme.

Gémissez, gémissez,‖ mes sœurs, profondément ;Mais, si plaintif que soit‖ votre gémissement,Si poignantes que soient‖ vos douleurs et vos peines,Elles ne seront pas‖ si vives que les miennes ;Elles ne coulent pas‖ d’un fond plein de douceur,Et n’ont pas comme moi‖ l’amour seul pour auteur.Ah ! Pourquoi de l’amour‖ ai-je senti la flamme ?Pourquoi le lâche auquel‖ j’ai livré ma jeune âme,L’homme qui m’entraîna‖ du logis paternel,Méprisant sa parole‖ et les feux de l’autel,M’a-t-il abandonnée‖ à la misère infime ?Je n’aurais point, le front‖ battu des vents du crime,Pour sauver mon enfant,‖ comme Agar au désert,Faute d’ange, trouvé‖ le chemin de l’enfer.

Et partout l’on nous dit :‖ allez, femmes perdues !Et les femmes, nos sœurs,‖ en passant par les rues,S’éloignent devant nous‖ avec un cri d’horreur ;Nous troublons leur pensée‖ et nous leur faisons peur.Ah ! Nous les détestons !‖ Ah ! Quelquefois nous sommesMalheureuses au point‖ qu’au front même des hommesIl nous prend le désir‖ d’attenter à leur peau,De mettre avec nos mains‖ leur visage en lambeau.Car nous savons d’où vient‖ leur épouvante sainte,Nous savons que beaucoup‖ ne tiennent qu’à la crainteDe décheoir dans le monde‖ et de perdre leur rang,Et que cette terreur‖ est un ressort puissantQue plus d’une avec soin,‖ en mère de famille,Dès le premier jupon‖ passe au corps de sa fille.

Mais à quoi bon vouloir,‖ par la plainte et les cris,Nous venger des regards‖ dont nos cœurs sont flétris ?Les malédictions‖ retombent sur nos âmes.Sous le poignet de l’homme‖ et le mépris des femmes,Ah ! Quoi que nous disions,‖ nous aurons toujours tort,Et nous ne pourrons rien‖ changer à notre sort.Il vaut mieux dans ce monde,‖ épouvantable geôle,Achever jusqu’au bout‖ notre pénible rôle ;Il vaut mieux, aux clartés‖ des théâtres en feux,Étourdir chaque soir‖ nos fronts silencieux ;Et que gin et whisky‖ de leur onde enivrante,Rallumant dans nos corps‖ une vie expirante,Nous fassent, s’il se peut,‖ perdre le sentimentD’un métier que l’enfer‖ seul égale en tourment.

Enfin, pour nous enfin,‖ si la vie est une ombreEt la terre un bourbier,‖ — la mort n’est pas si sombre.Elle ne nous fait pas‖ languir dans nos réduits,Et nous jette bientôt,‖ pêle-mêle et sans bruits,Dans la fosse commune,‖ immense sépulture.Ô mort ! Oh ! Quel que soit‖ l’aspect de ta figure,L’effet de tes yeux creux‖ sur les pâles humains,Quand sur nos corps usés‖ tu poseras les mains,Ton étreinte sera‖ plus douce qu’on ne pense ;Car, au même moment‖ où fuira l’existence,Comme un sanglant troupeau‖ de vautours destructeurs,Nous verrons s’envoler‖ les voraces douleursEt les mille fléaux‖ dont les griffes impuresFaisaient tomber nos chairs‖ en sales pourritures.

Allons, mes sœurs, marchons‖ la nuit comme le jour ;À toute heure, à tout prix,‖ il faut faire l’amour,Il le faut : ici-bas‖ le destin nous a faitesPour garder le ménage‖ et les femmes honnêtes.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
60((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
10 distiques
Mots à la rime
a jour / l’amour masculine, classiqueb enflamme / âme féminine, classiquea beau / taureau masculine, classiqueb caresses / tresses féminine, classiquea nous / roux masculine, classiqueb nocturne / taciturne féminine, classiquea ans / enfants masculine, classiqueb ville / mille féminine, classiquea coups / doux masculine, classiqueb soie / joie féminine, classiquea pauvreté / quitté masculine, classiqueb mère / conseillère féminine, classiquea monstrueux / malheureux masculine, classiqueb belle / nouvelle féminine, classiquea dons / blonds masculine, classiqueb obscure / luxure féminine, classiquea divinité / argenté masculine, classiqueb larmes / charmes féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb profonde / monde féminine, classiquea descendus / plus masculine, classiqueb Madeleines / chrétiennes féminine, classiquea douleurs / pleurs masculine, classiqueb l’adultère / misère féminine, classiquea éhonté / vanité masculine, classiqueb brille / famille féminine, classiquea splendeur / l’honneur masculine, classiqueb opulence / immense féminine, classiquea état / ingrat masculine, classiqueb victime / abîme féminine, classiquea profondément / gémissement masculine, classiqueb peines / miennes féminine, classiquea douceur / auteur masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquea paternel / l’autel masculine, classiqueb infime / crime féminine, classiquea désert / l’enfer masculine, non classiqueb perdues / rues féminine, classiquea d’horreur / peur masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquea peau / lambeau masculine, classiqueb sainte / crainte féminine, classiquea rang / puissant masculine, non classiqueb famille / fille féminine, classiquea cris / flétris masculine, classiqueb âmes / femmes féminine, classiquea tort / sort masculine, classiqueb geôle / rôle féminine, classiquea feux / silencieux masculine, classiqueb enivrante / expirante féminine, classiquea sentiment / tourment masculine, classiqueb ombre / sombre féminine, classiquea réduits / bruits masculine, classiqueb sépulture / figure féminine, classiquea humains / mains masculine, classiqueb pense / l’existence féminine, classiquea destructeurs / douleurs masculine, classiqueb impures / pourritures féminine, classiqueb faites / honnêtes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources