Les Pleureuses, 1895· Messe du passé
« Elles sont mortes, ses amies »
I
Elles sont mortes, ses amies,Ses amis sont là-bas, là-bas…Elle s’avance à petits pasParmi des choses endormies.
Son âme se plaint doucement,Dans les sous-bois, prés des fontaines,Elle voit des formes lointainesQui vont, pleines d’apitoiement.
Devant sa pauvre âme tremblanteTous les souvenirs sont passés,Le soir, avec leurs dos lassés,Et leur démarche nonchalante.
Dans son calme fauteuil de bois,Je vois sa taille qui se penche,Puis je vois sa figure blancheQui sourit parmi les sous-bois.
Ses pieds mignons foulent les mousses,Les oiseaux ont de petits cris,Et ses amours et ses yeux grisSont de vieilles histoires douces.
On eût dit qu’elle allait parler,Ses lèvres chuchotaient entre elles,Et l’on voyait dans ses mains frêlesL’habitude de consoler.
Mélancolique et matinale,Quand je regarde, je la vois,Très vieille avec sa vieille voix,Dans les feuilles de soleil pâle.
Et ce n’est plus le beau soleil ;C’est le soir, dans le salon tiède :Le feu, la lampe… On cause, on cèdeAux baisers aimants du sommeil.
Au foyer une flamme rampe,Et dans le salon qui s’endort,Quelques amis qu’éclaire encorLa lueur faible de la lampe…
Puis, il te faudra les quitter.Le jour souffre et revit encore :Mais toi, la blancheur de l’auroreNe te fera plus grelotter.
La mort viendra sans te le direToucher tes lèvres sans couleur,Où la joie, et puis la douleurSont mortes dans un lent sourire ;
Puis ton cœur, maison du bon Dieu,Où tant d’amis étaient ensembleEt leurs fronts dans la nuit qui trembleSe diront vaguement adieu.
Tes yeux, où les jours sans secoussesOnt mis de la tranquillité,Et tes épaules de beautéQue la fatigue a faites douces.
II
La très vieille dame était morte.Alors je suis venu vers toi,Un jour qu’il faisait triste et froidEt qu’il pleuvait devant ta porte.
Je vis tes longs cheveux bouclésEt leur or pâle qui frissonne,Et ta piété monotoneDans tes yeux bleus et désolés.
Tu fus la clarté gracieuseQui m’environnait, et je saisQu’au fond, un peu, tu frémissaisAvec ton âme sérieuse…
Ta robe droite du dimancheLaissait à nu ton petit cou.Tu ne me parlais pas beaucoup,Tu rôdais dans la maison blanche…
… J’entendais rêver des ruisseauxSous le repos des saules pâles.Dans mes mains tristes et royalesJ’ai tenu leurs âmes d’oiseaux…
Elles ont des rondes d’amourEt des yeux de petites filles.Elles ont des bouches gentillesEt des questions ; tout autour…
III
Au pays morne sans saisonOù je vais seul, lent patriarche,Je vois s’ouvrir devant ma marcheLe grand regard de l’horizon.
Je porte en moi ma vie altièreLe ciel est gris ; mon cœur se fondDans mon orgueil vide et profondComme un bonheur dans la lumière.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 21(abba)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a amies / endormies féminine, classiqueb là-bas / pas masculine, classiquea doucement / d’apitoiement masculine, classiqueb fontaines / lointaines féminine, classiquea tremblante / nonchalante féminine, classiqueb passés / lassés masculine, classiquea bois / sous-bois masculine, classiqueb penche / blanche féminine, classiquea mousses / douces féminine, classiqueb cris / gris masculine, classiquea parler / consoler masculine, classiqueb elles / frêles féminine, classiquea matinale / pâle féminine, classiqueb vois / voix masculine, classiquea soleil / sommeil masculine, classiqueb tiède / cède féminine, classiquea rampe / lampe féminine, classiqueb s’endort / encor masculine, non classiquea quitter / grelotter masculine, classiqueb encore / l’aurore féminine, classiquea dire / sourire féminine, classiqueb couleur / douleur masculine, classiquea Dieu / adieu masculine, classiqueb ensemble / tremble féminine, classiquea secousses / douces féminine, classiqueb tranquillité / beauté masculine, classiquea morte / porte féminine, classiqueb toi / froid masculine, non classiquea bouclés / désolés masculine, classiqueb frissonne / monotone féminine, classiquea gracieuse / sérieuse féminine, classiqueb sais / frémissais masculine, classiquea dimanche / blanche féminine, classiqueb cou / beaucoup masculine, non classiquea ruisseaux / d’oiseaux masculine, classiqueb pâles / royales féminine, classiquea d’amour / autour masculine, classiqueb filles / gentilles féminine, classiquea saison / l’horizon masculine, classiqueb patriarche / marche féminine, classiquea altière / lumière féminine, classiqueb fond / profond masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Pleureuses, Paris, Ernest Flammarion, éditeur, 1920· numérisation poesies.net· Sources