Les Pleureuses, 1895· Le silence des pauvres
L’attente
Sans l’éblouissement de la croix…
L’ombre, en s’agrandissant,‖ pauvre femme qui rêve,Vient mêler doucement‖ dans le déclin du jourSa paix à ton grand cœur‖ et son rêve à ton rêve.
Et tu restes bien seule‖ avec tes yeux d’amour,Indécise, perdue‖ au silence où s’élèveLa triste et vieille voix‖ qui chante dans la cour.
Oh ! mendier toujours‖ parmi l’ombre sans digueLes soleils du passé‖ pour ce soir sans couleur,Toute la charité‖ pour toute la fatigue,
Lorsque l’ombre revêt‖ de calme et de douleur,Quand le dernier reflet‖ des vitres se fatigueSur tes cheveux divins‖ et ton front de pâleur.
Écoute, écoute encor,‖ mendiante d’espace,Plus loin que le silence‖ et plus profond que tout…Et c’est l’âme qui pleure‖ et c’est le temps qui passe.
Le temps, le temps sacré‖ qui bénit le cœur fou,La présence qui fait‖ que l’on parle à voix basseDans cette église d’ombre‖ où s’incline ton cou.
Oh ! rêve à la longueur‖ de la tristesse humaine,Aux vieux palais où va,‖ silencieux, le temps,À la tranquillité‖ par qui tu devins reine !
Rêve à la profondeur‖ du silence où j’attends,Aux vieux couples qui vont‖ dans le soleil qui traîneEt s’aimeront toujours‖ de s’être aimés longtemps.
Ne maudis pas l’attente‖ et les soirs où tu pleures :Tous les martyrs ont eu‖ leurs infinis cheminsEt tous les grands orgueils‖ sont bénis par les heures
Puisque l’on devient grand‖ à voir les jours éteints,Dans la chambre assombrie‖ il faut que tu demeures,Le crépuscule aux yeux‖ et la paix dans les mains.
Il faut qu’indifférente‖ aux radieux passages,Toujours seule au milieu‖ de l’ombre et du sommeil,Tu laisses un à un‖ tomber les grands soirs sages.
Il faut, toi que baigna‖ la gloire du soleil,Laisser passer sur toi‖ l’après-midi sans âgesEt le soir nimber d’or‖ ton front toujours pareil.
Pauvre femme qui dors‖ auprès de la fenêtre,Les mains lasses, le cœur‖ innocent et lointainDans le baiser nocturne‖ et frais qui vient de naître,
Frêle douleur que rien‖ n’aura jamais atteint,Toi que veille l’azur‖ comme un grand dieu sans prêtre,Repose vaguement‖ du soir jusqu’au matin.
Repose loin de ceux‖ qui ne sont pas avidesD’attente inconsolable‖ et d’azurs décevants,Ceux du bonheur parfait‖ et de la mer sans rides.
Laissons les prêtres fous‖ et les amants ferventsVenir béatement‖ baigner leurs tempes videsDans ce fleuve brumeux‖ chanté par les grands vents !
Laissons les amoureux‖ à leurs songes infimes,Laissons la pauvre voix‖ qui chante dans la courRêver d’un pur bonheur‖ et d’un cœur sans abîmes !
Sachons que rien ne vaut‖ la gravité du jour,Et cette éternité‖ qui nous a faits sublimes,Ne la blasphémons pas‖ par des serments d’amour.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 9[ababab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a rêve / s’élève féminine, classiqueb jour / d’amour / cour masculine, classiquea digue / fatigue féminine, classiqueb couleur / douleur / pâleur masculine, classiquea d’espace / passe / basse féminine, classiqueb tout / fou / cou masculine, classiquea humaine / reine / traîne féminine, classiqueb temps / j’attends / longtemps masculine, classiquea pleures / heures / demeures féminine, classiqueb chemins / éteints / mains masculine, non classiquea passages / sages / âges féminine, classiqueb sommeil / soleil / pareil masculine, classiquea fenêtre / naître / prêtre féminine, classiqueb lointain / atteint / matin masculine, classiquea avides / rides / vides féminine, classiqueb décevants / fervents / vents masculine, classiquea infimes / abîmes / sublimes féminine, classiqueb cour / jour / d’amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Pleureuses, Paris, Ernest Flammarion, éditeur, 1920· numérisation poesies.net· Sources