Les Pleureuses, 1895· Le silence des pauvres
Sainte madeleine inutile
à une petite statue
Dans la niche en pierre tranquille…
I
Dans le coin où le soir t’oublie,Tu ne sens pas le vieil amourQu’a mis sur ta tête pâlieLa fête ignorante du jour.
Dans le repos où tu reposes,Tu ne sens pas, ô grave sœur,Cette clarté des vagues chosesQui l’illumine avec douceur…
Voici le soir. Toujours semblableSur le seuil d’or des jours d’été,En vain le soleil adorableT’a fait un peu de charité.
Tu n’es pas plus douce — plus sombre,Pourtant, beaucoup étaient venusPour t’écouter pleurer de l’ombreEt se troubler de tes doigts nus.
Tu n’as même pas sur la pierre,Pendant un vague et triste instant,Souri comme — un peu de lumièreÀ ces pauvres voix qu’on entend.
II
Tu lèves sans douleur, sans joieTes yeux où le soleil se perd,Tes mains où notre amour se noieComme un bon frisson dans la mer.
Oh ! pendant que, morne débâcle,Nous passons dans un morne bruit,Si tu faisais le doux miracleD’avoir un peu froid dans la nuit…
Si trop calme et belle sans trêveAux beaux silences étoilés,Tes yeux s’appauvrissaient du rêveDont nos regards sont désolés…
On viendrait te voir, simple et chère,Indécise comme un secret,Avec la robe de prièreQu’un humble cierge te ferait.
Tu serais ce qui fait renaîtreL’âme heureuse, le songe éteint…Et ton chemin serait peut-êtreLa caresse de mon destin.
Tu serais l’amour, et l’enfance…Et pourtant, toi qui ne dis rien,Et moi qui souris de souffrance,Je sens que ton silence est bien.
Je t’adore dans ton grand règne,Et dans l’espace sans amours.Tu ne dis rien comme l’on saigne,Et te voir, c’est pleurer toujours.
Oh ! sans raison, sans mal, sans crimes,Et sans remords au fond de moi,Je voudrais à tes pieds sublimesPleurer que la lumière soit !
Pleurer que le jour s’irradieQue la nuit brûle dans les cieux,Pleurer tout ce pauvre incendieQui monte humblement dans nos yeux…
III
Tandis que les vieilles aux « simples »Marmonnent un air enchanté,Tu regardes de tes yeux simplesLe monde de simplicité.
Et tandis que sans espéranceNous passons et ne parlons pas,Tu comprends avec ton silenceLa prière que font nos pas.
Tu regardes, toujours la même,Tu souris, comme ton ciel bleu,Et quand on crie ou qu’on blasphème,Tu laisses dire, comme Dieu.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 9 quatrains
- Mots à la rime
- a t’oublie / pâlie féminine, classiqueb amour / jour masculine, classiquea reposes / choses féminine, classiqueb sœur / douceur masculine, classiquea semblable / adorable féminine, classiqueb d’été / charité masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb venus / nus masculine, classiquea pierre / lumière féminine, classiqueb instant / entend masculine, classiquea joie / noie féminine, classiqueb perd / mer masculine, non classiquea débâcle / miracle féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb étoilés / désolés masculine, classiquea chère / prière féminine, classiqueb secret / ferait masculine, classiquea renaître / peut-être féminine, classiqueb éteint / destin masculine, non classiquea l’enfance / souffrance féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea règne / saigne féminine, classiqueb amours / toujours masculine, classiquea crimes / sublimes féminine, classiqueb moi / soit masculine, non classiquea s’irradie / incendie féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea simples féminine, classiqueb enchanté / simplicité masculine, classiquea espérance / silence féminine, classiqueb pas masculine, classiquea même / blasphème féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Pleureuses, Paris, Ernest Flammarion, éditeur, 1920· numérisation poesies.net· Sources