Les Pleureuses, 1895· Le silence des pauvres
Le prophète
Il répondit : « Tu viens bien tard. »
Le soir sur l’univers‖ vague comme un appel,Je vois des bras confus‖ près d’un mur clair et sombre ;Et tout se sacrifie‖ à la pâleur du ciel.
Le crépuscule veut‖ la prière qui sombre,Le peu que nous avons‖ en nous de maternelÀ l’heure vague et triste‖ où l’on se donne à l’ombre.
Tu t’assois sur un banc‖ comme pour mendier…Le demi-jour est plein‖ de foules disparues,Le silence est un cri‖ qui ne peut pas crier.
Comme l’Autre, Seigneur,‖ tu verras dans les ruesLes hommes revenir‖ en pleurs pour oublier,Et les filles qui rient‖ pour être secourues !
Que les vieux jours sont loin,‖ que tous les jours sont vieux,Dans ce dernier refuge‖ où d’année en année,Le soleil a laissé‖ l’épave de tes yeux !
Attendri, comme tout‖ dans l’heure abandonnée,Tes regards ont cherché‖ d’abord au fond des cieuxUn peu de la blancheur‖ où s’en va la journée.
Et rien ne te couronne,‖ et rien ne t’a chanté,Et nul ne te connaît‖ des enfants et des hommesDans le dernier refuge‖ où tu t’es arrêté.
Le destin fut amer‖ au vieux monde où nous sommes ;Si peu que nous ayons‖ aimé la vérité,La vérité peut-être‖ a moins aimé les hommes !
Et tu tendras les mains‖ vers le jour épié.Le soir est inutile‖ à la ville de pierreEt l’azur dans le ciel‖ semble crucifié.
Entr’ouvrant sur ta lèvre‖ un baiser de prière,Et redressant un peu‖ ta joie et ta pitié,Tu sentiras tout seul‖ l’aumône de lumière.
Oh, c’eût été si vague‖ et si bon d’être heureux…Ils n’auraient presque pas‖ vu changer le soir pâleQu’il tombât en silence‖ ou qu’il tombât pour eux.
Voici que doucement‖ ta nuit est triomphale,Tu te lèves, baigné‖ d’un soleil ténébreux,Et l’ombre se caresse‖ entre tes doigts d’opale
Demeure, pâle et dur,‖ dans le silence en chœur,Si dépouillé, si las,‖ au fond de ta défaite,Que l’on voit presque à nu‖ la clarté de ton cœur.
Seigneur, toi que l’on trompe‖ et qui baisses la tète,Tu sentiras, brûlé‖ par le soir de longueur,La faim qui crie en toi‖ comme une grande fête.
Laissons les maladroits‖ et les irrésolusQui prêchent d’oublier‖ tout doucement, sans cause,Et qui croient consolés‖ ceux qui ne souffrent plus ;
Et le fou méprisant‖ combien toute âme est closeQui, de sa foi béate‖ ivre de plus en plus,Rêve de consoler‖ quelqu’un ou quelque chose.
Tous ceux que la douleur‖ n’a pas faits douloureux,Au milieu du désert,‖ sans haine, sans envie,Les pauvres égarés‖ qui peuvent être heureux ;
Ceux qui croient que l’amour‖ mérite qu’on l’envie,Ceux qui peuvent dormir‖ quand la nuit est sur euxEt qui nomment le ciel‖ ce qui manque à la vie.
Prière
Va sans savoir, respire, écoute.Dis ta gloire n’importe auquel ;Si grand que tu sois sur la routeL’amour te laisse, comme un ciel.
Au milieu des cris du théâtreEt de leurs serments de malheur,Écoute, étoilé comme un pâtre,Le silence de la douleur.
Moi qui ne sais pas de prière,Toi si bon au-dessus de nous,Je voudrais sourire à la mèreQui t’a tenu sur ses genoux.
Permets qu’à tes pieds adorablesOn rêve, on rêve aux jours d’avantOù, comme les plus misérablesTu n’étais qu’un petit enfant.
Tous les nids sont un peu prospères,Nous sortons tous d’un vague abri…Les dieux et les pauvres sont frèresPar le peu d’enfance qui rit.
Comme ma dernière tendresse,Veux-tu qu’en un soir effacéJe sois un peu de la caresseDes seuls jours qui t’ont caressé !…
Au lieu de crier solitairePuisse le soir être avec toi ;Puisses-tu parfois sur la terreSourire sans savoir pourquoi !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 7[ababab] 1[ababcbc] 1[ababa] 7[abab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (54 de 12, 28 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a appel / ciel / maternel masculine, classiqueb sombre / l’ombre féminine, classiquea mendier / crier / oublier masculine, classiqueb disparues / rues / secourues féminine, classiquea vieux / yeux / cieux masculine, classiqueb année / abandonnée / journée féminine, classiquea chanté / arrêté masculine, classiqueb hommes / sommes féminine, classiquec vérité / épié masculine, classiquea pierre / prière / lumière féminine, classiqueb crucifié / pitié masculine, classiquea heureux / eux / ténébreux masculine, classiqueb pâle / triomphale / d’opale féminine, classiquea chœur / cœur / longueur masculine, classiqueb défaite / tète / fête féminine, classiquea irrésolus / plus masculine, classiqueb cause / close / chose féminine, classiquea douloureux / heureux / eux masculine, classiqueb envie / l’envie / vie féminine, classiquea écoute / route féminine, classiqueb auquel / ciel masculine, classiquea théâtre / pâtre féminine, classiqueb malheur / douleur masculine, classiquea prière / mère féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea adorables / misérables féminine, classiqueb d’avant / enfant masculine, classiquea prospères / frères féminine, classiqueb abri / rit masculine, classiquea tendresse / caresse féminine, classiqueb effacé / caressé masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb toi / pourquoi masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Pleureuses, Paris, Ernest Flammarion, éditeur, 1920· numérisation poesies.net· Sources