Œuvres complètes de Béranger, 1839
Laideur et beauté
Air : C’est à mon maître en l’art de plaire
Sa trop grande beauté m’obsède ;C’est un masque aisément trompeur.Oui, je voudrais qu’elle fût laide,Mais laide, laide à faire peur.Belle ainsi faut-il que je l’aime !Dieu, reprends ce don éclatant ;Je le demande à l’enfer même :Qu’elle soit laide et que je l’aime autant.
À ces mots m’apparaît le diable ;C’est le père de la laideur :« Rendons-la, dit-il, effroyable,« De tes rivaux trompons l’ardeur.« J’aime assez ces métamorphoses.« Ta belle ici vient en chantant :« Perles, tombez ; fanez-vous, roses.« La voilà laide et tu l’aimes autant. »
Laide ! moi ! dit-elle, étonnée.Elle s’approche d’un miroir,Doute d’abord, puis, consternée,Tombe en un morne désespoir.« Pour moi seul tu jurais de vivre,« Lui dis-je, à ses pieds me jetant :« À mon seul amour il te livre.« Plus laide encor, je t’aimerais autant. »
Ses yeux éteints fondent en larmes,Alors sa douleur m’attendrit :Ah ! rendez, rendez-lui ses charmes.Soit ! répond Satan qui sourit.Ainsi que naît la fraîche aurore,Sa beauté renaît à l’instant.Elle est, je crois, plus belle encore ;Elle est plus belle et moi je l’aime autant.
Vite, au miroir elle s’assureQu’on lui rend bien tous ses appas ;Des pleurs restent sur sa figure,Qu’elle essuie en grondant tout bas.Satan s’envole, et la cruelleFuit et s’écrie en me quittant :Jamais fille que Dieu fit belleNe doit aimer qui peut l’aimer autant.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources