Œuvres complètes de Béranger, 1839
Le refus
ADRESSÉE AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI
Air : Le premier du mois de janvier
Un ministre veut m’enrichirSans que l’honneur ait à gauchir.Sans qu’au Moniteur on m’affiche.Mes besoins ne sont pas nombreux ;Mais, quand je pense aux malheureux,Je me sens né pour être riche.
Avec l’ami pauvre et souffrantOn ne partage honneurs ni rang ;Mais l’or du moins on le partage.Vive l’or ! oui, souvent, ma foi,Pour cinq cents francs, si j’étais roi,Je mettrais ma couronne en gage.
Qu’un peu d’argent pleuve en mon trou,Vite il s’en va, Dieu sait par où !D’en conserver je désespère.Pour recoudre à fond mes goussets,J’aurais dû prendre, à son décès,Les aiguilles de mon grand-père.
Ami, pourtant gardez votre or.Las ! j’épousai, bien jeune encor,La Liberté, dame un peu rude.Moi, qui dans mes vers ai chantéPlus d’une facile beauté,Je meurs l’esclave d’une prude.
La Liberté ! c’est, Monseigneur,Une femme folle d’honneur ;C’est une bégueule enivréeQui, dans la rue ou le salon,Pour le moindre bout de galon,Va criant : À bas la livrée !
Vos écus la feraient damner.Au fait, pourquoi pensionnerMa muse indépendante et vraie ?Je suis un sou de bon aloi ;Mais en secret argentez-moi,Et me voilà fausse monnaie.
Gardez vos dons : je suis peureux.Mais si d’un zèle généreuxPour moi le monde vous soupçonne,Sachez bien qui vous a vendu :Mon cœur est un luth suspendu,Sitôt qu’on le touche, il résonne.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources