Œuvres complètes de Béranger, 1839
L’épée de Damoclès
Air : À soixante ans, etc.
De Damoclès l’épée est bien connue ;En songe, à table, il m’a semblé la voir.Sous cette épée et menaçante et nueDenys l’ancien me forçait à m’asseoir. (bis.)Je m’écriais : Que mon destin s’achève,La coupe en main, au doux bruit des concerts ! (bis.)Ô vieux Denys ! je me ris de ton glaive,Je bois, je chante, et je siffle tes vers. (bis.)
Servez, disais-je, à messieurs de la bouche ;Versez, versez, messieurs du gobelet.Malheur d’autrui n’est point ce qui te touche,Denys ; sur moi fais donc vite un couplet.Ton Apollon à nos larmes fait trêve ;Il nous égaie au sein d’affreux revers ;Ô vieux Denys ! je me ris de ton glaive,Je bois, je chante, et je siffle tes vers.
Puisqu’à rimer sans remords tu t’amuses,De la patrie écoute un peu la voix :Elle est, crois-moi, la première des Muses ;Mais rarement elle inspire les rois.Du frêle arbuste où bout sa noble sève,La moindre fleur parfume au loin les airs.Ô vieux Denys ! je me ris de ton glaive,Je bois, je chante, et je siffle tes vers.
Tu crois du Pinde avoir conquis la gloire,Quand ses lauriers, de ta foudre encor chauds,Vont à prix d’or te cacher à l’histoire,Ou balayer la fange des cachots.Mais, à ton nom, Clio, qui se soulève,Sur ton cercueil viendra peser nos fers.Ô vieux Denys ! je me ris de ton glaive,Je bois, je chante, et je siffle tes vers.
Que du mépris la haine au moins me sauve !Dit ce bon roi, qui rompt un fil léger.Le fer pesant tombe sur mon front chauve ;J’entends ces mots : Denys sait se venger.Me voilà mort ; et poursuivant mon rêve,La coupe en main, je répète aux enfers :Ô vieux Denys ! je me ris de ton glaive,Je bois, je chante, et je siffle tes vers.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources