Œuvres complètes de Béranger, 1839
Le convoi de David
Air de Roland
Non, non, vous ne passerez pas,Crie un soldat sur la frontière,À ceux qui de David, hélas !Rapportaient chez nous la poussière.‒ Soldat, disent-ils dans leur deuil,Proscrit-on aussi sa mémoire ?Quoi ! vous repoussez son cercueil,Et vous héritez de sa gloire !
Chœur
Fût-il privé de tous les biens,Eût-il à trembler sous un maître,Heureux qui meurt parmi les siensAux bords sacrés (bis) qui l’ont vu naître ! (bis.)
Non, non, vous ne passerez pas,Dit le soldat avec furie.‒ Soldat, ses yeux jusqu’au trépasSe sont tournés vers la patrie.Il en soutenait la splendeurDu fond d’un exil qui l’honore ;C’est par lui que notre grandeurSur la toile respire encore.
Chœur
Fût-il privé de tous les biens,Eût-il à trembler sous un maître,Heureux qui meurt parmi les siensAux bords sacrés qui l’ont vu naître !
Non, non, vous ne passerez pas,Redit plus bas la sentinelle.‒ Le peintre de LéonidasDans la liberté n’a vu qu’elle.On lui dut le noble appareilDes jours de joie et d’espérance,Où les beaux-arts à leur réveilFêtaient le réveil de la France.
Chœur
Fût-il privé de tous les biens,Eût-il à trembler sous un maître,Heureux qui meurt parmi les siensAux bords sacrés qui l’ont vu naître !
Non, non, vous ne passerez pas,Dit le soldat ; c’est ma consigne.‒ Du plus grand de tous les soldatsIl fut le peintre le plus digne.À l’aspect de l’aigle si fier,Plein d’Homère et l’âme exaltée,David crut peindre Jupiter,Hélas ! il peignait Prométhée.
Chœur
Fût-il privé de tous les biens,Eût-il à trembler sous un maître,Heureux qui meurt parmi les siensAux bords sacrés qui l’ont vu naître !
Non, non, vous ne passerez pas,Dit le soldat, devenu triste.‒ Le héros après cent combatsSuccombe, et l’on proscrit l’artiste.Chez l’étranger la mort l’atteint :Qu’il dut trouver sa coupe amère !Aux cendres d’un génie éteint,France, tends les bras d’une mère.
Chœur
Fût-il privé de tous les biens,Eût-il à trembler sous un maître,Heureux qui meurt parmi les siensAux bords sacrés qui l’ont vu naître !
Non, non, vous ne passerez pas,Dit la sentinelle attendrie.‒ Eh bien ! retournons sur nos pas.Adieu, terre qu’il a chérie !Les arts ont perdu le flambeauQui fit pâlir l’éclat de Rome.Allons mendier un tombeauPour les restes de ce grand homme.
Chœur
Fût-il privé de tous les biens,Eût-il à trembler sous un maître,Heureux qui meurt parmi les siensAux bords sacrés qui l’ont vu naître !
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources