Œuvres complètes de Béranger, 1839
Les infiniment petits
OU LA GÉRONTOCRATIE
Air : Ainsi jadis un grand prophète
J’ai foi dans la sorcellerie.Or, un grand sorcier l’autre soirM’a fait voir de notre patrieTout l’avenir dans un miroir.Quelle image désespérante !Je vois Paris et ses faubourgs :Nous sommes en dix-neuf cent trente,Et les barbons règnent toujours.
Un peuple de nains nous remplace ;Nos petits-fils sont si petits,Qu’avec peine dans cette glace,Sous leurs toits je les vois blottis.La France est l’ombre du fantômeDe la France de mes beaux jours.Ce n’est qu’un tout petit royaume ;Mais les barbons règnent toujours.
Combien d’imperceptibles êtres !De petits jésuites bilieux !De milliers d’autres petits prêtresQui portent de petits bons dieux !Béni par eux, tout dégénère ;Par eux la plus vieille des coursN’est plus qu’un petit séminaire ;Mais les barbons règnent toujours.
Tout est petit ; palais, usines,Sciences, commerce, beaux-arts.De bonnes petites faminesDésolent de petits remparts.Sur la frontière mal fermée,Marche, au bruit de petits tambours,Une pauvre petite armée ;Mais les barbons règnent toujours.
Enfin le miroir prophétique,Complétant ce triste avenir,Me montre un géant hérétiqueQu’un monde a peine à contenir.Du peuple pygmée il s’approche,Et, bravant de petits discours,Met le royaume dans sa poche ;Mais les barbons règnent toujours.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources