Œuvres complètes de Béranger, 1839
L’aveugle de bagnolet
AIR : Ronde de la Ferme et le Château
À Bagnolet j’ai vu naguèreCertain vieillard toujours content.Aveugle il revint de la guerre,Et pauvre il mendie en chantant. (bis.)Sur sa vielle il redit sans cesse :« Aux gens de plaisir je m’adresse.« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît. »Et de lui donner l’on s’empresse.« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,« À l’aveugle de Bagnolet. »
Il a pour guide une fillette ;Et, près d’aimables étourdis,À la contre-danse il répète :« Comme vous j’ai dansé jadis.« Vous qui pressez avec ivresse« La main de plus d’une maîtresse,« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît ;« J’ai bien employé ma jeunesse.« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,« À l’aveugle de Bagnolet. »
Il dit aux dames de la villeQu’il trouve à de gais rendez-vous :« Avec Babet, dans cet asile,« Combien j’ai ri de son époux !« Belles, qu’une ombre épaisse attire,« Là, contre l’hymen tout conspire.« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît ;« Les maris me font toujours rire.« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,« À l’aveugle de Bagnolet. »
S’il parle à de certaines fillesDont il fit longtemps ses amours :« Ah ! leur dit-il, toujours gentilles,« Aimez bien et plaisez toujours.« Pour toucher la prude inhumaine,« Trop souvent ma prière est vaine.« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît ;« Refuser vous fait tant de peine !« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,« À l’aveugle de Bagnolet. »
Mais aux buveurs sous la tonnelleIl dit : « Songez bien qu’ici-bas,« Même quand la vendange est belle,« Le pauvre ne vendange pas.« Bons vivants que met en goguette« Le vin d’une vieille feuillette,« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît ;« Je me régale de piquette.« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,« À l’aveugle de Bagnolet. »
D’autres buveurs, francs militaires,Chantent l’amour à pleine voix,Ou gaîment rapprochent leurs verresAu souvenir de leurs exploits.Il leur dit, ému jusqu’aux larmes :« De l’amitié goûtez les charmes.« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît ;« Comme vous j’ai porté les armes !« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,« À l’aveugle de Bagnolet. »
Faut-il enfin que je le dise ?On le voit, pour son intérêt,Moins à la porte de l’égliseQu’à la porte du cabaret.Pour ceux que le plaisir couronne,J’entends sa vielle qui résonne :« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît ;« Le plaisir rend l’âme si bonne !« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,« À l’aveugle de Bagnolet. »
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources