Soixante années de lyrisme intermittent, 1945
A serge Veber
En 1920, mon neveu Serge Veber, le fils de ma sœur Marguerite et de Pierre Véber, a publié son livre, Mon ennemi intime et m’a demandé de le préfacer, car j’avais pour cet ouvrage une double sympathie d’oncle et d’écrivain. Voici les vers qui parurent en tête de son volume, je les ai écrits avec plaisir. Au fond (je vous le dis entre nous) mon lyrisme intermittent a toujours saisi avec joie des occasions de se manifester.
Puisqu’il te faut une préface,Et qu’il urge que je la fasse.Je conçois un dessein pervers…Je m’en vais donc, vieille cigale,Adopter la ligne inégale,Qui parfois aura l’air d’un vers.
La prose flasque me fatigue :Cette eau sans rives n’a de digueQu’à la fin de l’alinéa.A ma verve quinquagénaireIl faut le soutien tutélaireQu’Orphée — ou tel autre — créa.
Le céleste et noble langageNous offre plus d’un avantage :A nous le désordre chiqué !O Phoibos, à nous tes licences :Pour pallier mes négligencesL’Hydromel est tout indiqué.
Nous invoquerons l’AmbroisiePour expliquer la gabegieDe nos discours plutôt confus…Mais, malgré cette ivresse auguste,L’octosyllabe reste juste,Car les vers faux sont trop mal vus.
Le porte-lyre, en plein délire,Touche cependant de la lyreAvec des doigts méticuleux…J’ai l’air perdu dans la tourmente :Je sais que la rime clémenteMe ramène à de clairs cieux bleus…
Au pays béni de la MuseToute incohérence s’excuse.Honneur à l’imprécision !Quand on l’exprime sur la lyre.L’idée a droit de se réduireA sa plus simple expression…
Cependant j’allais, frénétique,Chantant selon.le mode antique…Et le brave Serge songeait :Une strophe à l’autre succède…On n’arrête pas un aède…Comme il va loin de son sujet !
Oui, Serge… Ton oncle divague,Remplaçant par un propos vagueLe bel éloge qui t’est dû.Ce n’est pas, crois-moi, par paresse,Car chanter ta verte jeunesseN’est pas un travail trop ardu.
Neveu, si j’avais quelque doute,A te voir suivre cette route,Mon avis serait impuissant.Tu me répondrais : « Tu veux rire.L’inguérissable mal d’écrire,Je l’ai doublement dans le sang ! »
Or donc, la démarche assurée,Te voici, mon Serge, à l’oréeD’un dur et glorieux chemin…Nous te suivons de la fenêtre…L’ancêtre souffle à l’autre ancêtre :« Je suis content de l’examen… »
Puis chacun d’eux, d’un geste unique,A repris le masque comiqueA la patère suspendu.Ces redoutables ustensilesÉtant parfois des plus utilesPour cacher un visage ému…
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Soixante années de lyrisme intermittent, PARIS, ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE, 1945· Sources