Soixante années de lyrisme intermittent, 1945
Fleurs d’août
J’ai tenu à publier ce poème, qui, lui (quelle exception !) n’est pas gâté par l’ironie. Il essaie de faire revivre un moment particulièrement émouvant de la guerre de 14.
L’autre semaine, j’ai trouvéCette lyre sur le pavé…Mais sans la corde métallique.D’autres plus costauds essaierontD’égaler le son du clairon.Moi, je resterai bucolique.
On peut très bien l’être à Paris,Autant que dans les prés fleuris.C’est donc sur ce mode tranquilleQu’on va dire à ceux de là-basQuelle fleur germa sous leurs pas.Quand ils quittèrent la grand’ville.
Ce qui semble prodigieux,Pendant qu’on les suivait des yeuxParmi les fanfares guerrières,C’est qu’autour de chacun de nous.S’écroulaient avec un bruit douxDes tas de petites barrières.
Aux gares, du Nord, de Bercy,Comme on avait même souci,On faisait vite connaissance,Nos garçons entre eux se montraientL’endroit marqué sur leur livret.Puis ils s’embrassaient en silence.
On n’a fait voir aucun chagrinA ces gas qu’emporte le train,Ces gas qu’un seul devoir emmène…On s’en retourne lentement…Tous en un tel désœuvrementQu’on ne se quitte qu’avec peine.
Nous préférons à nos maisonsLa rue immense et sans cloisons.Moins vaste que la maison vide…Car les courages de chacunQuand on les met tous en communCela fait un foyer splendide !
Bien de ces groupes mutilés,Un lien les a rassemblésEn d’autres familles plus belles,Qui devant les maisons, le soir,S’en viennent chercher de l’espoirEt quêter de grandes nouvelles…
On aborde des inconnus,Des gens qu’on n’avait jamais vus.Et l’on parle de nos affaires.Et, quand on reprend son chemin,Parfois on se touche la main,Sans y penser, comme deux frères.
A travers toute la cité,Un besoin de fraternitéDesserrait les doigts des avares.Et le vieux chauffeur de taxiNe voulait pas même un merciDes soldats qu’il menait aux gares…
Bien des petits négociants,Que votre air froid rend méfiantsN’ont d’apreté que par consigne.Mais soyez moins fermé pour eux.C’est si bon d’être généreux.Ils n’attendaient que votre signe.
Libre, pure et conforme au vœuDe certains qui n’aiment que peuLes fleurs et les vertus de serre, .Nous avons vu, ce rude été,La fleur de générositéGrandir sous le vent de la guerre.
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Soixante années de lyrisme intermittent, PARIS, ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE, 1945· Sources