Soixante années de lyrisme intermittent, 1945· Deux fables
Les deux messieurs du métro
En attendant que la Paix vous ramène,Doux autobus, d’un front que j’espère lointain,Ce gros monsieur, l’autre semaine,Avait dû s’appuyer le métropolitain.Il suivit l’écriteau, sûr et fidèle guide,Puis tendit son carton d’un geste familierA la dame d’aspect languideQui perce les tickets au bas de l’escalier…Que faire sur un quai lorsqu’on est en avance,Qu’on sait les affiches par cœur ?Échanger son billon, sans beaucoup d’appétence.Contre le chocolat de ce distributeur ?Mais enfin, du tunnel, le train rectangulaireSortit avec son bruit de tonnerre ordinaire.Très digne, bien que vacillant,Notre homme put gagner le coin d’une banquette,S’asseoir sans relever les pans de sa jaquette,Puis ouvrir un journal, et le lire en bâillant.Cet obèse compère était fort apathique.Par son calme il offrait un contraste piquantAvec un inconnu très maigre et capricantQui se trouvait là, depuis quand ?Et s’agitait comme un épileptique,Piqué de tarentule, argent vif, eau qui bout,Tantôt assis, l’instant d’après debout,Pensait-il, cet être bizarre,Activer le train de ce trainQui s’en va d’une gare à la suivante gare,Par un chemin rigide autant que souterrain ?Or donc, après « Europe » il atteint « Saint Lazare ».C’est de ce point que, le long d’un tunnelÉternel,Au réseau du Nord-Sud, on se rend dare-dare…Le gros quidam, se levant d’un seul bond,A déjà quitté le wagon.Le flot humain roule et se précipite ! ! !Qu’il est prompt à s’en dégager !Vraiment, ça se voit tout de suite,Quand un Monsieur sait voyager.Donc, heurtant plus d’un pante et contournant les dames.Il file, file d’un pas sûr,Sans un coup d’œil pour les réclamesQui s’étalent le long du mur. …L’autre, pendant ce temps, se démène en beau diableTout en n’obtenant pour son lotQue d’entendre une voix, brutale ou pitoyable,L’appeler outil ou ballot.Et lorsque du Nord-Sud il atteint la barrière,Celle-ci se referme avec un bruit affreux,Durant qu’en un bon coin d’un wagon de premièreL’autre monsieur se rendort bienheureux.L’apologue eût été d’ÉsopeSi le bon fabuliste eût connu le métro.Que veut-il exprimer ? Le voyez-vous… Pas trop ?Parlons platement et sans trope :Le problème n’est pas de bouger constamment.A quoi bon « se mouver » si notre mouvementNe peut accélérer d’un mètreCe train qui nous emmène automatiquement ?On est colis : on n’est pas instrumentMais, sitôt descendus, allons-y hardiment.Car il ne s’agit pas d’en mettre,Il faut en mettre au bon moment.
63 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Soixante années de lyrisme intermittent, PARIS, ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE, 1945· Sources