Soixante années de lyrisme intermittent, 1945· Deux fables
La girafe, le perroquet la sarigue et les deux employés de la compagnie des omnibus
Deux employés, « ayant un O sur leur casquette, »Un jeudi de l’Ascension,De la place de la RoquetteS’en vinrent au Jardin d’Acclimatation.C’étaient deux plaisantins de dangereuse espèce ;Leur raillerie était épaisse.Ils accablaient les batraciensAvec des jeux de mots un peu trop anciens.Daubaient sur l’éléphant et sur le dromadaire.Nul animal n’était soustraitA ces lazzis sans intérêtQu’eût récusés le plus stupide hebdomadaire.De vrai, quelque rustaud, natif de Barbizon,Son esprit fût-il mort et sa verve tarie,Eût moins vulgairement plaisanté l’otarieOu nargué le morne bison.Ils vinrent jusqu’au parc ou Girafe, ma mie,Hausse son chef pensif et plein de bonhomie. «Eh ! le sot animal. Mais à quoi donc sert-il ? »Clamèrent d’une voix ces esprits terre à terre.Argument vraiment peu subtilEt bassement utilitaire.La girafe au long col ne leur répondit rien.Poursuivant leur chemin, les deux grossiers compèresS’égayèrent encore aux dépens d’un saurienEt de trois paisibles vipères.Un perroquet ensuite excita leur humour.Puis, à la fin, ce fut le tourDe sir Jack Kanguroo et de dame Sarigue.Ce flot d’absurdités sans digue,Même pour un indifférent,Était tellement écœurantQue dame Autruche, voyant cette racaille,Vomit le démêloir d’écailleEt le trousseau de clefs qu’elle allait digérant.
Le soir amène enfin la trêve.Pour rentrer au logis, le couple s’en alla
Or, il advint qu’à quelque temps de là,Le syndicat vota la grève.Cocher et conducteur, contrôleur et côtier,Chacun se souleva. Descendant de son coche,Le cocher dignement rendit son fouet altierEt le conducteur sa sacoche.Les contrôleurs, d’un air grave de sénateurs,Rendirent leur sifflet d’ébèneEt le petit machin que, d’un geste de haine,Ils enfoncent dans le papier des conducteurs.
Or, à la préfecture, on n’en mène pas large.Monsieur Lépine est aux abois.De ce service urbain va-t-il prendre la chargeAvec le sergent Hoff et les gardes du bois ?Déjà des voyageurs farouchesEnvahissent les bateaux-mouches.Mais ces bateaux, malgré leur bonne volonté,Ne peuvent atterrir devant la Trinité,Et ne desservent maintes ruesQue dans les cas de fortes crues.
Donc, nos deux compagnons, renommés tapageurs,S’en vinrent au matin, au parvis Saint-Eustache,Riant d’avance en leur moustacheDe l’émoi des sergots et des bons voyageurs.Mais leur surprise fut extrême.L’un des deux cria : « M… » et l’autre : « Caramba ».Un spectacle imprévu les rendit plus babaQue feu Ali-Baba lui-même.
Un très vénérable éléphantGonflait ses formes idéalesEntre deux brancards, à l’avantDe l’omnibus Ivry-les-Halles.Venus de Belleville et du quartier Gaillon,Des curieux faisaient une affluence énormeTout autour de la plateforme.Là, madame Sarigue, à l’oreille un crayon,Agitait de sa patte frêleUne sacoche naturelleOù tintait un joyeux billon.La stupéfaction fut soudain générale.Quand la Girafe avec lenteurPromena le long de la haute impériale,Au bout de son grand col un museau quémandeur »Cependant que, joignant sa parole à ce geste,Un perroquet de Bilbao,Criait d’en bas de sa voix preste :« Pas d’correspondance, là-haut ? »
Cette aventure prouve, entre mille aventures,Que le Seigneur est très intelligentEt que, par conséquent,Faut pas chiner ses créatures.C’est-il lui, ou bien vous, l’Éternel, jeune sot ?Alors c’est toujours lui qu’aura le dernier mot.
90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Soixante années de lyrisme intermittent, PARIS, ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE, 1945· Sources