Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Soixante années de lyrisme intermittent, 1945

La tristesse de don juan

Tristan de Bernard· 44 vers

La tristesse de Don Juan est inspirée par le poème de ce titre. C’est une des plus belles pièces des Fleurs du Mal.

Quand Don Juan descendit à l’antre souterraineEt lorsqu’il eut donné son obole à Caron,Un sombre mendiant, l’œil fier comme Antisthène,D’un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Il n’y a pas de poésie qui m’ait autant exalté. Certes j’ai toujours voué un véritable culte au père Hugo, à Vigny, à Musset, mais j’avais une sorte de prédilection plus tendre pour Baudelaire et pour Verlaine. Je puis dire qu’ils ne ni ont jamais quitté. Les loisirs que me laissait la construction patiente de comédies et de romans (et la recherche des mots croisés), je les ai passés à me réciter à moi-même Le Bal, d’autres Fleurs du Mal, ou des strophes de Sagesses et de Chansons pour elle.

Or, le calme héros, courbé sur sa rapière,Et ne daignant rien voir.Avait pour le public une attitude fière…Mais il broyait du noir.

Et Don Juan se disait, regardant le sillage :« Elvire, et toi, papa,Vous ne saurez jamais mon erreur d’aiguillageEt ce mea culpa.

Les pauvres idiots à qui j’ai fait envieIgnoreront toujoursA quel point ce charmeur a pu louper sa vie.En gâchant ses amours.

Que reste-t-il de moi ? Ma vision est nette :Un collectionneurDont tous les timbres-poste ont la même vignetteEt la même couleur.

Quand avec sa compagne unique, mais chérie,Je vois un amoureux,Je me dis que j’ai fait du travail en sérieSans jamais être heureux.

La satisfaction cupide du comptable.Tel fut mon vrai plaisir…L’image que je vois de mon sort lamentable,Elle est dans l’avenir :

Tel le cycliste, au fil des routes avalées,S’élançant de Bordeaux,Fonce, sans prendre garde à vos grâces, vallées,A vos charmes, coteaux,

Et s’en va, possédant et plaquant Angoulême,Poitiers, et Blois, et Tours…Ainsi, de la première à la mille et troisième,J’ai couru sans retours.

Une femme, ardemment et longtemps convoitée,C’était le vrai boulot…Mais non : l’amante prise, et sitôt rejetéeTel fut mon triste lot…

Durant que je prenais hâtivement, mesdames.Livraison de vos corpsSans cesse, bêtement, j’ai négligé vos âmesPour battre des records…

44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Soixante années de lyrisme intermittent, PARIS, ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE, 1945· Sources