Soixante années de lyrisme intermittent, 1945
Mon grand-père
Dieu ne plaise que je sois antisémiteEt je vais dire à quoi mon rêve se limite :Un schisme entre les juifs, voilà la vérité.D’un côté, le parti des juifs, sveltesse,Élégance très neuve et très fraîche noblesse…J’irai, si l’on veut bien, moi, de l’autre côté.
Mon grand-père sentait le raisin de Corinthe.Les paysans avaient de lui un peu de crainte…Il était redoutable aux foires de chevaux.Sans la moindre ferveur nous le suivions au temple ;Nous n’avions que dédain pour son pieux exemple.Mais je retourne à lui du fond des temps nouveaux.
Que Dieu soit dans le temple ou n’y soit pas, qu’importe ?Le vieux grand-père était d’une carrure forteEt nul regard ne fut plus juste que le sien.Il voyait clair en lui et connaissait les hommes.Il ne se trompait pas sur le vrai, car, en somme,Chaque fois qu’il mentait, il le savait fort bien.
Bien qu’il ne vécût point entouré de barrières,Les voisins d’alentour ne l’intéressaient guère.Il ne haïssait pas, mais n’aimait pas les gens.Son cœur d’avare était plus dur que de la roche,Mais, s’il fallait une aide à quelqu’un de ses proches.Le bien-être des siens valait mieux que l’argent.
En garde vigilant il n’avait point de cesseQu’il n’eût chassé de l’huis la hideuse tristesse,Sans parler de justice, ou vanter sa raison.Si sa philantrophie avait de courtes ailes,C’est qu’elle demeurait strictement paternelle.Se limitant, jalouse, au bien de la maison.
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Soixante années de lyrisme intermittent, PARIS, ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE, 1945· Sources