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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Soixante années de lyrisme intermittent, 1945

Tristan Bernard

POÈTE DE THÉÂTRE

Tristan de Bernard· 36 vers

Je tiens ici à citer des passages de pièces en vers. Je garde une prédilection particulière pour La Petite Femme de Loth, qui fut représentée par Tarride et Marguerite Deval au théâtre des Mathurins avec la musique de mon cher Claude Terrasse. …Ce n’est pas d’aujourd’hui. Le siècle — celui du père Hugo — avait cent ans. Le patriarche Loth s’alarme de ce qui se passe à Gomorrhe, et s’effraie à l’idée d’un nouveau déluge. Mais Dagar (sa seconde femme — qui a une centaine d’années de moins que lui) est moins alarmée…

Va, nous sommes tranquilles, va.Car d’inonder toute la terre,Même quand on est JehovahCe n’est pas une mince affaire !Et le maître du firmament,Bien qu’il soit un Dieu de ressource,Pour ce genre de châtimentA besoin d’un peu d’eau de source.

Elle n’est pas très respectueuse, la petite femme de Loth, ainsi qu’en témoigne le second couplet :

Et puis, s’il lui faut un Noé,Il aura vraiment de la peineS’il n’a que toi, ohé ! ohé !Pour conserver la race humaine…D’ailleurs, pour punir le péché,A quoi ça sert-il qu’il nous mouillePuisqu’on est à peine séchéQu’on redevient aussi fripouille…

… Un peu plus loin, s’étant travestie en messager céleste, Dagar tient à manifester son admiration pour le Tout-Puissant…

Pour nous frapper d’une façon profonde.Son audace n’admet que des coups éclatants.C’est en sept jours recta qu’il a créé le monde,Alors que pour cette œuvre il avait tout son temps

La Sacoche _est une petite pièce en vers, qui met en scène un cambrioleur très optimiste. Il vient de mettre à sac une bijouterie. Il explique que cette action condamnable ne peut avoir que des conséquences heureuses.

Le bijoutier, couvert par la forte assuranceConsidère sa perte avec indifférence

Même tranquillité chez la même Compagnie d’Assurances, contre le vol…

La Compagnie y voit une publicitéparfaite et des plus légitimes.Grâce à quoi son papier, déjà très haut cotéatteindra de très hautes cîmes.Quand à mon brave receleur,Qui m’a pris ces bijoux au tiers de leur valeur,Sa joie était vraiment touchante.Enfin, moi, je m’en trouve bien,Car l’affaire reste excellenteVu la modicité de mon prix de revient…

J’arrive à une phase courte mais vraiment austère de ma carrière, à l’acte en vers qui fut représenté, il y a une trentaine d’années, au Théâtre Français. Il s’intitulait : L’École des Quinquagénaires. Le veuf quinquagénaire (il était joué par Léon Bernard), nous montrait un monsieur d’un certain âge, qui vivait avec une jeune femme (elle le trompait, mais il rien savait rien). Il se croyait désapprouvé par sa fille, et s’indignait de penser qu’on ne le laissait pas libre de sa vie. Aussi quand on lui annonçait la visite de la dame en question, était-il décidé à la recevoir vertement. Mais, à sa grande surprise, sa fille était venue pour l’approuver. Car elle-même était courtisée par un jeune homme, et venait chercher un encouragement dans l’exemple de son père. Alors il changeait complètement d’état d’esprit. Et pour faire cesser l’exemple en question, il prenait le parti de sa jeune maîtresse, à qui il signifiait son congé. Cette brave demoiselle (c’était Berthe Bovy qui jouait le rôle), prise de pitié pour cet homme d’âge, déclare qu’elle restera auprès de lui… Mais il résista avec sagesse…

Tu t’en iras, fille adorable…On m’a guéri de mon aveuglement…Mais, en retour, je souffre à tout momentD’une clairvoyance incurable.

… Voilà comme je me suis trouvé, une fois dans ma vie, un auteur grave et d’une haute moralité…

36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Soixante années de lyrisme intermittent, PARIS, ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE, 1945· Sources