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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies narbonnaises, 1860

Alonzo et Imogine

BALLADE IMITÉE DE LEWIS, AUTEUR DU MOINE

Hercule Birat· 212 vers

« Il le faut, » disait un guerrierA l’inconsolable Imogine ;« Il le faut, je suis chevalier,« Et je pars pour la Palestine.

« Du croissant le monde chrétien« S’apprête à punir l’insolence,« Le Breton, le Franc, le Germain« Ceint le glaive et brandit la lance.

« La main de Dieu s’appesantit« Sur l’odieux Amalécite.« Le cri du salut retentit« Du Liban au lac Asphaltite.

« Sans braver la mort ou les fers,« Bientôt le pèlerin austère« Franchira les monts et les mers,« Vivant de jeûne et de prière,

« Pour adorer dans le Saint-Lieu,« Que l’infidèle aujourd’hui souille,« La grande tombe où l’Homme-Dieu« A la mort ravit sa dépouille.

« Dieu m’appelle à de saints combats ;« Du ciel la milice immortelle« Soutiendra l’effort de nos bras,« Et couronnera notre zèle.

« J’entends hennir mon palefroi.« Tout pour l’honneur, ma noble amie« En m’arrachant d’auprès de toi,« Je me dérobe à l’infamie.

« Tes pleurs dans ce cruel moment« Calment mes jalouses alarmes ;« Mon cœur recueille avidement« Tes soupirs, tes touchantes larmes ;

« Mais si le dard du Sarrazin« M’atteint sur la plage étrangère,« D’un rival plus heureux la main« Séchera bientôt ta paupière. —

« Amant soupçonneux et cruel !« Ton doute afflige ma tendresse…« Vivant, je te suis à l’autel ;« Mort, je te pleurerai sans cesse.

« Si j’étais parjure à ma foi,« Qu’au banquet de mon mariage,« Soudain se dresse devant moi« Du croisé la sanglante image ;

« Que sorti de son noir tombeau,« Pour punir ma flamme insensée,« Le spectre irrité d’Alonzo,« Sur moi jetant sa main glacée,«

« Malgré mes cris et mes efforts,« M’enlève ; et, d’une froide dalle,« Au muet asile des morts,« Fasse ma couche nuptiale. »

Du Christ le vaillant championDe Godefroi suit la bannière.Bientôt sous les murs de SionIl finit sa noble carrière.

Terrassé par les mécréantsEn défendant son oriflamme,Fixant au ciel ses yeux mourants,En héros chrétien il rend l’âme.

Un soir, un dévot pèlerin(Témoin de l’ardente mêlée)Remit cet écrit de sa mainA son amante désolée :

« Je cueille en mourant pour la foi« Du martyr la palme immortelle.« Pour jamais ton cœur est à moi,« A ton fiancé sois fidèle.

« Songe à ton serment solennel.« Adieu ! Dans le royaume sombre,« Ton veuvage, un deuil éternel« Pourront seuls consoler mon ombre. »

Douze mois passés dans les pleurs,Un baron d’illustre origine,Prenant son chiffre et ses couleurs,Demande la main d’Imogine.

Ses grands biens, l’éclat des bijouxFlattent la jeune châtelaine.Il est accepté pour époux ;L’hymen de fleurs pare leur chaîne.

Banderoles et gonfalonsPavoisent le manoir antique.Tapis d’or, chargés d’écussons,Couvrent les murs du saint portique.

Sous des arcs tressés de lauriers,Embaumés par la fleur nouvelle,Hautes dames, preux chevaliers,Les conduisent à la chapelle.

Le peuple accourt des environs ;« Largesse ! chevaliers, largesse ! »Aux vivats, au son des claironsSe mêlent des chants d’allégresse.

Le prêtre a déjà prononcéLa parole sacramentelle.Au banquet chacun s’est placé…Un étranger est auprès d’elle.

Son maintien, son sinistre aspectEt surtout sa taille imposante,Impriment un morne respectEt je ne sais quelle épouvante.

Noir est son cimier menaçant,De son haubert noire est la teinte ;Une croix d’un rouge éclatantSur son manteau noir est empreinte.

Une nébuleuse vapeurAssombrit l’éclat de la salle.Des flambeaux la vive splendeurSe change en lueur sépulcrale.

Ménestrels, barons, chapelain,Des vassaux la bruyante troupe,Nul ne touche aux mets du festin,Nul ne songe à vider sa coupe ;

Mais tous, pâles, les yeux hagards,Par la stupeur la voix captive,Attachent d’inquiets regardsSur le mystérieux convive.

Caché sous son masque d’airain,Vainement chacun l’examine.Immobile, il ne disait rien ;Mais il regardait Imogine.

D’une voix qui trahit sa peurA l’étranger elle s’adresse :« Levez la visière, seigneur,« Partagez la publique ivresse. »

Le guerrier se rend à ses vœux…O ciel ! O surprise effroyable !Son casque, ouvert à tous les yeux,Présente un spectre épouvantable.

Soudain debout, l’affreux géantDit à la tremblante Imogine : —« Reconnais-tu bien maintenant« Alonzo, mort en Palestine ?

« Un jour ta bouche lui jura« D’être aux amants toujours rebelle :« Mon chevalier me trouvera,« Mort ou vivant, toujours fidèle.

« Si j’étais parjure à ma foi,« Qu’au banquet de mon mariage« Soudain se dresse devant moi« Du croisé la sanglante image ;

« Que sorti de son noir tombeau,« Pour punir ma flamme insensée,« Le spectre irrité d’Alonzo« Sur moi jette sa main glacée. —

« Imogine ! tu l’as trahi« Ce vœu d’éternelle constance.« Convive oublié, me voici ;« Les morts ont quelque souvenance.

« Tu m’appartiens, je suis à toi,« La même tombe nous réclame ;« Tu vas y descendre avec moi.« Chevaliers ! elle était ma femme. »

A ces mots, le chevalier noir,Qu’implore en vain la malheureuse,Sourd aux cris de son désespoir,La saisit d’une main osseuse,

Et, l’étreignant contre son sein,O terreur ! l’enlève aussi pâleQue l’aubépine et le jasminDe sa parure virginale.

Comme un nuage ténébreuxQue chasse l’ouragan sonore,Ils avaient disparu tous deux…De longs cris s’entendaient encore.

Dans un trouble vertigineuxS’absorbe un moment l’assemblée…Bientôt des hurlements affreux,Une épouvantable mêlée

Confondant vassal, suzerain,Archers, paladins et lévite,Hors de la salle du festinChacun fuit et se précipite.

Sur le terre-plein du château,Des tournois poudreuse carrière,Où pendent à chaque poteauRondache, devise et bannière,

Le frère est cherché par la sœur,L’époux par l’épouse tremblante,Le vieillard implore un sauveur,L’enfant piétiné se lamente ;

Incessamment se grossissantLe flot aboyant de la foule,Sur le pont-levis fléchissant,Se presse, bouillonne et s’écoule.

On dit que, cette même nuit,Un grave et charitable frère,Par un pieux devoir conduitHors du clos de son monastère,

Vit passer sur un coursier noir,D’une incomparable vitesse,Loin, bien loin du fatal manoir,Se débattant avec détresse,

Une vierge dont les attraits,Les joyaux, la blanche parureTranchaient sur le sombre harnaisD’un larron de haute stature.

Soufflant le feu par les naseaux,L’œil ardent, l’ailé météoreBondissait, par monts et par vaux,Vers les climats où naît l’aurore.

Tel fut l’horrible châtimentD’un serment saint, mais téméraire.De l’hymen le flambeau brillantSe change en torche funéraire.

Le baron, consumé d’ennuis,Ne survécut point à sa perte.Du château nul n’osa depuisHabiter l’enceinte déserte.

Imogine y vient tous les ansDans ses atours de fiancée,Poussant toujours des cris perçants,Toujours par le spectre embrassée.

Août 1847.

212 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies narbonnaises, Narbonne, EMMANUEL CAILLARD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 1860· Sources