Poésies narbonnaises, 1860
Vœux a notre-dame des Aouzils *
DE GRUISSAN
Une mère
Au pied de la tour en ruineQui se dresse sur la colline,Deux fois par jour je viens m’asseoir.Qu’il me tarde de te revoir,Mon pauvre Armand ! J’ai bon courage,Car il fait, sous ton patronage,Son premier trajet de long cours,Notre-Dame de bon secours !
Une épouse
Esclave d’un devoir sévère,Sur la gabarre La Guerrière,Et sans me faire ses adieux,Mon mari part pour d’autres cieux.Je crains de ces lointains paragesLes maux, les écueils, les orages ;C’est un père… sauve ses jours,Notre-Dame de bon secours !
Une fiancée
Nos bans se publiaient au prêche ;Nous traitions d’un bateau de pêcheSurvient un ordre de départ.Garde Justin de tout hasard,Au port, en rade, à la croisière ;J’aurai soin de ton luminaireEt serai ta dame d’atours,Notre-Dame de bon secours !
Une sœur
Ma mère à ton culte fidèle,Quand il naquit, mit sous ton aileMon plus jeune frère Alexis ;Il va revenir de Cadix.En attendant ce jour de fête,J’orne de clinquant et pailletteTon diadème de velours,Notre-Dame de bon secours !
Un quartier-maître
Le cers fraîchit, la mer est belle ;Sur ma légère caravelleJe vais trafiquer au Maroc.Ce soir je hisse le grand foc.L’équipage de mon navire,Qui lève l’ancre au tournevire,A ton assistance a recours,Notre-Dame de bon secours !
Un capitaine au long cours
La haute mer est mon domaine ;L’examen m’a fait capitaine ;J’ai pour sabot un bon trois-mâts,Dont j’ai pris quatorze quirats ;Il a le doux nom de Marie.Garantis de toute avarieEt mes allers et mes retours,Notre-Dame de bon secours !
Un armateur
J’ai navigué sous ta tutèle,Cent fois d’Alger à La Nouvelle,Sans éprouver le moindre échec.Un spécimen de mon chebec,Avec haubans, voilure, écoute,Prouvera, pendant à ta voûte,Ma reconnaissance à toujours,Notre-Dame de bon secours !
En caboteur
Voici mon octant, ma boussole,Mon atlas et ma banderole,Je te les offre en ex-voto.De pêcheur j’achète un bateau.Adieu bombarde ! adieu frégate !L’étang de Bage ou de LeucateSera mes dernières amours,Notre-Dame de bon secours !
Un pilote côtier
Sans l’œil exercé d’un pilote,Un cutter anglais faisait côte…Je me dévouai de bon cœur ;J’y gagne un médaillon d’honneur.Je te le dois : car, sans ta grâce,Aurais-je de l’étroite passeAussi bien rasé les détours,Notre*-Dame de bon secours ?
Un gabier
Le marin n’est pas hypocrite ;Cependant d’Avé, d’eau bénite,Prodigue au moment du danger,Son repentir est passager.Fi de ces chrétiens froids et lâches !A bord, comme au plancher des vaches,Ma ferveur est de tous les jours,Notre-Dame de bon secours !
Un vieux corsaire
A la Franqui je pris naissance ;Indocile dès mon enfance,J’ai fait plus d’un honteux métier :Miquelet, forban, négrier.Pour m’amender j’ai peu de marge.Les gros péchés sont lourde chargeQuand la vie est à son décours,Notre-Dame de bon secours !
Un jeune mousse
J’ai rapporté d’un long voyage,Pour te l’offrir, ce coquillageQui reluit comme un arc-en-ciel ;Souffre qu’il pare ton autel :C’est tout ce que peut, à son âge,Un mousse, léger de bagage,Dont les profits sont un peu courts,Notre-Dame de bon secours !
Un patron de canal
On ne me voit jamais au large.Je conduis mon bateau de chargeTout bonnement sur le canal ;J’y brave et marin et mistral.Mon chaland n’a ni mât, ni quille ;Mais infirme est ma pauvre fille ;Et tu prends en pitié les sourds,Notre-Dame de bon secours !
L’auteur
En vérité, j’ai du malaiseDe m’arrêter au chiffre treize ;J’aurais fait sur l’Enfant JésusAutant de vœux et même plus.Le moule est sain, la fonte est prête ;Mais, ô contre-temps ! ton poëteEst à bout de rimes en ours,Notre-Dame de bon secours !
Juin 1846..
112 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies narbonnaises, Narbonne, EMMANUEL CAILLARD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 1860· Sources