Poésies narbonnaises, 1860
La fête du gros
POÈME EN TROIS CHANTS .
« Tous les genres sont bons,
Hors le genre ennuyeux. »
Ce poème fut publié en 1837, et obtint quelques suffrages auxquels j’attache le plus grand prix ; on en a conservé mémoire dans le pays Narbonnais ; c’est ce qui m’engage à le réimprimer en le laissant a peu près tel que je le composai.
Premier chant
On est imprudent à tout âge ;Un grand moraliste l’a dit.La vérité de cet adageA souvent frappé mon esprit.J’en suis un exemple moi-même ;Ne vais-je pas à quarante ans,Grisonnant et la face blême,Aux muses offrir mon encens !
Tout fier de mon nouveau servageJe chante, sur un ton badin,Le célèbre pèlerinageSi cher au bon peuple Atacin ,Qui tous les ans au Cros appelleUn nombreux concours de dévotsEt l’ordinaire clientèleDes brocanteurs et des badauds .
Je dirai des bourgeois de CauneLes efforts toujours malheureux,Pour t’obliger, sainte Madone !A faire miracle chez eux.Du fameux sorcier de FélineJe réciterai les bienfaits ;Enfin, de mon humeur badine,Bons Traussois, vous ferez les frais .
O toi dont la main vigoureuse,Lançant un marteau dans les airs,Détermina la place heureuseD’un temple au sein de ces déserts ;Qui, le front ceint d’une auréole,Rayonnais d’un éclat divin,Quand décrivait sa parabole,Le métal parti de ta main ;
Grand forgeron, esprit. sublime !Du haut des célestes lambrisSoutiens le zèle qui m’anime,Verse ta force en mes écrits ;Puissé-je par ton entremise,Narguant les niais et les sots,Mener à bien mon entrepriseSans alarmer les vrais dévots !
Je t’adresse aussi ma prière,Matrone dont l’humilitéRépugnait à souiller l’eau claireD’un vallon des saints fréquenté ;En vain la fièvre dévorante,La soif desséchaient ton palais,Penchée au bord de l’eau courante.Tu pouvais boire et tu n’osais !…
Soudain une coupe brillanteS’échappe des flancs du rocher ;Flottant sur l’onde caressante,Tu la vis vers toi s’approcher.Gage de la faveur céleste,Tu baisas ce vase divin,Tu dis ave… l’on sait le reste,La fièvre et la soif prirent fin.
Au pied d’une roche sauvage,Dont le pic, encapuchonnéD’un opaque et constant nuage,Se dérobe à l’œil étonné ;Au fond d’une étroite vallée,Au frais ombrage, aux claires eauxPar cent miracles signalée,Paraît l’hermitage du Cros.
Cette solitude riante,Qu’enserrent des monts appauvrisPar la sécheresse brûlante,Est comme une fraîche oasis ;Et quand la dévorante haleineDu Cers sonore, injurieux ,Trouble la montagne et la plaine,Au vallon règne un calme heureux.
Alors que dans son cours oblique,Passant à travers l’équateur,Le soleil va de l’écliptiqueDécrire le plus court secteur ;Dans le signe de la balance,Vers l’époque où les jours réduits,Par leur rapide décroissanceEn tous lieux sont égaux aux nuits
La caravane misérableDes rachitiques, des fiévreux,De la chapelle vénérableGravit les alentours pierreux.Détrompés de la médecine ;A bout de tous secours humains,De ton assistance divine,Marie, ils flattent leurs chagrins !
De Trausse l’habitant candideVoit sur son sol hospitalierCheminer le marchand avide,Le bourgeois, le clerc, l’ouvrier…A tous profitera la fête :Les uns verront finir leurs maux ;Ceux-ci feront grasse recette ;Des jeux charmeront les badauds.
Quel tableau piquant se présenteA mes regards émerveillés !Mulet, grison, bœuf, rossinante,Dans la prairie éparpillés,Y tondent, en toute licence,Un regain tendre et délicat ;Partout se répand l’affluenceDes pèlerins de tout état.
A la lueur du crépusculeIls sont venus des bourgs voisins,L’un enfourchant sa large mule,L’autre à pied, ses souliers en mains,Prier aux pieds de Notre-DamePour un fils, un frère, un époux,Ou racheter quelque pauvre âmeDu purgatoire, pour vingt sous.
Je vois la nombreuse jeunesseDe Canet fécond en procès,De Raissac que l’Atax engraisseTous les ans d’un limon épais,De Capestang réduit à boireDe ses marais les flots malsains,Et de Capendu qui fait gloireDe tirer son nom des Romains.
Quoi donc, cela vous prête à rire ?Le mot pendu très-bien s’entend…Ca, dans leur patois, chien veut dire ;Capendu, c’est un chien qu’on pend.Or, quelque temps avant notre ère,Des soldats du camp de César,En suivant la route ordinaire,Firent halte au bourg par hasard.
C’était le jour anniversaireDe la défaite de Brennus ;Ils fêtèrent, à leur manière,Le Capitole et Manlius.Des oisons ( ce bourg n’en fait faute )Furent portés sur le pavois ;Mais le pauvre chien de leur hôteCruellement fut mis en croix.
Ce fait jusques à notre époque,A travers les siècles transmis,Fit donner à cette bicoqueLe nom de Suspensus-Canis.Il est, comme dit un adage,« Sinon vrai, du moins bien trouvé ; »Et c’est ainsi que le propageUn frater, hâbleur éprouvé.
Plus d’un grave étymologisteN’a pas de meilleures raisons,Mais peu m’importe, et sur ma listeJe couche les gens d’Ornaisons .Convoiter la femme d’un autre,Mes amis, n’est pas très-bien fait ;Mais, pour l’avoir, céder la nôtre,N’est-ce pas un plus vilain trait ?
« Simone a cessé de me plaire, »Dit un jour Guillaume à Thomas.« Jour de Dieu ! » dit l’autre compère,« De ma femme aussi je suis las.« Oh ! qu’un troc me comblerait d’aise ; »Simone, arrivant là-dessus,Donne sa voix ; mais de Thérèse,Le trio redoute un refus.
Thérèse, à l’échange contraire,Entendit à la fin raison.Avec nouvelle ménagère,Chacun retourne à la maison.Grand fut le scandale au village.On en cria ; puis on s’y fit ;Puis enfin le coupable usageS’établit petit à petit.
Grands calculateurs de Lagrasse ,Pour votre usure incriminés,Jamais des rayons de la grâceVous ne serez illuminés !Pourquoi produire votre honte ?Regagnez votre bourg fatal.C’est là que toujours un à-compteS’en vient grossir le principal.
Au pédagogue de JonquièresBazile a prêté six écus.Un jour, l’autre lui dit : — « Compère !« Je n’en ai que deux tout au plus ;« Les voulez-vous ? — Donnez, brave homme !« Je suis humain, vous le savez ;« Six plus deux donnent huit en somme :« C’est huit écus que vous devez. »
Mirepeisset, sur ma parole !Tes habitants qu’on voit ici,Y peuvent jouer un beau rôle,Car ils miraculent aussi :Chez eux le tribut des fontainesSe métamorphose en clairet ;Leurs futailles sont toujours pleines,Car ils sont coutumiers du fait.
Vous criez à la calomnie !Mais votre nom en dit assez.Des Génois, espèce amphibie,Dans le pays étaient passés ;En quête de jus de vendange,Ces industrieux levantins,De bourg en bourg, de grange en grange,S’en allaient dégustant les vins.
L’un de ces amants d’Amphitrite,Prenant un verre plein de vin,Voit je ne sais quoi qui s’agite…O merveille ! c’est du fretin.Grâces au citoyen de l’onde,La fraude insigne apparaissait ;Aussi les Génois à la rondeSe disaient-ils Miré… peisset ! ! !
Depuis lors, nul bateau de Gênes,Sur le dos immense des mers,N’est revenu vers nos domaines ;Du dol voilà les fruits amers !Vous êtes chrétiens, à merveille !Et vous voulez des saintes eauxOndoyer le jus de la treille ;Mais pourquoi tarir vos ruisseaux ?
Olonzac, au terroir fertile ,Dont les ombrageux habitantsSont toujours en guerre civile,Compte ici des représentants.On y voit des gens de Minerbe ,Pays aux rochers escarpés,Où plus nombreux que les brins d’herbeSe montrent les maris trompés ;
Le Moussannais plein de malice ,Qui méconnaît impudemment,Jusques sous l’œil de la justice,Le huitième commandement ;Et l’habitant de Tourouzelle ,Tourouzelle, pays maudit,Où la récolte la plus belleJamais plus de trois n’a produit.
Ce peuple que la faim désole,Impatient de son curé,Fléau de son maître d’école,Semble par le diable inspiré ;Et, les trois quarts du temps, sans messe,Sans vêpres, sermon, ni stabat,Vainement exerce sans cesseUn sol pour lui toujours ingrat.
Dans son désolé presbytère,Haut perché, jouet des autans,L’eau du ciel, par mainte gouttière,Se répand en larges courants.Le curé, vieillard pacifique,Vilipendé par ces babouins,Aimerait bien mieux en AfriqueÉvangéliser les Bédouins.
Aujourd’hui la large rivièreLe sépare de son troupeau ;Avec permis du grand vicaire,Il s’exile au fond d’un hameau ;Et cependant que la cabaleFait un vrai sabbat du chef-lieu,Dans un cabaret, ô scandale !Siège le ministre de Dieu.
Lurons qui dans la maigre jourreLavez un linge jamais net,Ici vous jouez à la bourreComme dans un estaminet !Le fait n’est pas très-exemplaire :Vit-on jamais des pèlerinsTenir, au lieu de bréviaire,De sales cartes dans les mains !
Sans entendre au moins une messe,Partirez-vous, Lézignannais !Car c’est à vous que je m’adresse,Et vous manquiez à mes portraits.Dépositaires des reliquesDe Sainte Bonne d’Armagnac,Soyez un peu plus catholiques,Un peu moins buveurs de cognac !
On vous dit enclins au désordre,Et l’effroi des Droits réunis ;N’allez pas vous y faire mordre !Payez, payez, mes bons amis.Défiez-vous de tout programme ;Les plus beaux sont les plus menteurs ;De tout pouvoir l’impôt est l’âme ;Et l’impôt veut des percepteurs.
Ce fameux panneau de voitureOù, des Armagnacs le blason,Paré de lambrequins figure,Vous vous en targuez fort, dit-on ;Mais je prise bien davantageCet incomparable tableauOù l’on voit Balthasar, le mage,Porteur d’un immense drapeau.
Un drapeau ! L’idée est bouffonne ;On la doit au vieux Gamelin,A Gamelin que CarcassonneEstime à l’égal du Poussin.Dieu me garde d’y contredire !Quant à Gaspard et Melchior,Le premier offre de la myrrhe,L’autre de l’encens et de l’or.
Peu touché de tous leurs hommages,Grasset et gai, l’enfant JésusDétourne les yeux de ces magesSi basanés et si barbus ;Et, se dégageant de ses langes,Les bras en l’air en s’agitant,Cherche à jouer avec les frangesDe ce drapeau mirobolant.
Dès qu’une émeute politiqueBrise le trône ab irato,De cet étendard fantastiqueChangent les couleurs subitò.Pour la populace en délire,Puissant sujet d’émotion !Il fut tricolor sous l’empire,Blanc sous la restauration ;
Et si jamais la république,Tenant d’une main son niveau,Et de l’autre sa longue pique,Vient nous décimer de nouveau,Et saccager toute la France,Tout aussitôt, cet étendardDeviendra couleur de garance ;N’en déplaise à dom Balthasar.
Bourgeois d’Azille, un archi-prêtreVous prodigue les sacrements ;D’accord. Vous en êtes peut-êtrePlus sobres et moins fainéants ;Mais votre sordide avariceVous rend la fable du pays ;Fi du lard et de la saucisseDont vous régalez vos amis !
Souvent, au retour de l’ouvrage,Sans respect pour les droits acquis,Vous vous livrez au maraudageDans les domaines du marquisO monstrueuse ingratitude !A la chambre il défend nos droits ;Chez lui, l’on se fait une étudeDe dévaster vignes et bois.
Los gens de la Montagne noireDe leurs lards font ici débit ;De ces gaillards on sait l’histoire :Ils n’ont de grossier que l’habit.J’y vois encore la racailleDes Bizois, aux subtiles mains,De Pouzols, friand de volaille,De Névian, fécond en bons vins ;
Et le Narbonnais apathique,Et le Carcassais travailleur,Et le Sigeannaîs pacifique,Et le Coursannais batailleur,Toujours fier de sa chevelureQu’il accomode en catacoi,Bardé d’une large ceinture,Dans nos marchés il fait la loi .
Cuxac, de son sexe sauvageQui, retroussant son cotillon,S’en fait un abri dans l’orage,Nous présente un échantillon ;Ainsi que Bages, bourg étique ,Des saints du lieu singeant les airs,Ses nymphes ont prunelle oblique,Ongle long et cou de travers.
Autrefois cet obscur village,Après Gruissan prenait son rang ;On péchait quelque coquillageDans les flots amers de l’étang ;Mais le canal de la RobineEn a dénaturé les eaux ;Son sexe, en proie à la famine,N’a plus que la peau sur les os.
Mérinville, au gras pâturage,Pour la fête s’est signalé ;Mais ses donzelles, quel dommage !Ont toutes le cerveau fêlé ;Leur folie est divertissante ;Mieux vaut cent fois un tel défaut,Que la stupidité choquanteQui des Traussoises est le lot.
Vous ici, petite friponne,Au grand œil noir, au teint fleuri !Vous demandez à la madone,Pour cet hiver, un bon mari ?C’est bien ; immoral est l’usageA Moux suivi jusqu’à ce jour,Où, bien avant le mariage,L’hymen est triché par l’amour.
Des tendrons de la Livinière ,Pourquoi donc les airs soucieux ?Je ne puis en faire un mystère…Hélas ! tout proche de ces lieux,Leur Notre-Dame est délaissée.Soyons justes ! chacun son tour.Au mois d’août, la foule empresséeEncombrait ce triste séjour.
Et pourtant on sait que l’hermiteDe la sainte excède les droits.Gratis sans doute est l’eau bénite,Où l’on trempe le bout des doigts ;Mais ayez soif… comme par grâce,Pour rafraîchir votre palais,On vous vendra, deux sous la tasse,La plus fade eau qui fut jamais.
Pèlerines de la Redorte ,Ne vous gardez pas de mes traits !Oh ! non, ma tendresse est trop fortePour un pays si plein d’attraits ;C’est là la demeure chérieD’un ancien favori de Mars ;Dans un doux loisir il oublieLes camps, la gloire et ses hasards.
Ce que je t’envie, ô Maurice !Ce n’est ni ton parc spacieux,Ton château, pompeux édifice,Ni ton parterre fastueux,Ce n’est ni ton triple équipage,Ni ta vaisselle, tes cristaux,Tes grandeurs, prix de ton courage,Ni ton or en pesants lingots ;
Mais cette campagne riante,Séjour charmant, nouveau Tibur,Où le canal qui l’alimentePromène son flot toujours pur ;Ces prés vastes dont l’œil s’étonne,Ceints de bosquets délicieux,Que dans son cours baigne et festonneL’Argendouble capricieux.
Argendouble, pur Rivocelle,Ruisseaux jumeaux aimés des cieux,Par quelle contrainte cruelleFuyez-vous sitôt ces beaux lieux ?Modérez votre cours rapide,Craignez une semblable fin,L’Aude est là…, de votre onde avide,Il vous ouvre son large sein.
Les fillettes de Saint-Nazaire ,De leurs mères ont héritéUne vanité singulière ;Ce reproche est bien mérité.Voyez comme elles font les belles !Quel ton, quel superbe maintien !Elles ont rubans et dentelles,De chemise, je n’en sais rien.
Recevez-le sans trop vous plaindre,Ce trait moqueur, mais peu cruel,Mignonnes !… Il n’est pas à craindrePour vous, tendrons de Saint-Marcel ,Car vous tenez, dans votre mise,A justifier le dicton,D’après lequel votre chemiseDépasse toujours le jupon.
Montredonnaises, à la foireVous ne venez pas pour briller ;Le théâtre de votre gloireC’est une vigne à travailler.A ces villageoises coquettesVous laissez des ornements vains ;Pour vous, bidents, aroirs, charrettes,Dès longtemps ont durci vos mains.
Oui, votre mâle caractèreMe plaît ; mais baissez pavillonDevant la Gruissannote altière ;Elle est l’honneur du cotillon !Dédaigneuse du pont de planchesQui conduit du bourg au lavoir,Dans l’onde amère jusqu’aux hanches,Vingt fois par jour on peut la voir.
Vivant sur un terroir aride,Le moindre amas d’eau vous fait peurMais la Gruissannote intrépide,Sur la mer montre son grand cœur.Le jour, la nuit, toujours alerte,Le filet ou la rame en main,Le long de sa plage déserteElle cherche son gagne-pain.
Cette femme robuste et dure,Côte à côte de son grison,Bravant la chaleur, la froidure,Au loin va vendre son poisson.Seule, ne craignez pas pour elleLes attaques du muletier…Des bras de la Judith nouvelle,Il n’échapperait pas entier !
Autant l’hôte des mers profondesPrévaut sur le poisson d’étang ;Autant le brick, vainqueur des ondesL’emporte sur le lourd chaland ;Le goëland sur la sarcelle ;Le marin sur le batelier ;Autant cette femme modèleL’emporte sur son sexe entier.
La Gruissannote est tendre amante,Un peu trop facile pourtant ;Mais elle fut toujours constante ;Aussi constant est son amant.Unis sans prêtre ni notaire,Ils n’ont su se rien refuser,Tout est dit… de l’autre hémisphèreIl reviendrait pour l’épouser.
La Gruissannote est chaste épouse ;Malgré son verbe un peu trop cru,De son honneur toujours jalouse,La flairer serait temps perdu.Et toute entreprise amoureuse,Tout geste un tant soit peu badin,D’un revers de sa main calleuse,Serait l’avant-coureur certain.
La Gruissannote est tendre mère ;Sa famille chaque an s’accroît ;De marmots une pépinièrePeuple son cabanot étroit.Enfin des soins de sa tendresseSon dernier-né peut se passer ;L’époux revient… pauvre diablesseC’est encore à recommencer.
Le fretin est sa nourriture ;Plus sobre encore est son grison ;La malheureuse créatureRarement savoure un chardon.Ce sont des vannes, maigre chère !Qui s’attachent à son palais,Et qui, pendant la route entière,Provoquent ses fréquents hoquets.
Jamais une douce parole,Le moindre semblant d’amitié,Dans ses ennuis ne le console ;C’est vraiment à faire pitié !Par devant, l’aiguillon le pique ;Sur le dos, des coups assassinsDelà malheureuse bourriquePèlent le cuir, tordent les reins.
Presque jamais le pauvre hèreN’a les honneurs du râtelier.A-t-il soif ? on le désaltèreDans quelque fétide bourbier ;Il s’en repaît coûte que coûte…Pourquoi le trouver étonnant ?Mourant de soif dans sa déroute,Xercès n’en fit-il pas autant ?
Sa charge est vraiment par trop forteC’est le classique et dur harnais,C’est encor la double comporteOù s’agite le poisson frais ;Ajoutez la grosse écuyère,Ses poids, un rechange complet,Et sa casaque peu légère,Et plaignez le triste baudet !
Lassé, rendu, le quadrupèdeVient-il de plier les jarrets…La Gruissannote crie : A l’aide !Incontinent rouliers, valets,A coup de barre ou de cravache,Daubent sur le pauvre Martin ;Par la queue et par la ganache,On le tire… il se lève enfin.
O Gruissan ! respectable asileDu travail, de l’égalité ;Où d’une façon peu civileTout notable se voit traité,Fût-il adjoint, prêtre ou notaire ;Où les enfants frais, gros et gras,Échappés du sein de leur mère,Dans l’étang prennent leurs ébats.
A cette époque déplorable,Où le plus horrible des mauxSoufflé par la bouche du diableRassasia tant de tombeaux,Ta sainte ne fit pas merveille…Pourtant l’accuse qui voudra ;Elle guérit le mal d’oreille,Que pouvait-elle au choléra ?
Pour en finir, Lespinassière,Montolieu, Conques, Peyriac,Saint-Papoul, Citou, Saint-Hilaire,Paraza, Douzens, Boutenac ,Caunes illustré par ses marbres,L’aride et populeux Sigean ,Ouveillan fiévreux et sans arbres,Ont envoyé leur contingent.
FIN DU PREMIER CHANT.
Deuxième chant
Citadins ou gens de village -,Dont j’ai flagellé les travers,Vous donnez au diable, je gage,L’auteur et ses caustiques vers.Eh ! de grâce, un peu moins de bile ;Mon esprit n’a rien inventé ;Ma muse est un écho servile,Ce qu’on dit, elle l’a chanté.
Qui ne sait que pour CarcassonneLes Narbonnais sont des flâneurs ?Les gobe-mouches de NarbonneTraitent ceux-là d’accapareurs.Leur muséum en espéranceA Gamelin doit tout son prixAttendez !… ils sont en instancePour un Rubens qu’on leur a pris .
Peul-on ignorer que Biterre .Marché fameux par ses esprits,N’est pas le pays de la terreLe plus fécond en beaux esprits ?Pepézut suffit à sa gloire ;Et son dépôt de tant d’auteurs.Presque toujours, on peut m’en croire,Est fermé faute de lecteurs.
Les brocards tombent comme grêleSur ceux de Caslelnaudary .Pourquoi cette injuste querelle ?C’est qu’au grison on dit : Arry !Quand il languit de marche lasse ;Mais leurs boudins blancs, leurs moulinsEt les vers de monsieur CrébasseLes vengent de ces traits malins.
Dans cette foule ainsi pressée,Combien de visages défaits !Dans le temple une nuit passéeA produit ces tristes effets.Confondus, privés de leurs aises,L’un à l’autre objet d’embarras,Les bancs, les dalles ou les chaisesLeur ont servi de matelas.
De ce nocturne pêle-mêleEsquissons les traits principaux :Dans l’hospitalière chapelleRetentit le bruit des sabots ;On tousse, on ronfle, on baille, on chantJ’entends de lamentables voix ;Et les marmots, race puante,Au nez me font porter les doigts.
On prétend que de ce portiqueLe clair-obscur officieuxProtège la flamme impudiqueDu libertin audacieux ;Fi ! fi ! c’est ainsi qu’on amuseL’imbécille crédulité.Dans vos vers exacts, ô ma muse !N’accueillez que la vérité.
Le jour luit ; la myrrhe odoranteChasse une impure exhalaison,Et la foule toujours croissanteSe déroule en procession.Oh ! que de vieilles écloppées ;Que de maux hideux et divers !De ces béquilles entasséesOn se chaufferait deux hivers.
Chacun d’eux porte le symboleDu mal dont il est travaillé ;Un bras, une jambe, une épaule,D’un bois grossièrement taillé.Récitant de pieux cantiques,D’une grêle et pleureuse voix,De la nef, des saintes reliques,Ils font le tour jusqu’à neuf fois.
Les neuf tours enfin s’accomplissent.Les rangs sont aussitôt dissous ;Déjà les Bassins retentissentDu bruit sourd des liards et des sous.Fiévreux, écloppés et vous belleQue le fruit défendu tenta,L’inviolata vous appelle.Venez à l’inviolata !
A la voix d’une métayèreOffrant le grain accoutumé,Qui n’a vu d’une volaillèreLe peuple criard, emplumé,Voler en toute diligenceDes toits ou du creux à fumier ?Le canard à la large panse,En coassant vient le dernier.
C’est ainsi qu’autour du léviteRécitant l’hymne solennel,De tout côté se précipite,Vers les balustres de l’autel,Tout ce qui, dans le saint portique,Espère un miracle éclatant ;L’aveugle ou le paralytiqueS’y traine clopin, clopinant.
Au-dehors la foire commence ;Déjà le tumulte et les crisOnt interrompu le silenceDes échos long temps assoupis.C’est-là qu’on troque ou qu’on achèteNicolas marchande un pourceau,D’un jupon Babet fait empiète,Pierrot monte sur son tréteau.
Ici le dentiste nomade,Arrachant les dents sans douleur,Distribue onguent et pommadeA ses candides auditeurs ;Sur le devant de sa roulanteLes pâles chalands sont assis ;Une musique assourdissanteDes malheureux couvre les cris.
Plus loin, sous les traits d’un cacique,De clinquant, de plumes paré,Un jongleur, à taille athlétique,Dans l’air suit, d’un œil assuré,Les disques brillants et rapidesQui, tour à tour jetés, reçus,En éclatantes cycloïdesS’offrent à nos regards déçus.
Près du feu, le dos sur les dalles,Tel on voit un enfant charméTracer des ronds ou des ovalesAvec un sarment allumé :« Henri, » lui dit sa gouvernante,« Ce jeu-là vous est interdit ;« C’est l’esprit malin qui vous tente ;« Gardez-vous de pisser au lit ! ! »
Hélas ! dans un âge si tendre,Que peut la voix de la raison ?Fanchette, nouvelle Cassandre,Perd son temps et son oraison.Qu’arrive-t-il ? l’aube nouvelle,A la fenêtre, nous produitUn drap, témoignage fidèleDu laisser aller de la nuit.
Polichinelle fait merveille.Toujours l’idole des goujats,Ce brutal à la sourde oreille,Du bâton qu’il presse en ses bras,Comme un fou s’ébaudit à battreFemme, enfant, voisins, serviteurs ;Et puis on dit que le théâtreDu public adoucit les mœurs !
Ah ! ce serait un grand miracle.Le bien peut-il naître du mal ?Je vois, moi, dans un tel spectacleDanger pour l’ordre social.Ici la justice est honnie ;Le droit succombe, et le vaincu,O comble de l’ignominie !De son vainqueur baise le c.
Polichinelle est un infâme ;Type du mauvais garnement,Époux, il houspille sa femme ;Père, il étrangle son enfant ;Mauvais voisin, sa gaîté folleMet en émoi tout le quartier ;Débiteur, à grands coups de gauleIl accueille son créancier.
Et son ami si débonnaireSera-t-il payé de retour ?Regardez-les, pour se distraire,S’armer du bâton tour à tour :« A toi, puis à moi. — Malepeste !« Cher ami, c’est frapper trop fort. —« Attends, maraud, voici ton reste. —« Au secours ! je meurs, je suis mort. »
C’en est trop ; justice éclatanteSera faite de ce brutal.Polichinelle se lamenteÀ l’aspect du poteau fatal :« Comment fait-on ? » dit l’hypocrite. —« On met le cou dans le lacet :« Là… voyez !… » il se précipite,Et le bourreau pend au gibet.
Puis il danse à leur sépulture.Au spectacle de tant d’horreurs,Du preux de la triste figure ,Je comprends les nobles fureurs.O vous dont la haute prudenceDe tout abus poursuit là fin,Ne tardez plus, chassez de FranceCe scélérat ultramontain !
Dans cette foule hétérogène,Mélange de tous les états,Jeté, perdu, mis à la gêne,Je ne puis avancer d’un pas :Poussé par devant, par derrière,D’un soleil ardent tourmenté,Et tout saupoudré de poussièreJe trépigne impatienté.
Telle en butte à l’effort contraireDes vents ou des courants rivaux,Une balancelle légèreSe fatigue en vain sur les eaux.Haletant, rendu, l’équipageA saint Elme, à saint Cyprien,Fait des vœux ; le patron enrageEt jure comme un vrai païen.
Tel encore en un jour de fête,Quand trente couples à la fois,Enivrés, portant haut la tête,Bondissent au son du haut-bois ;Un écolier, valseur novice,Dont le jarret n’est jamais las,Par la foule mis au suppliceEst contraint de marquer le pas.
Un porc à la dent éclatante,Qui sur son cas interrogé,Embâtonné, bouche béante,Appréhendait d’être égorgé,Brise son frein, sur nous s’élance.L’assistance est en désarroi ;De sa redoutable défenseChacun se garde avec effroi.
Un lourdaud, sans pare ni gare,Lançant son cheval au grand trot,S’en vient augmenter la bagarre,Je l’esquive en faisant un saut ;Mais mon voisin bien moins alerte,Par un rude choc compromis,Ne se relève qu’avec perte,Le nez en sang, le bras démis.
Fuyons au plutôt cette presse,Ce brouhaha, ces guenillons,Ces jambons dégoûtant do graisse,Ces fourches et ces orillons !Plus d’une rencontre fâcheuseA déjà tatoué mon corps ;Et des sabots l’atteinte affreuseMenace incessamment mes cors.
Cependant que je délibèrePar où je pourrai m’esquiver,Un tumulte extraordinairePrès de moi vient de s’élever.Les badauds ont fait volte-face ;Le jongleur s’arrête étonné ;Tout trafic cesse, et le paillasseVoit son théâtre abandonné.
Celui-ci sur ses pieds se dresse,Celui-là saute sur un banc ;Heureux qui peut avec adresseSe glisser jusqu’au premier rang !Plus d’un père, sur ses épaules,Soutient son moutard ingénu.Partout circulent ces paroles :« Il va passer ! il est venu ! »
C’est l’illustre Amier de FélineQue veut voir ce peuple empressé.Ce sorcier hardiment devineEt l’avenir et le passé ;D’un mauvais rêve il sait la cause,Et pourquoi les morts oubliés,A minuit lorsque tout repose,Viennent nous tirer par les pieds.
Il charme l’être fantastique ;Vieille le jour, lutin la nuit,Qui dans l’ombre, au gîte rustiquePar la chatière s’introduit.Là, le farfadet impalpableEn singe énorme se changeant,Au dormeur que son poids accable,D’un doux sommeil fait un tourment.
Tel l’hôte ailé de l’atmosphère,Des verts bocages exilé,Souffre sous la cloche de verre,Où l’air plus rare est recélé.Si par le jeu sûr et rapideDes pistons mus avec effort,On dilate encor le fluide,L’oiseau suffoqué tombe mort.
Voyez-vous au seuil d’une église,Seule, accroupie au bénitier,Une matrone à tête grise,Qu’appesantit un siècle entier ?Quel rire affreux et satanique,Et quel regard de chat-huant !C’est bien-là de la masque inique,Trait pour trait, le signalement.
Voulez-vous rendre la visiteDe l’incube sans résultat ?Remplissez un pot d’eau bénite,Et le posez au trou du chatAvec une vieille braguette ;Et quand viendra le loup-garou,Écriez-vous à pleine tête :« Culotte au trou ! culotte au trou !
Ici, d’une triple hypothèseSuivez avec moi l’examen :Elle a peur de l’eau, la mauvaise !Se sauve-t-elle ? Eh bien ! amen.Mais souvent le plaisir de nuireL’encourage à l’œuvre maudit.Pouff !… dans l’eau bénite, martyre,De ses cui cui s’entend le bruit.
Que si par une marche habile,Juste entre Carybde et Scylla,Elle atteint le nocturne asile,En ces mots apostrophez-là :« Pet sur feuille, masque maudite !« Par la cheminée hors d’ici ! »Zest ! Elle déloge au plus vite,Laissant une odeur de roussi.
Par ces mots magiques troublée.A cheval sur un long bâton,La masque rejoint l’assembléeDes autres masques du canton.Par des danses abominablesElles accueillent son retour ;Leurs miaulements effroyablesNe finissent qu’au point du jour.
Les chiens de l’hôte à ce tapageRépondent par de longs abois.Les plus hardis dans le villageFont de fréquents signes de croix.Attendant leur heure dernièreQu’annonce le sabbat maudit,La mère se met en prière,L’enfant se cache au fond du lit.
O grand Amier ! de tes servicesTout retentit dans le pays.Tu préserves de maléficesEt nos troupeaux et nos produits.Par de surprenantes recettesTu guéris d’incurables maux ;Et dans leurs humides retraitesLes morts te doivent leurs repos.
Ah ! sans doute, un tel personnagePar l’État est comblé d’honneurs ?Non. A la honte de notre âge,D’incapables législateursContre lui lancent l’anathème,Et, loin d’être un long carnaval,Son existence est un carêmeQu’aggrave le code pénal .
Honneur de la Delphe moderne !Tirésias au petit pied !Ici, du moins on se prosterneDevant ton art si décrié.Tu marches l’égal de la ViergeAux yeux du peuple montagnard ;Pour elle l’encens et le cierge ;Pour toi des oignons et du lard.
Jaloux de contempler en faceL’objet d’un si vif intérêt,Je me hissais pour prendre placeSur un cuvier qu’on renversait,Quand tout-à-coup une cohueDe goujats braillards, mal appris,Au milieu des badauds se rueEn sautant et jetant des cris.
C’étaient des gars de Fontcouverte ,Trois-à-trois se donnant le bras.A me ranger je fus alerte,Et je me dis, hors d’embarras :Jamais ne te mets à portéeSurtout quand il tient un bâton,D’un rustre à la tête éventée ;De trente à plus forte raison !
Grands tapageurs de FontcouverteOù naquit saint François-Régis,Son exemple est en pure pertePour vos cœurs des plus endurcis.De cet apôtre des CévennesC’est peu d’être concitoyens,Abjurant bombance et fredaines,Il faut vivre en parfaits chrétiens.
Au jour du jugement suprême,Vers ce béat tendant les mains,Éplorés et la face blême,Vous vous direz tous ses cousins :— De nous sauver faites en sorte,Bon saint Régis ! — Je ne le puis ;De vos torts la dose est trop forte.Allez voir là-bas si j’y suis. »
— Je vois d’ici votre grimace.Irez-vous vers saint Ferréol ?Ce saint qui porta la cuirasse,Le bancal et le hausse-col,Vous répondra : — hors des murailles,Dans un bourbier, vos durs aïeuxJetèrent jadis mes entrailles.Je tiens rancune à leurs neveux.
Dans votre menteuse légendeDont je m’indigne avec raison,De moi l’on fait un chef de bande,Redouté dans tout le canton.Dans la garde prétorienneJe fus gros-major, s’il vous plaît,Et vous allez porter la peineDu tort que chez vous l’on me fait.
Aux dépens de cette jeunesseAinsi j’exhalais mon dépit,Un peu crûment, je le confesse,Ma foi ! ce que j’ai dit est dit,Quand j’aperçus sur la pelouseSe boxant, riant aux éclats,Dix garnements en courte blouse ;Ils étaient tous de Ginestas.
»En les voyant ainsi sur l’herbeBondir comme des insensés,Je me rappelai le proverbe :Les cordonniers sont mal chaussés.Quoi ! de tous côtés j’entends direQu’à Ginestas mieux qu’à Limoux,On guérit les gens en délire,Et ces croquants-là sont tous fous !
En ma qualité de poète,Personne n’en sera surpris,Je n’ai qu’une bien faible tête ;C’est pourquoi je m’étais promis,Pour la rendre un tantin plus forte,D’aller un jour, pauvre vieux fou !A Ginestas, baiser la porteDe Notre-Dame du verrou .
J’y ferais trop sotte figure.Sera bien fin qui m’y verra !Verroux, arc-boutant ou serrure,Ma foi ! les lèche qui voudra.Hélas ! de mon mal la recette ,J’en ai peur, n’est pas ici bas ;Elle est dans la Lune, ô poète !Et ton Pégase n’y vas pas.
Vers le naissant de cette eau vive,Qui de son flot pur et brillantLisse le granit de la rive,Et suit sa pente en bisbillant,Je dirige ma promenade,Et des profondeurs du rocher,Je vois de l’aimable naïadeLes flots abondants s’épancher.
Comme on voit la surface unieD’un acier pur et rayonnant,Que l’humide haleine a ternie,Recouvrer son lustre éclatant ;Si, dans le bassin, la bergèreTrempe son corset savonneux,L’eau que souille une écume amèreLa rejette et reluit aux yeux.
Fontaine limpide et profonde,Miroir tremblant de ce vallon !Tes flots à l’épouse infécondeNe donnent pas fille ou garçon ;Mais ta vertu métamorphoseL’égrotant en drille joyeux.Donner la vie est quelque chose,Mais la conserver vaut bien mieux.
Cependant que sous cette voûteLe pèlerin, las et poudreux,Sèche la sueur qui dégoutteDe sa barbe et de ses cheveux,Lecteur facile et débonnaire,Souffrez que je respire aussi ;D’une muse quadragénaireIl faut avoir quelque souci.
FIN DU DEUXIÈME CHANT
Troisième chant
Depuis longtemps sur le ParnasseLes Ris sont frappés d’interdit.Momus a dû vider la place,Apollon soupire et gémit.L’horrible, le mélancolique,Le vaporeux, le ton pleureur,Les stances en style bibliqueSe partagent le peuple auteur.
En produisant dans cet ouvrageUn genre à tort mis à l’écart,Je me suis donc montré peu sage,Et ma muse court grand hasard.Eh bien ! quoiqu’on en puisse dire,Je repousse une injuste loi ;Et si je ne puis faire rire,J’aurai ri du moins à part moi.
Quoi ! dit un fâcheux personnageQu’anime un zèle ultra-dévot,Vous chantez un pèlerinageEn vers burlesque, ou peu s’en faut.Faire fi d’un grave suffrage,Et quêter un rire banal,C’est échanger avec dommageL’or pur contre un grossier métal.
Ce reproche amer est-il juste ?Oh ! non. La superstitionEt son antagoniste auguste,La sublime religion,Qu’offusque une crasse ignorance,( Les vrais chrétiens en sont d’accord )Sont entr’elles à la distanceDu pôle sud au pôle nord.
Est-ce donc honorer la Vierge,Que de faire du saint portailUne tumultueuse auberge,Un gîte, un caravansérail ?Lorsque le Christ chassa du templeLes brocanteurs, dans son courroux,Il voulut que ce grand exempleA jamais devînt loi pour nous.
Pour capter la faveur divine,A l’instar des gens de Limoux ,Faut-il gravir une collineEn se traînant sur les genoux ? —Ceci passe la vraisemblance… —Lecteur, j’en demeure d’accord.Eh bien ! d’une sainte démenceJe puis citer un trait plus fort :
C’était par un jour de dimanche :Dans le Lauraguais arrivéEn curieux, de VillefrancheJe battais le méchant pavé.J’avais vu la sous-préfecture,Le gîte enfumé de Thémis ;Un temple de lourde structureVient frapper mes regards surpris.
Un grand christ-, ébauche grossièreQue tailla la main d’un maçon,Mutilé d’indigne manière,Du portique ornait le fronton.Je ne puis voir là, me disais-je,Des ans l’ordinaire dégât ;Jésus, quelle main sacrilègeVous mit en si piteux état !
Je déplorais de tels outrages,Quand soudain viennent à passer,L’échelle en main, deux Tectosages ;Près du porche ils vont s’adosser :Tandis qu’à l’échelle branlanteLe bras de l’un sert de tuteur,L’autre, de sa lime mordante,Râpe les genoux du Seigneur.
La grisâtre et fine poussièreSe dépose sur un drap noir ;Cela fait, une bonbonnièreS’entr’ouvre pour la recevoir ;L’outil coupable est mis en poche.On comprend mon étonnement !Alors, sur le ton du reproche,J’appelle un éclaircissement.
« Malheureux ! quelle aveugle rage« Vous porte à mutiler ainsi« Du Sauveur l’adorable image ?« Est-on païen ou juif ici ?« Et du Dieu fort la foudre oisive,« Ne punit pas vos attentats !« Et, détaché de cette ogive,« Un grès ne vous écrase pas ! —
« Monsieur, quelle erreur est la vôtre« Nous sommes de parfaits chrétiens ;« Mon patron fut un grand apôtre ;« J’ai deux oncles fabriciens.« Dignitaire de cette église,« C’est moi qui mets les chiens dehors« Et mon frère de lait, Denise,« De la paroisse est croque-morts.
« Hélas ! depuis la Sainte-Marthe,« Blême et gisante dans son lit,« Atteinte d’une fièvre quarte,« Notre grand’mère dépérit !« J’entends dire que cette poudre« A la vertu du quinquina ;« Le contenu d’un dez à coudre ,« Nous l’espérons, la guérira.
« Tous les fiévreux de cette ville« Sont traités de même façon. »Il serait tout aussi facile,Lecteur, dans l’arrière-saison,De compter les mouches frileusesQu’emportent les premiers autans,Que les balivernes pieuses,Appât grossier des ignorants !
Mais la messe enfin nous appelle.Vingt abbés chantent au lutrin ;Partis à jeun, malgré leur zèle,De l’office ils pressent la fin.L’impatience est excusable ;Us ont vu de bons montagnardsS’empresser à fournir leur tableDe levrauts, perdrix et canards.
Dans une niche remarquable,Que décore un marbre éclatant,Apparaît la Vierge adorableSoutenant son divin enfant.Fleurs, rubans, joyaux, diadème,Cierges, parfums, forment son lot ;Cependant qu’une autre elle-mêmeEndure et le froid et le chaud.
Celle-ci triste et solitaire,Cachant mal son profond dépit,Sans parure et sans luminaire,Dans le creux d’un roc se tapit.Souvent le verglas ou les neigesOnt gelé ses sacrés genoux.Il est d’injustes privilègesChez les saints comme parmi nous !
Le pain noir à l’homme de peine ;Au riche oisif un pur froment ;Cette règle absurde, inhumaine,Est partout, on ne sait comment.Du roc la malheureuse hôtesseDe ce désert fît le crédit ;Une autre sans délicatesseEn absorbe tout le profit.
On rapporte qu’un soir d’automneLucas ramenant son troupeauSurprit la muette madoneChantant un cantique nouveau.Partout se répand le miracle.Jaloux d’un tel palladion,Les Caunois de son habitacleL’emportent en procession.
Pareils aux enfants de Pergame,Quand dans leurs murs, bien sottement,Ils traînaient la machine infâme,De leur deuil fatal instrument,Les ingrats citadins de Caune,S’ingéniant au plutôt fait,Intronisèrent la madoneDans la niche de Saint Genêt .
Qui pourrait peindre leur surprise,Quand le lendemain s’éveillantEt courant en foule à l’égliseIls ont vu son siège vacant !A sa recherche on s’évertue :Reconduite jusqu’à trois fois,Par trois fois l’espiègle statueS’envole au séjour de son choix .
Le vieux pasteur alors s’avance ;D’un oracle il a le crédit.Du geste il impose silence,Tousse, crache, et puis il leur dit :« Chers frères, il est manifeste« Qu’ici la Sainte se déplaît ;« Elle aime le Cros, qu’elle y reste ;« Mais c’est pour nous un camouflet. »
Ce conseil sage et salutaireCalma les Traussois effrayés.Déjà, dans leur douleur amère,Les yeux de larmes tout noyés,Ils exhalaient leur juste plainte,Voyant des voisins discourtoisLeur disputer ainsi la Sainte,Au préjudice de leurs droits.
Une animosité funesteDepuis lors entr’eux s’établit.L’histoire en vingt endroits attesteJusqu’où fut porté le conflit.De votre obtuse intelligencePouvait-on attendre, ô Traussois !Le trait inoui de vengeanceDont vous blessâtes les Caunois.
Quatre jours de forme gothique .Vastes, symétriques, égaux,Éclairaient le clocher antiqueA l’aspect des points cardinaux.Aussi de leur bruyante clocheLe monotone tintement,Aux environs, de proche en proche,Se propageait facilement.
Tout ce qui récrée au village,Baptême, noce, enterrement,Prenait un éclatant langageDu bronze mis en mouvement.De Caune le sonneur peu sageÉtait-il dompté par Bacchus,Sur la cloche du voisinageOn se réglait pour l’Angelus.
Tout à coup le conseil arrête,Sans appel, pourvoi, ni recours,Que toute ouverture indiscrèteSoit close et murée à toujours.De cette accablante nouvelleLeurs rivaux, aussitôt instruits,S’émûrent comme si la grêleAvait ravagé leurs produits.
Le Cers désolait nos contrées :Luzerne, sainfoin, décroissaient ;Les fèves étaient altérées,Les blés, les orges jaunissaient.Sous les dehors d’une foi vive,A la ville ainsi qu’au hameau,L’intérêt, d’une voix plaintive,Demandait au ciel un peu d’eau.
Pieds nus et bannières flottantes,Cierge en main, le long du vallon,Les deux paroisses dissidentesCheminaient en procession,Conclamant les hymnes d’usage ;Quand les deux bedeaux étonnés,Au détour d’un étroit passage,Se rencontrèrent nez à nez.
Soudain s’engage la querelle .Que peut sur ces cœurs ulcérésLa remontrance, le saint zèleDes sacristains et des curés !Plus de chant et plus de prière.Alors vous eussiez vu nos gensFaisant assaut de coups de pierre,De lardons, de mots outrageants.
« Vous, qu’on ne peut nommer sans rire,« Peuple niais et mal appris,« Avez-vous fait bouillir ou frire« Le poisson que vous avez pris ? —« Ravisseurs que satan réclame, »Criaient leurs rivaux indignés,« Vous en vouliez à Notre-Dame,« Et vous avez un pied de nez. —
« Est-ce d’une canne ou d’une aune,« Benêts ! que depuis l’an passé, »Ripostaient les plaisants de Caune,« Votre tour chétive a poussé ?« Continuez votre fumure,« Et comme la tour de Babel,« Avant dix ans, la chose est sûre,« Elle menacera le ciel. »
Tant que sur leurs têtes brillèrentLes feux du céleste fanal,Nos fiers champions s’étrillèrentAvec un avantage égal.Mais à l’heure où du labourageLe valet, sur sa mule assis,En sifflant retourne au village,On vit plier l’un des partis.
Votre entreprise déliranteN’offensa pas vos seuls voisins :Traussois ! une cloche vibranteDans le ciel charme aussi les saints .Se venger est peu catholique ;Pardonner est d’un vrai chrétien ;Aussi dans ce moment critiqueSaint Roch vous laissa sans soutien .
En désordre ils font donc retraite.Couverts de bosses et d’affront,Ils s’écriaient, branlant la tête,La larme à l’œil, le rouge au front :« Marcher sous ta noble bannière,« O grand Saint Roch ! n’est pas bien sûr.« De tous les béats qu’on révère« Nous te proclamons le plus dur . »
Ainsi dans la fatale plaineOù, par la main de ses enfants,Périt la liberté romaine,Le fier ennemi des tyrans,Brutus, s’attaquant au ciel même,Et déchirant son noble sein,S’écriait, au moment suprême,O vertu ! tu n’es qu’un nom vain.
Ah ! tant que la discorde impieVous nourrit de ses noirs poisons,En vain vous demandez la pluiePour vos mailheuls, pour vos moissons.Calmez la céleste colère :Faites la paix, Romains, Sabins ;N’opposez plus le frère au frèreEt des cousins à leurs cousins.
Qu’à jamais cesse le scandale.Traussois, il faut rendre au clocherL’ouverture immémorialeQue la rage vous fit boucher !C’est la charité qui l’ordonne ;Désormais, aux jours solennels,Votre cloche et celle de CauneConfondront leurs sons fraternels.
Quoi ! trop jaloux de votre gloire,Traussois, vous refusez la paix ;Vous voulez garder la mémoireDe quelques méchants quolibets !On dit, à l’appui du proverbe,Qu’un baudet hissé par le cou,Sur la tour, pour y manger l’herbeFut étranglé par son licou .
Le récalcitrant cardophage,D’un pareil projet alarmé,De ses quatre pieds faisant rage,Cherchait le sol accoutumé.A sa mort lui-même il conspire,Car, ouvrant un large museau,On croyait en bas le voir rire,Quand on l’étranglait bien et beau.
Je sais aussi que l’on vous berneAu sujet d’un sale torchon,Qui, trouvé dans une citerne,Fut pris par vous pour un poisson .Croyez-moi, méprisez ces fablesDont votre orgueil est tourmenté,Aux yeux des esprits raisonnablesLa bêtise est souvent bonté.
Au Cros existe une écuelleOù chacun boit sans la rincer.De la fièvre la plus rebelleElle doit nous débarrasser.De quel bois est-elle ? on l’ignore ;Les caractères surprenants,Dont sa surface se décore,Sont un secret pour les savants.
Au temps où, suivant la chronique,De ses mélodieux concertsFormulés en divin cantique,La Sainte étonnait ces déserts,L’écuelle était sa ressource ;L’en priver serait inhumain.Convient-il qu’elle aille à la sourcePuiser dans le creux de sa main ?
L’office dit ; d’une aile d’oieSe repaît l’obscur pèlerin.La prairie, où règne la joie,Est pour tous un lieu de festin.Alors le saint anachorète,Déployant un rare talent,Dans sa loge aux abbés apprêteUn diner splendide et friand .
Comme par un pouvoir magique,Le froc en veste s’est changé ;A la calotte hémisphérique,Le bonnet blanc donne congé.O fameux lèche-casseroles !C’est un délice de te voirChanger ainsi, dans tes deux rôles,Du noir au blanc, du blanc au noir.
Ainsi, dans notre belle France,Pays que tant d’essais divers,Salués de tant d’espérance,Ont si souvent mis à l’envers ;Plus d’un habile politique,Du parti déchu déserteur,Saute un jour pour la république,Le lendemain pour l’empereur.
Sainte du Cros, dont la puissanceFut souvent funeste aux méchants,De l’incrédule qui t’offenseConfonds les propos insultants !Il dit dans sa coupable audace :« Pourquoi ces offrandes, ces vœux ?« Je vois encor boiter Ignace.« Gros-Pierre en est-il moins goutteux ? »
Eh ! n’est-ce pas sa main puissante,Ingrat, qui nous garantit tousDe cette masse menaçanteToujours prête à crouler sur nous ?Quoi ! sans une faveur divine,Flagrante, impossible à nier,L’hermite qui vit de racineSe montrerait-il cuisinier ?
On tient d’un témoin oculaire,( Nul n’a moins médit du prochain )Qu’un abbé de Lespinassière,Qui raclait la basse au lutrin,Pressé d’un appétit farouche,Du retard impatienté,Porta la fourchette à sa boucheSans dire benedicite.
Tandis que la gent à soutaneAllègrement prend son repas,Vide flacon et dame-jeanneEt fait main basse sur les plats,De temps en temps, à la fenêtreDonnant sur le parvis sacré,Comme un fantôme, on voit paraîtreDu béat le front vénéré.
Que voulez-vous, le bon hermite,Tâte-ragoûts in partibus,Ne saurait vivre d’eau bénite,De rogatons et d’oremus.Une part, sinon la plus belle,Des dons de ce peuple dévot,Ira grossir son escarcelleEt faire bouillir l’archipot .
Mais le soleil dans les montagnesCache son disque lumineux,Et sur les grisâtres campagnesS’étend un voile vaporeux.On dessert, on bride, on atèle,Et tout le peuple pèlerinA cheval, à pied, pêle-mêle.De son manoir prend le chemin.
Vous qu’un farfadet invisiblePresse dans l’ombre de la nuit,Vous qui fuyez l’atteinte horribleDu revenant qui vous poursuit,Et vous dont le riche héritageEst flairé des collatéraux,Vite, allez en pèlerinageDevers Notre-Dame du Cros !
Mais vous, que la raison éclaire,Philosophe religieux,Qui croyez que tout vœu sincèreDoit percer la voûte des cieux,Qui n’imaginez pas qu’un ciergeAu caduc obtienne un sursis,Qui vous confiez à la Vierge,Sans pourtant en implorer dix ,
Podagre et valétudinaire,Vous n’irez pas par monts, par vaux,Vous faire porter en litièreA Nissan, à Limoux, au Cros ;Les saints, dans toutes nos paroisses,Sont l’objet d’un culte jaloux ;Dans nos douleurs, dans nos angoisses,Prions-les, mais restons chez nous .
Novembre 1867..
1472 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies narbonnaises, Narbonne, EMMANUEL CAILLARD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 1860· Sources