Poésies narbonnaises, 1860
Le retour de la fête de Sigean
Le plus mauvais plaisant a ses approbateurs.
N’ai-je pas pour ma part jusqu’à deux cents prôneurs ?
Enfin des feux du jour l’Orient se colore…Mais Narbonne à nos yeux ne paraît pas encore !De notre voiturin, d’où naît donc la lenteur ?Craint-il de surmener un cheval sans vigueur ?Ou n’est-ce pas plutôt qu’épris de la soubretteDont il fut le partner tant que dura la fête,Qu’il agaçait encore au moment du départ,Alors qu’à la cuisine il savourait sa partDes reliefs avenants du souper de la veille,Et qu’il mettait à sec tous les culs de bouteille,Son cœur préoccupé de si chers souvenirs,Imprégné de regrets, se dégonfle en soupirs ?Qu’il se berce à loisir d’érotiques chimères,Mais qu’il se garde un peu des profondes ornières ;Qu’il évite avec soin les berges des fossés.Dans un trou plein de fange, en partant enfoncés,Près du hameau du Lac où serpente la Berre,Nous dûmes faire halte et mettre pied à terre.Tout à l’heure empêtrés, par un traître accident,Sur un tas de cailloux, près du marais stagnant,Que ses exhalaisons ont fait nommer putride,De son cheval rétif il a rompu la bride ;Pour le guider en route il n’a que le licou.Puissions-nous arriver sans nous rompre le cou ! —Il faisait noir, Messieurs. A la céleste voûte,Pas un seul lumignon pour me marquer la route ;Et tenez, l’horizon là-bas est sombre encor. —Mais le ciel vers Sigean brille de pourpre et d’or.Thomas, soulève un peu le coin de cette tente,Et range ces paniers, car ma jambe dolenteEst prise, mon ami, comme dans un étau.Je donnerais dix sous d’un demi-verre d’eau ;En as-tu ? — Moi, Monsieur ! J’ai reçu le baptêmeAvec du vin, je crois, tant je le prise et l’aime,Et je ne pars jamais sans remplir mon bidon ;Mais, en tuant le ver, séduit par Madelon,Qui gracieusement a déployé sur table,Avec un plat d’anchois, un bon morceau de râbleDu lièvre que la veille on vous avait servi,De sa mine friponne et d’un tel mets ravi,Je me suis embarqué privé de viatique,Et je me vois penaud comme un marin sans chique ;Mais nous arriverons bientôt à Prat-de-Cés.Ces Messieurs plus que vous me semblent harrassés ;Au bal, ils n’ont pas fait meilleure contenancePourtant ; toujours sur pied pour la valse ou la danse,Ouvrant, fermant le bal par des galops sans frein,On vous a vu mener ces pouliches d’un trainTel que pour recouvrer leur fraîcheur ordinaire,Il leur faut un bon mois de repos en litière,Avec breuvage au blanc. — Cette comparaisonEst d’un claqueur de fouet, cocher ou maquignon,Et sent d’un tel métier l’indécente rudesse. —On ne peut pas au moins contester sa justesse. —Au fait, quand cent valseurs, dans leurs agiles bonds,Ruisselant de sueur, au son des violons,Sur la verte pelouse ou sur les blanches dalles,Autour d’un même point, confondent leurs ovales,On croit voir un haras, sous le sabot luisant,Aux cris du conducteur, au bruit rauque ou stridentDes clochetons battants, dépouiller dans une aireLe froment desséché de sa paille légère…Cependant, le soleil, bien qu’encor somnolent,Accroît l’intensité de son quinquet brillant.Assez dormi, Messieurs, n’est-ce pas une honte ?Le voiturin Thomas nous fera quelque conte ;Il n’est pas illettré. Quoiqu’il chante au lutrin,Office convenable au fils d’un sacristain,Qu’a tenu sur les fonts un vieil oncle vicaire,Il mêle volontiers le grivois à l’austère ;Chante indifféremment un hymne, une chanson ;Nous l’avons vu chez Dat courir le rigaudon ;Des servantes d’auberge il est la coqueluche,Et fait le petit saint si quelqu’une trébuche. —Le pavé d’une auberge est graisseux et glissant ;De là mainte culbute ; en dois-je être garant ? —Pour les gens obérés le capital est chiche,Le proverbe le dit : On ne donne qu’au riche ;Et l’on connaît de toi plus d’un pendable tour.Quels que soient tes succès dans le grossier amour,Sur cette mare infecte, autrefois bien plus grande,Il court dans le pays une sainte légende ;A nous la débiter fais briller ton esprit ;Pour ces messieurs et moi ce sera pain bénit. —
Cette route, Messieurs, ne fut pas toujours sûre ;Maint poteau témoignait de tragique aventure.Souvent, passant le Tech, le hardi CatalanInfestait le terroir du Lac et de Sigean,Et venait vendanger les crûs de Villefalce.On n’avait pas encor bâti le fort de Salce,Qui fort longtemps après servit d’épouvantailContre ces gueux errants qui jurent par Carail,Qui chaussent l’espardeille et couchent sur la dure,De chiens et de matous paissent leur géniture,Lurons prompts au couteau, pillards, ensorceleurs,Mais respectant les jours de leurs hôtes rongeurs ;S’ils en pincent quelqu’un à l’aîne ou l’omoplate :« Que celui qui te fit, maré dé dèou ! te mâte. »Cela dit : pff… d’un souffle, ils rejettent loin d’euxLe polype zébré, replet et paresseuxQui regrette chez nous le soleil de l’Espagne,Grimpe au bout d’un cheveu comme au mât de cocagne,Sans crainte de tomber s’y maintient crânement „Trouve à s’y balancer un plaisir ravissant ;Mais n’a pour se garder ni l’instinct, ni l’astuceDe son vif commensal, sa commère la puce,Dont il doit envier les pattes à ressort,Pour bondir à dix pas sans faire aucun effort.De ces bohèmes donc une horde pillardeAvait ici son nid ; à l’aube, à l’heure tarde,Détroussait voyageurs, enlevait femme, enfants,Embrochait les marmots, insultait les mamans,Dépeuplait colombiers, mettait tout en alarmes,Sans craindre ni prévôt, ni gibet, ni gendarmes,Et cachait son butin au château de Lastours,Alors ceint d’un rempart et couronné de tours.Affublé d’un long froc doublé de bonne serge,Une crosse à la main, arrive saint Paul-Serge ;Il venait propager chez nos grossiers aïeuxLe culte évangélique, et chasser les faux dieux.Il s’arrête à Sigean, un jour de grande foire,Hôtel des Trois Mulets, pour y manger et boire ;Là viennent des plaignants de Fitou, de Portel,De Peyriac-de-mer, du Lac, de Cascastel,Qu’ont lésés les excès de la tribu sauvage :L’un a perdu son porc, l’autre son attelage ;Celle-ci, que surprit un Gitane effronté,N’échappa qu’à grand’peine à sa lubricité.Tant d’horreurs révoltant son âme pure et tendre,Paul jeûna six grands jours, se roula dans la cendre,Sur la horde appela le courroux du Très-Haut.Aux prières du saint, Dieu ne fit pas défaut ;Et le septième jour… — Je t’épargne le reste,Et de ces malandrins la débâcle funeste.Je vois bêtes et gens frappés d’un même sort,La bourgade engloutie avec le château-fort,De tous les éléments l’épouvantable guerre,Les vents, le feu du ciel, l’averse et le tonnerre.Mon cher, sans te fâcher, le miracle est bien vieux.Fouille dans ton bissac et tu trouveras mieux ;Mais l’air n’est pas bien sain… Çà, fuyons au plus viteCe sol où fut Gomorrhe et ce lac Asphaltite.
Au fait, oncque on ne vit plus aride pays.Je cherche vainement l’ombre d’un tamaris ;Ce ne sont que cailloux que le soleil calcine. —Cette stérilité montre une main divine.Mais vous ne croyez rien et faites l’esprit fort ;Le miracle est constant, et vous avez grand tort.Le Saint de Belzébuth fit taire les oracles ;Chaque jour fut marqué par d’étonnants miracles ;Jamais vrai Narbonnais, Messieurs, n’en a douté.Et moi qui, dans Saint-Paul, tout moutard, ai portéL’aube d’enfant de chœur et vidé les burettes,Balancé l’encensoir les dimanches et fêtes ;Moi, qui du purgatoire ai mené le bassin,Qui d’une voix criarde écorchais le latin,Qui sur des milliers d’yeux ai vu passer la bague,Dites que je plaisante ou bien que j’extravague ;Du fait dont il s’agit je suis aussi certainQue si je l’avais vu ; Claude le sacristainMe le contait un jour avec le grand miracle,Qui de la grenouillère amena la débâcle.Écoutez… Des milliers, que dis-je ! des milliardsDe grenouilles, crapauds, rainettes ou têtards,Hantent de nos marais les humides retraites.De ce peuple braillard on voit poindre les têtesLa nuit, au clair de lune, et lorsque dans les airsAucun bruit, aucun son n’interrompt leurs concertsAu service du diable, à leur damne, ils se mirent.Jusqu’au menu fretin grands et petits périrent ;Ils le méritaient bien. Un beau jour, le démon,Pour conjurer l’effet d’un chaleureux sermonDont le saint envoyé se promettait merveilles,Résolut d’assourdir les dévotes oreillesDes nombreux auditeurs, par les cris furieuxDu peuple coassant. L’air, déjà nébuleux,Des vapeurs du marin s’imprégna davantage.D’une abondante pluie on vit plus d’un présage.Grenouilles aussitôt se dressent sur les eaux ;Rainettes de sauter ; des milliers de crapaudsQuittent, à bonds pesants, le couvert domestique.Au signal de satan, tout le peuple aquatique,De ses coak, coak, de ses bré, hé, hé, kè,Couvrit la forte voix du saint interloqué.En efforts impuissants l’apôtre se consume :Il perd la voix ; alors sa colère s’allume.Du prince de l’enfer il veut avoir raison ;Fait sonner le tocsin à triple carillon ;S’arme d’un goupillon imprégné d’eau bénite,Et, trois fois l’agitant, de l’engeance mauditeIl étouffe soudain l’assourdissante voix.Ce miracle étonnant convertit à la foisTrente mille païens qui l’erreur abjurèrent.En mémoire du fait, alors ils érigèrentLa vaste basilique où, contre un gros pilier,Apparaît près du porche un vaste bénitierAvec un spécimen de grenouille ou rainetteQui, dans le fond de l’eau, soucieuse et muette,Sans jamais surnager, in œternum manet…Crac ! un rat devant nous est passé comme un trait. —
Il est divertissant celui-ci, sur mon âme !Mais bon à faire croire à quelque vieille femme.Ces messieurs, j’en suis sûr, seront de mon avis.Au reste, peu me chaut. Mais qu’as-tu donc, Denis !Tu ne nous prêtes plus qu’une oreille distraite.J’ai surpris un soupir. Qu’est-ce qui t’inquiète ?La soubrette n’est pas ce qui te rend rêveur ;A sa jeune maîtresse en revient tout l’honneur ;Ou plutôt tout l’essaim de la troupe folâtre,Qui des lieux d’alentour sur Sigean vient s’abattreQuand du bal souhaité s’allument les quinquets,Quand les boyaux tendus grincent sous les archets,Absorbe tes esprits par sa flatteuse image.Malheureux Ixion ! tu n’étreins qu’un nuage.Je veux flatter un mal qu’à mon tour je ressens :Ami ! jette les yeux sur mes tableaux riants.
Je commence par toi, dolente Gabrielle !Lis privé de rosée, aussi douce que belle.Le brouhaha d’un bal n’est pas ce qui te plaît ;Un tendre épanchement serait bien mieux ton fait,
Loin du peuple dansant, au tuyau de l’oreille,Avec ce beau garçon à figure vermeille,Que les traits de l’amour n’ont fait qu’égratigner,Quand ton cœur transpercé ne cesse de saigner ;Et qui va fatiguant de son banal hommageCelle-ci, celle-là, la facile et la sage,La niaise villageoise et jusqu’à Madelon,Dont la bouche sent l’ail et la main le graillon.Pour tout autre que lui, soucieuse et distraite,Tes yeux sont sans regard et ta bouche est muette.Vallons du Roussillon, que je voudrais encorQue vous fussiez foulés par son amant Dulaur !Peut-être alors son cœur, changé par cette absence,Aurait pitié du mien, qui gémit en silenceDes dégoûts dont il est si souvent abreuvé.
Ne m’as-tu pas comme elle un moment captivé,Toi, dont j’aime l’esprit, agaçante Rosette ?Écoute mes conseils : sois un peu moins coquette,Quand tu prêtais l’oreille à mes galants propos,De la même faveur tu contentais Duclos,Duclos que l’on voyait épuiser, pour te plaire,Des amants surannés le froid vocabulaire ;Ce n’est pas tout : pourquoi de mon ami FrancésAutoriser l’amour et les soins empressés ?Te verra-t-on toujours essayer la conquêteDes nombreux étrangers qu’attire ici la fête ?Il en est encor temps, Rosette, fais un choix ;De cinq lustres complets tu supportes le poids ;Et dans peu, je le crains, la fuite de tes charmes.Va te laisser en proie à de vives alarmes.Toi qui de notre bal aurais fait l’ornement ;Toi dont je plains le sort, belle Aglaé ! comment.
N’as-tu pas vu ravir, par la Parque cruelle,Ou plutôt, ou plus tard, ta tante maternelle !Nous ne te verrions pas, poussant de longs soupirs,De ces bals que tu fuis, regretter les plaisirs ;Et tes attraits brillants, auxquels nul ne résiste,Ne seraient pas voilés de cette étoffe tristeQue l’on consacre au deuil. Hélas ! si je n’ai puFigurer avec toi, du moins on m’aura vu,Prétextant la chaleur, le sommeil, la poussière,D’une juste douleur chercher à te distraire.Du courage, Aglaé ! bannis le noir chagrin ;Nous ouvrirons tous deux le bal de l’an prochain.
Je fus ton cavalier, séduisante Ernestine !Que tu nous charmais tous par ton humeur badine !De ton rire bruyant les incessants éclats,S’ils me déconcertaient, sauvaient ton embarras,Quand mon œil éloquent ou ma bouche indiscrète,Du trouble de mon cœur se rendait l’interprète.Je vois se dilater tes lèvres de corail,D’un ruban d’écarlate environnant l’émailDe tes trente-deux dents lisses, blanches, égales,Perles d’un beau collier jointes sans intervalles.Je n’oublîrai jamais tes appas rebondis,Qu’étreignaient mes dix doigts de désir enhardis ;Ton chaperon lilas qu’ombrageait une plume,De ton sein mutiné l’appétissant volume ;De ton teint empourpré le brillant vermillon,Quand des valseurs joyeux roulait le tourbillon ;Et ton bras potelé, ta coquette parure,Et ta hanche en relief exempte d’imposture.
Les vins les plus exquis, les mets les plus friands,A la fin d’un banquet, sont offerts aux gourmands.Il est de règle encor, en tout feu d’artifice,Qu’une gerbe étoilée, un pompeux frontispice,A la splendide arête, au fronton rayonnant,D’où jaillit en pétards un chiffre éblouissant,Termine le spectacle et couronne la fête.Je finis donc par toi, trop aimable Henriette !…Cocher, où sommes-nous ? — Tout près de Prat-de-Cés —Accélère le pas, car nous sommes pressés. —A l’auberge, en passant, je boirais bien rasade. —Va ! Nous, de ce ravin honorons la Naïade.Quand aura-t-il fini ? — Messieurs, je suis à vous ;Quand je suis enrhumé, j’apaise ainsi ma toux. —Quel julep ! çà ! partons au grand trot de ta bête.Je finis donc par toi, sémillante Henriette !Quel minois enchanteur ! quel aimable embonpoint !Dans toute ta personne on reconnaît le soin,Tout l’art ingénieux d’une imprudente mère,Qui pour mieux t’établir t’instruit dans l’art de plaire.Dans ses combinaisons sera-t-elle en défaut ?Se pourrait-il, grand Dieu, qu’un brutal, un lourdeauT’abaissât jusqu’à lui !… Les grâces indignées,Qui te pronostiquaient de hautes destinées,Verseraient sur ton sort d’intarissables pleurs.Puisse un hymen brillant t’épargner ces douleurs !Ce jour, heureux ou non, est loin de nous encore.Bondis, en attendant, nouvelle Terpsichore !Fais voir à cet essaim de rustiques beautés,Comment en notre ville on fait les ballotés,Les flic-flacs, pas-tombés, ronds-de-jambe, pirouette,Et comment en valsant on balance sa tête.Je quitte mes pinceaux, doux et charmants objets,Puisse votre sourire accueillir mes portraits !
Arrivons-nous, enfin ? Peste ! encore une lieue.Le grangeot de Curet nous ouvre la banlieueDe Narbo-Martius . Voilà le pavillonQue l’avocat Lasserre a paré de son nom ;Je vois de ses cyprès l’aiguë et noire cime ;L’étang dort à ses pieds. L’océanique abîmeDéferle à l’horizon ses flots tumultueux ;Un vignoble altéré, l’olivier tortueux,Croissent sur son terroir que le soleil dévore,Et que le vent de cers dessèche et brûle encore.De ta mélancolie il est temps de sortir,Ami ; ne vois-je pas l’aride Monplaisir,Domaine des Bouisset, de ta propre famille ?Ta tête se redresse et ton regard scintilleA ce nom maternel ; oui, tes regards ravisSe délectent à voir la modeste oasisQue peuplent l’accacia, le tremble bicolore,Que balance le vent et que le soleil dore.Autour de ce bosquet ombreux, hospitalier,Rampe le tamaris, végète l’amandier.Trimballés à pas lents par la lourde patache,Je serais bien tenté de fêter le grenache,Que je prise à l’égal du vin blanc de Limoux,Et qui du voiturin appaiserait la touxMieux que de Prat-de-Cés le vin tournant à l’aigre.Du grangeot de Pailhiez je vois le terrain maigre ;Et de Plaisance enfin les rocailleux coteaux,Où broutent tristement quelques chétifs troupeaux.Ah ! ah ! de Coufoulens la quadrupède troupeSe dirige en trottant et brayant vers La Coupe.Répands sur tes guérets un fumier fécondant,Apre cultivateur ! et que ton soin prudentTe ménage une dot pour l’aimable famille,Quatuor féminin, qui de tant d’attraits brille.Quoi ! te voilà, Denis, redevenu pensif ;Eh bien ! par un dernier coup d’œil rétrospectif,Sur ta lèvre j’entends ramener le sourire,Mais très-innocemment et sans trait de satire.On ne peut pas toujours manger, boire et danser.D’un stupide loto voulant me dispenser,D’un banal jeu de mots, d’un verbiage fade,Je mis sur le tapis la piquante charade,Charade en action. Le cercle était nombreux.On ignorait au bourg ce jeu, le roi des jeux.Nous avions sous la main de gentilles comparses,Pour chausser le cothurne ou grimacer des farces.De quoi nous travestir en princes, en marquis,Nous draper en romains, nous armer en bandits,De vastes paravents nous servaient de coulisses.Oh ! que nos campagnards éprouvaient de délicesEn voyant déboucher tantôt un magister,Un prêtre, un pèlerin, un démon de l’enfer,Un grave médecin, un jaloux Orosmane,Brûlant de poignarder l’infidèle sultaneQue coiffe un cachemire avec art enroulé,Et qui, la larme à l’œil et d’un ton ampoulé,Débite une tirade empruntée à Zaïre ;Tantôt un Figaro qui fait pouffer de rire,Mandoline en sautoir et rasoir à la main ;Puis une cenobite, un crucifix au sein,Qui, dans un troubadour bardé de son écharpe,Et n’ayant pour trousseau que l’épée et la harpe,Reconnaît son beau page, et, quittant le couvent,Troque un mystique époux pour un époux vivant.Quels tableaux variés ! Savagnac CléopâtreA la dent de l’aspic offrait son bras d’albâtre.Lucrèce Pélissier ouvrait son chaste seinPour y plonger le fer qui détrôna Tarquin.Berger du mont Ida, ce mont cher à Cybèle,Tu décernais, Denis, la pomme à la plus belle ;Tandis qu’en barbe-bleue un moment travestiJe confiais aux mains d’Isaure PéroutyLa clé du cabinet que, malgré ma défense,La curieuse ouvrit pendant ma courte absence.Nos ruraux cependant ouvraient de larges yeux,S’interrogeaient l’un l’autre ; ils étaient radieuxLorsque, par grand hasard, de l’action scéniqueLeur esprit pénétrait le sens énigmatique.Es-tu content, Denis ? — Oui, j’aime tes tableaux,Et n’attendais pas moins de tes heureux pinceaux. —
Voici nos paysans, montés sur leurs bourriques,Qui vont en trotillant à leurs travaux rustiques.Le classique barral rempli de très-bon vin,Le bident qui reluit et la sachette au painGrosse d’oignons, raiforts, jambons, viande rôtie,Portent à contre-poids sur l’aubarde applatie.Là ! là ! mes bons amis, ne vous tracassez pas,Je vous vis tant de fois n’aller qu’au petit pas.L’herbe est humide encor, gardez-vous d’introduireUn mauvais précédent. Ah bon ! je vous vois rire ;Je comprends : c’est pour vous que vous allez bêcher ;Vos pareils autrement sauraient vous empêcherDé gâter le métier ; car, s’il faut les en croire,Dauber sur le bourgeois, rien de plus méritoire.Des pointes des bidents je vois l’acuité ;Et la longueur honnête… Oh, quelle gravité !De leur gros brigadier admirez la prestance.De ses subordonnés grande est la déférence.Parbleu, je le crois bien ; ils sont par lui raillésQuand quelques ceps en sus sont par eux travaillés ;S’ils fatiguent le sol de la vigne en culture,Au lieu de se borner à quelque égratignure ;Si, lorsqu’il a fini son oblique tracé,Pour un autre sillon l’un d’eux s’est trop pressé ;S’il n’a pas adressé le compliment d’usageA chacun de ses pairs debout sur son passage ;Si, posté par le chef à vingt pas du voisin,Il a réduit l’espace en allant trop grand train.Obéissez en tout à ce chef débonnaire ;Travaillez pro deo son mailleul pour lui plaire.Vous fait-il un grief d’être arrivé trop tard ?N’a-t-il pas agréé votre fils, tout moutard ?Un incessant besoin vous poind et vous travaille ;Oh ! ne vous gênez pas ; votre douleur d’entrailleA touché son bon cœur ; un ombreux olivierVous offre pour abri son dôme hospitalier.Êtes-vous inculpés quand, à la dérobée,Dans votre clos voisin faisant une enjambée,Vous y bêchez en hâte ou vingt ou trente plants ?Le bourgeois en pâtit. Bah ! lassés et suants,Avant de rallier l’escouade indolente,Voyez si votre ânon n’a rien qui le tourmente ;Gardez que d’un chardon les piquants assassinsOu le dard d’un frelon ne châtouillent ses reins ;Ne le réduisez pas à la vaine pâture.Du dieu des vignerons grasse était la monture ;Silène, au ventre obèse et le broc à la main,Ne laissait pas souffrir son généreux roussin ;Quand arrivait le temps de la douce vendange,Sa main lui pétrissait un savoureux mélangeDe ribayren sucré, de tarret aigrelet,De piquepoul musqué, de froment blanc et net.Affriandez le vôtre et surtout votre ânesse ;Son lait restaurera la petite maîtresse.Si de quelque esparcet bien nourri, dans sa fleur,La brise, en se jouant, lui révèle l’odeur,Nargue des ramonets et des gardes-champêtres ;Osez ! ils sont toujours ennemis de leurs maîtres.Votre mousseigne est tout. Le féodal pouvoirEn lui s’est incarné ; c’est le roi du terroir.Couronnez-le de pampre au retour de sa fête ;Offrez-lui pour bouquet gigot et côtelette ;Car de votre paresse il prend les intérêts,Et, pour tromper son maître, il est maître-profès. —
Allons, trotte, cadet ! nous approchons du gîte.Comme il sent l’écurie !… Eh ! vite, vite, vite ;Je veux avoir le pas sur le borgne Gervais,De qui le char-à-banc nous serre de si près.Messieurs, ce voiturin, à propos d’une noce,Au bâtard de Béragne avait loué sa rosseComme cheval de main, je ne sais plus quel jour.Je veux vous régaler du bon et plaisant tourPar le moyen duquel notre rusé compèreDe la location esquiva le salaire.Le cheval était prêt : sellé, bridé, repu ;Survient un contre-temps… le voyage est rompu.Certain oncle caduc de qui les vieilles nippesDevaient lui revenir, de fressure et de tripesS’était indigéré ; l’on craignait pour ses jours.Un neveu pouvait-il le laisser sans secours !Mais le prix était dû ; Monsieur Grimaud, le juge,Dans un cas approchant ne vit qu’un subterfuge.Pour sortir de ce pas sans entacher sa foi,Le gaillard se présente avec un pied de roi,Et, l’ouvrant tout du long, l’applique sur la bête.L’autre le regardait, la face stupéfaite,Toiser et retoiser l’animal patientDe l’épaule à la queue : — Un, deux, trois… Eh, vraiment !Je m’en étais douté, dit à la fin le drôle,Ce cheval est trop court, Gervais, sur ma parole. —Comment, court ! vous raillez ; je ne vous comprends pas.—Trop court de plus d’un pied ; voici quel est le cas :C’est que devant aller à Lapalme, en famille,Je comptais y jucher moi, ma femme et ma fille .De ma chère moitié vous savez l’embonpoint ;La petite est fort ronde et ne lui cède point ;Mon ventre, on peut le voir, est replet et de mise ;Il fait jusqu’au menton remonter ma chemise.Ne faut-il pas enfin, pour surcroît d’embarras,Valise, sac, paniers, enfin tout le fatras ? —La peste ! trois pour un, et de votre carrure !Laissez là le bidet, ou sur votre figureJe m’en vais appliquer le plus solide atoutQu’ait jamais détaché chrétien qu’on pousse à bout. —Il déboucle, à ces mots, selle, bride, croupière,Tire à lui le chétif, l’attache, et fait litièreD’un résidu de paille ou foin que l’animalDe sa branlante dent triturait assez mal.L’autre se retirait en éclatant de rire,Narguant du voiturin et le dépit et l’ire. —
As-tu beaucoup de traits.pareils à celui-là ? —J’en ai plein ma caboche… Holà ! petit, holà !Je descends pour lâcher un peu la ventrière.Vous êtes trop aussi, Messieurs, sur le derrière ;Pesez sur le devant ; là, bon ! Je vous disaisQue j’avais retenu bien d’autres jolis traits.Tenez, il m’en vient un qu’on dit de Jean Pigasse.Tout le monde connaît son adresse à la chasse ;Quoiqu’il tire en bésicle, il est toujours certainDe son coup. Poum ! à bas. Or donc, de bon matinRevenant de la chasse, et d’une bécassineA la tête plombée, à la patte sanguine,Qu’il avait abattue en un pré de Langel,Porteur dans son bissac, proche de Mirabel,Il voit un paysan nanti d’une bécasseEt de maint oisillon qu’il portait à la place.L’air candide et naïf du pauvre villageois,La beauté de la pièce, ont frappé le grivois.Soudain, il imagine un tour de passe-passe,Sans débourser un sou, pour avoir la bécasse ;Il cache bien sa proie. — Eh ! dites-donc, gaillard,Combien le gros oiseau ? — Sans rabattre d’un liard,Trente sous. — C’est selon, voyons. — Il prend la bête,La tourne, la retourne, et puis sous sa jacquetteIl opère l’échange avec subtilité,Tandis que le lourdaud, rejeté de côtéPar le bât rabotteux d’un âne de Leucate,Chante pouille à l’ânier, et se frotte ou se gratteOù le bât l’a blessé. L’autre poursuit son jeu. —Du prix que vous voulez, il faut rabattre un peu.Et tenant à la main sa propre bécassine : —Il ne faut pas toujours en juger sur la mine ;Malgré son apparence, elle est de peu de poids. —Tout en traitant du prix, il lisse de ses doigtsDe l’hôte des marais la douce et fine plume.Le manant tout surpris de son peu de volume : —Quand aurez-vous fini, dites, homme de bien !En la pressant ainsi, vous l’amenez à rien.Elle est dès à présent, fichtre ! méconnaissable.Donnez-moi trente sous, ou bien allez au diable. —Tu le prends sur ce ton, bourriquet mal appris !D’une bête pareille on donnera ce prixQuand les poulets d’un mois vaudront comme poulardes.Et les œufs de pigeon comme ceux de canardes…Enfoncé ! Moi je vais, idiot, de ce pas,Embrocher ta bécasse, et faire un bon repas. —C’est ainsi qu’en jasant on trompe la distance. —
Mais, voiturin, Gervais est là qui nous dévance. —La belle gloire ! il n’a qu’un léger chargement. —Bien léger, en effet, mais choisi, mais charmant !Redressez-vous, Messieurs, ce sont nos Narbonnaises.Que de brusques cahots font bondir sur leurs chaisesEt se heurter, ô ciel ! j’en ai compassion,Sicut arietes vel agni ovium .Oh ! que ne suis-je là, grisettes trop farouches ;Sans risquer un soufflet, nos poitrines, nos bouchesPourraient bien s’effleurer ; sans trop vous offenser,Mes bras, hasard ou non, sauraient vous enlacer ;Mais non, déplaisamment et même avec dommage,Nous nous cognons ici contre un grossier bagage ;Heureux de n’avoir point quelque vieille avec nous,Dont les coudes tranchants, les anguleux genoux,Bien plus que ces paniers, ces comportes, ces hottes,Pénétreraient nos chairs et léseraient nos côtes ! —Dins caouguis ans dé beï, atal bous trataran,Fillètos. — Quelle voix m’a frappé le tympan ? —Et mai dé setanto ans, è seï la Poumarédo.D’agnel seï débéngudo uno pla bieillo fédo ;Eï la faço terrouzo è lous ossés pounchuts ;Mès sèn désséparats, è maqui pas digus. —Et qui vous savait-là, ma vénérable mère !Excusez les brocards d’une langue légère ;Nous raillons la vieillesse en y prétendant tous…Eh mais ! vous n’étiez pas en partant avec nous. —Bis à bis Peyriac, per darniè seï mountado,È sans bous dérénga mé seï fort pla réngado. —C’est donc à vous que sont ces animaux criardsQue je sens sous mes pieds ? — Aquo soun dé canardsNouirits amé dé mil, que porti én rédébénçoAl boun Moussu Miquel, juché én premieiro isténço.L’Éstan-Pudré, Messius, és sa proupriétat ;Mes, dénpeï caouquis ans, à moun fil a cédatSoun dreït dé jouissenço, én né pagan la taillo,Mouyenant cinquanto ioous è dous caps dé boulaillo. —Et vous vous rédimez cette année en canards ;Pressentant leur malheur, ils ont les yeux hagards ;Par les pattes serrés d’une manière affreuse,Ils coassent vraiment d’une voix fort piteuse ;Ils ont le flux de ventre, et je sais à présentD’où vient que le support de mes pieds est glissant.Palmipèdes souffrants dont la fin est si proche,Et qui probablement serez mis à la brocheOu bien en fricassée avant huit ou dix jours,Je vous plains, sans pouvoir vous prêter mon secours !Hélas ! que n’avez-vous un plus flûté ramage ;Que ne vous parez-vous d’un plus riche plumage !Que n’êtes-vous linots, pinçons ou canaris,Mouchetés, nuancés des couleurs de l’iris !Et pourquoi traînez-vous cette grasse bedaine,Seringue à jet fréquent et pourtant toujours pleine ?Un sort tout différent, bien sûr, vous serait fait ;Vous mourriez de vieillesse et non du couperet.De Jeanne, au grand jamais, la lame meurtrièreNe trancha, n’entr’ouvrit la tendre jugulaireDe la gent volatile à musicale voix ;Elle préférerait se couper les cinq doigts.Oh oui ! dans une cage élégante et proprette,Où ne peut se glisser la patte de Minette,Placée avec grand soin dans les conditionsEt d’ombre et de soleil qu’exigent les saisons,L’hiver dans le salon et l’été sous la treille,A la liberté près vous seriez à merveille ;Vous y becquetteriez gimblettes et mouronSans regretter les vers et la polente au son.
Pour qu’il en coûte moins, écoutez, je vous prie,Amis, de ce Monsieur jusqu’où va l’industrie :Je le vois au café, sur le Pont-des-Marchands,Comme un vieux sapajou montrant ses jaunes dents,Saluant de sa main, de sa queue écourtéeEt de sa jambe droite en arrière jetée. —Aurons-nous des sorbets, Madame Gasc, ce soir ? —Mais oui, Monsieur Miquel. — Ah ! c’est bon à savoir.A la fraise, au citron, au rhum, à la vanille ? —A la vanille. — Bien. Jeanne, la bonne fille,Pour Madame Miquel en viendra demander.Ah ça ! vous m’aviez bien promis de me garderDe ces petits papiers faits en guise de caissePour biscuits ou beignets. Vous savez bien qu’on laisseMainte et mainte miette en ces récipients,Qu’on ne peut détacher sinon avec les dents.De ces menus débris la nichée est friande. —Donne à Monsieur Miquel les papiers qu’il demande,François. — Oh ! grand merci ; j’en ai plus qu’il ne faut ;Ces pauvres oisillons n’ont pas un grand jabot. —Et notre magistrat part sans toucher à terre.Ces papiers précieux en chemin il les serreAvec bien plus de soin qu’un dossier de procèsSur lequel il devrait opiner au palais.Toutefois en allant chez lui, de rue en rue,A droite, à gauche, en face, il rend ou distribueCent saluts amicaux qui prouvent de son corps,Dans un âge avancé, les excellents ressorts.La Jeanne cependant pimpante, endimanchée,Ira-t-elle chercher la glace panachée,Mi-parti rouge et blanc, d’une double saveur,Ou bien d’un seul parfum, d’une unique couleur,Offrant du sucre en pain la figure conique ?Elle n’a point mandat, la brave domestique ;Tout cela, voyez-vous, n’était qu’un faux-semblant.Madame Gasc n’a pu le prendre argent comptant ;De notre vieux routier c’est la ruse ordinaire ;La confiseuse en rit en femme débonnaire.
Fabricien zélé, bénin et tout à tous,Dont les consorts frustrés se montrent si jaloux ;Car tes propos flatteurs, ton cachou, tes courbettes,Te valent en tout temps les meilleures recettes ;Magistrat érudit et vieillard vert-galant,Pour le bien de la caisse et du saint-monument,Pour Madame Miquel, compagne de ta couche,Dont mille fois par jour le nom est dans ta bouche,Bien que, de temps en temps, tes nocturnes exploits,Tout en l’amadouant, la sèvrent de ses droits ;Pour notre tribunal que tes hautes lumièresEt ta sagacité guident dans les affaires ;Pour tes jolis serins, nourris de pain mollet,De sucre et de biscuit, bien plus que de millet ;Pour tant d’êtres chéris, que le ciel te conserve !Et cependant qu’ensemble et comme de conserve,Le cap sur ce clocher, avec l’ami Gervais,(Comme deux bâtiments qui cinglent au plus près,Vent arrière, ou grand largue, en fendant l’onde amère. )Nous tendons vers Narbonne à travers la poussière ;En manière de tube adaptant mes dix doigts,Je vais m’en assister comme d’un porte-voix,Pour prendre langue avec nos jeunes citadinesQui doivent aux cahots leurs couleurs purpurines.Bonjour Mion, Bèlou ! — Bounjour, Moussu Birat !Sen partidos pus tard ; èro soulél lèbatQuabion pas dépassât la granjo dé Calméto .Aben laissât darniè uno pléno carrétoDé musiciens. Ma fouè ! crézi que soun bandais ;Rizoun à s’estouffa, cantoun coumo dé fats.Jésus ! qué lou binas fa faire dé soutizos ;Lou bioulounaïrè Aougè countabo sas camizos. ;Lou pus biel dé la bando és pla lou pus bandit.Per dé géns maridats és pas brico poulit. —Bèlou, je ne comprends, moi, qu’une seule ivresse ;C’est celle de l’amour dans la verte jeunesse. —Moun plazé lou pus biou à iéou és dé dansa. —Surtout quand le danseur s’appelle Valença. —Ah, ah ! dins moun jardin gitats aquélo peïro.Tal s’en rébén toundut, qué s’én anabo in fieïro,Per sous aoussés cabi. Aquél qu’abets noumatPot estré, dizi pas, un pla brabé goujat ;Fara un boun couziniè fourmat per Moussu Druillos ;Mès eï per touto adot mous déts è mas aguillos ;És trop riché per iéou, è d’aillurs a l’el glas ;È louprouberbé dits : « El glas, t’y fizés pas . »Mais il ne t’était pas, tant s’en faut, incommode,Quand trottaient les baisers et qu’on jouait la mode ?Laissons là Valença. Parlons de Montestruc. —És un talibournas, è balso trop pézuc. —Et Gaujac, de Fitou ? — Jés, aquél tourno-brocho,És court coumo un nanét, è caouio dins mapocho. —Cette fois, j’en suis sûr, je rencontrerai mieux,Car je te parlerai du perruquier Andrieux. —Podi pas critica sa poulido figuro,Mès sémblo un pal bestit è ba pas én mésuro ;És gluént dé poumado, è laïsso sus courséls(Rès dé pus disgracions J la marco dé sous déts ;Sa cambo dé trabès fa l’effet d’uno daillo ;Gnia fosso qu’an dé Mus das cops dé pès qué baillo. —Voilà de nos tendrons le moqueur paraouli.De ce ton méprisant moi je suis étourdi ;Et de peur d’endurer de telles rebuffades,Pris comme du caillé, je suis des plus maussades.Le mot d’aoujan surtout est un réfrigérantQui glace les bouillons de mon sang trop ardent. —Ah ça ! saio pas téms qué bous espoutiguessé ?Parlats dé mous galans.^ È quant aquo sioguessé ?Nous bézen al mirai. Ténets, sè n’éro pasCaoucos panos al froun, uno herrugo al nas,Sé n’éro pas tabé qué sioï cillo barrado,Mé prézaio pas méns qué la mai poumpounadoD’aquélis joli-curs, à bèlis falbalas,Qué trigossoun un chai largé coumo un bourras.Messius, lous parpaillots, coumo mé sèmblats estré,Sus las flous d’un parterro é sus las dal campestré,Ban sé paouza. Déqué ! gnia mai d’un que sé metSus la feillo d’un cardon ou sus la d’un caoulét.Coumo dé grato-quiouls nous abets néglijados ;Pourtant sio ?i dal pats. Ërénpla mal toumbadosS’abion pas rencounlrat aquélis très goujats,Qué per nous fa dansa sé soun presqué crébats.Bostro galantariè és proudigo qu’éstouno.Amouréto à Sigea, amouréto à Narbouno,A Toulouzo surtout ! quand bostré cor banalSaio lou d’un budel, d’un pus fort animal,Coupât en tant départs coumo abets dé maistressos,Gnaouio pas al ségur, per las paouros diablessos,La grossou d’uno amello ou d’un pétit fabol.Troc per troc, cor per cor, la justiço ba bol.En formo d’artichaou èro lou dé Labreillo.Dizion qué né dounabo à caduno uno feillo,È gardabo lou qui oui, qu’éspla ço dé millou.Éscoutats un counsél, qué pot estré qué bou :Qui dos lèbrés courrits én piano ou per garrigo,Y saraper sapoudro amaï per la fatigo.Bous, amé bostré amie, bisats un paouc trop naout,Sé pensats enguza la pichouno Lébraout.Qué siogué d’esparrou, qué siogué dé cambéto,S’abranco trop la cordo, ou sé défialo ou péto.Ço qué bous dizi aïssis, ba répètets pas, chut !Trop naout coumo trop bas on dépayso lou but.Bersés è calambours, enigmos è charrados,Das ounclés, das papas soun pas trop estimados ;Soun pas forts sus l’histouèro, è perdoun pas soun temsA né cerca la claou, à né sounda lou sens ;Bastè ba prengoun pas per dé puros bestizos.Iéou qué mé tragoun pas das rébus ou débizos ;Dins un cas dé bézoun las sabi coumpouza ;Aïssis unjoc dé mots qué bous baou proupouza :Per métré moun prumiè, cal tambour ou fulaillo,Qui né pren un paouc trop s’attrapo à la murailloOu toumbo sus soun quioul sanspoudé faïré un pas.Moun ségoun es pas rarè en un biel galatras,Es un trotto-ménut qué fa fosso doumaché ;S’aïmo lou graïs, estimo encar mai lou froumaché.Moun tout es un esprit bizarré, ouriginal,Dins un cos magrislal qu’es pas ni pla, ni mal.Gens qué boun crézets trop es dé bostro famillo.Aro créi dé guilla Guillot, Guillot lou guillo ;Porto culotto courto é bottos à rébès ;M’expliqui pas millou, débignals sé poudets .Mès sion trop escartats, m’irriti la luéto.Lou fouet dal poustillou, lou bruch dé la carréto,Mé fan égouzilla. Dé ço qué bous eï dit,Sé mé crézets, collât ! farets bostré prou/ît.Adisiats ! Sioï pas mudo, è ba poudets pla bézé ;Car bous laïssi capot è moucat coumo un blézé. —Elle fuit ; de ses traits je me sens atterré ;O ciel ! dans quel guêpier m’étais-je donc fourré ?
Holà hé ! voiturin, prends garde à cette ornière ;Nous sommes secoués d’une rude manière ;Si nous ne versons pas, mes amis, cette fois,Nous aurons du bonheur. Haï ! les reins… et de troisSi je sais bien compter. Que Dieu nous soit en aide ! !Bon, nous voilà sauvés ! La pauvre PomarèdeDoit avoir eu bien peur.— Iéou ! coumo un gafarotMé crampouni per tout. Eï ménat lou cariot.Dé las dents dé daban mé bézels démunido ;Las perdèri en cami, d’uno forto tranlido,Un jour qué rebenguen d’aquél maoudit Pourtel ,En galaoupan toujours dabaillabi un mourrel.Penden mai dé dèts ans sioï estado gissieiro ;Gardabi pas l’oustal lou quioul sus la cadieïro ;Sans gaïrébè dourmi passabi fosso neitsA pétassa lous sacs. Dé poussièiro dé gèis,Wabalabi per jour, l’azé quitté, uno hémino,È fazio mat d’un an dé la mémo toupino ;Car anaquél mestiè, aquos ço qu’a dé bou,On es blancs dé per tout sans gaïré dé sabou.Per pas toumba dé caps, bézets, d’uno trantido,Agafi la telleïro… è, saouto Margarido ! !Crénissi mens per iéou qué pés paourés tirons ;Baloun pla quatré francs al ségur toutis dous.Sé né fan dé coufit, randran un pot dé graïsso.Moun Dious ! soun esprémits déjoust aquélo caïsso ;Ajudals-mé, Messius… Alalpla. Gran merci ! —De vos chers nourrissons n’ayez aucun souci ;J’en réponds sur ma tête, ou plutôt c’est la tienneQui nous en répondra, Thomas, qu’il t’en souvienneTu n’es pas sans esprit ; mais tout borgne qu’il est,Gervais de son métier est beaucoup plus au fait.Saint-Crescent ! Saint-Crescent ! ta noire tuilerieApparaît à nos yeux ; de ton humble écurie,Mulets, vaches, ânons, peuplent le râtelier.A broyer cette argile, intrépide tuilier,Prodigue tes efforts. Exacte est la figureDe ta brique carrée, ainsi que la courbureDe ce tuyau coupé qui, couché sur le dos,D’un couvert ruisselant égouttera les eaux.Êtes-vous altérés ? c’est ici qu’il faut boire,Messieurs, la source est bonne. Écoutez cette histoire,A vous la raconter je mets mon sérieux,N’en perdez pas un mot, le trait est curieux :Dans le quartier de bourg il existe un brave hommeQui depuis qu’il est né Champollion se nomme ;Du corps des débitants c’est le plus estimé,Et d’un gain illicite il n’est pas affamé.Trois enfants en bon point : deux garçons, une fille,Avec un vieux grison, composent sa famille.Tout près d’une fontaine est sise sa maison ;Le maître s’en abreuve, et la saine raisonIndique qu’un ignoble et gâleux quadrupèdeDevrait s’en contenter. Point du tout ; et l’on cèdeA son entêtement. Depuis que le paillardDe l’eau de Saint-Crescent s’est repu par hasard,Toute autre lui répugne ; ainsi donc, l’un ou l’autre,Le père ou l’un des fils, mènent le bon apôtre,A l’aube, au crépuscule, et quel que soit le temps,Pour le désaltérer, au puits de Saint-Crescent.Touchante complaisance et digne de l’histoire !Le bon Sancho-Pança, de bouffonne mémoire,Dont l’amour pour son âne en proverbe est passé,Crèverait de dépit de se voir dépassé.Et tenez !… les voilà, Messieurs, l’un portant l’autre.Que vois-je ! le baudet se mutine… il se vautre…Ah ! pauvre cavalier, te voilà renversé.Descendons, je verrai s’il ne s’est pas blessé.Toi, leste voiturin, cours arrêter la bête,Qui fuit en galopant et brayant à tû-tête. —Ouf ! je suis essoufflé… j’ai joint le destrier,Et sur la large aubarde assis le cavalier. —« Remettons-nous, Messieurs, d’une alarme si chaude. »Je ne remonte pas ; j’estime plus commode,Tant je crains les cahots, de cheminer à pié.Qu’en penses-tu, Denis ? Qu’en dites-vous, Ratié ?Aussi bien nous verrons de plus près le dommageQu’a fait le Rec-Veyret, lors du dernier orage ;« Ce torrent débordé qui, d’un cours furieux,Roule, plein de gravier, sur un terrain pierreux. »Pour te sauvegarder tu tentes l’impossible,Du tendre Bernardin excentrique disciple !Les brèches de ton mur et tes champs submergés,Ton jardin raviné, tes ceps endommagés,Tes tertres éboulés et couverts de souillures,Tes arbres renversés traînant leurs chevelures,Tes sainfoins disparus sous un gravier épais,De tes derniers travaux accusent l’insuccès.
Mes amis, en passant, une courte prièreAux mornes habitants de ce lieu funéraireCouvert d’ais vermoulus et d’ossements blanchis,Onduleux et voûté, sombre NécropolisOù surgit tristement quelque plante grimpante,Quelque cyprès grisâtre à la cime tremblante,Une croix qui s’incline, un sauvage olivier,Ou le tronc délabré d’un antique figuier .Mânes silencieux qui peuplez cet asile,Ne nous enviez pas votre ancien domicile,Où règnent la misère et le chagrin rongeur,Où des partis jaloux triomphe la fureur ;Hélas ! mille dangers menacent notre tête,Et cent jours de douleur suivent un jour de fête.
Arrêtons-nous, Messieurs ; le poteau que voilà,Du rayon de l’octroi nous montre le point AEt voici de Saint-Paul le réservoir antique.Au moment de fouler le pavé domestique,Au moment d’appeler le sourire du cœurDans les yeux réjouis d’une pudique sœur,D’une tante chérie, ou sur la lèvre pâleDe l’objet vénéré d’une amour filiale,Rangés autour de moi, car je suis votre aîné,Denis, blond Frédéric, brun et pâle René,Brandissant nos rotins et découvrant nos faces,Renouvelons ici le serment des HoracesAu bruit étourdissant de ces nombreux battoirsQui, macérant le linge au granit des lavoirs,Nourrissent le caquet de l’écho monotoneQui voltige aux créneaux des remparts de Narbonne.Je vous prends à témoin, passereaux babillardsQui bâtissez vos nids aux brèches des remparts !Verdets à quatre pieds, aux yeux à fleur de tête,Qui prenez vos ébats au fond de la Cunette !Rapides éperviers perchés au front des toursPour scruter de plus haut les clos des alentours !Vigilants douaniers dont l’escouade rode,Sous un chef claudicant , pour prévenir la fraude !Aqueduc éploré ! Bastion de Vauban !Hôtel de Cambournac ! Porte de Perpignan,Que décorent si bien les pierreuses reliquesDes monuments païens ou des temples gothiques !Église de Saint-Just dont les clochers altiers,L’ogive ambitieuse et les sveltes piliers.Les parapets à jour, la fine dentelure,La noble, gracieuse et riche architecture,L’orgue prodigieux et le splendide autel,Offrent un monument digne de l’Éternel !Tour massive et sublime, à quadruple guérite,Par les siècles brunie, où sans cesse s’agiteLe squelette aux bras torts , manequin blanc et noirQui transmet comme un trait les ordres du pouvoirAu nord-est vers les murs de la Biterre antique ;Au cers vers Garcassonne et son donjon gothique ;Et vers le tiède Auster, à ces français nouveauxCoiffés de la rézille au mépris des chapeaux,Dansant des fandangos au son des castagnettes,Vous appelant Senor, parant les noires têtesDe leurs mulets coquets et leur pileux poitrailDe miroirs, de grelots, de pompons et plumail !Et toi, né des amours de la nymphe AtacineEt du canal Riquet, canal de la Robine,Scamandre limoneux qui portes sur ton dosCes bateaux allongés en forme de sabotsQui craquent sous le poids des ballots, des barriquesDes présents de Cérès, des lingots et des briques !
NOUS JURONS de fournir aux fêtes de SigeanNotre leste, joyeux et gourmet contingent ;De nous y transporter à cheval, en voiture,A pied même, à défaut de charrette ou monture ;D’y danser contredanse et valse et cotillon,Et d’y faire bouquer les gars du Roussillon,Les lurons de Portel, de la chauve Corbière,Tant que de nos amis la tuile hospitalièreVoudra nous abriter, et tant qu’à leurs foyers,A leurs banquets friands, les Cauvets, les Ferriers,Les Mairies, les Razouls et tous les Tallavignes,D’un accueil gracieux nous estimeront dignes ;Tant que les monts de sel du marais d’EstaracSe dresseront égaux à ceux de Mandirac ;Tant qu’au vent du marin le vaste étang de BagesVomira sur ses bords varreck et coquillages ,Et d’un sel pénétrant enduira les attraits,Pour les mieux conserver, du sexe narbonnais ;Tant qu’enfin aviso, carraque et balancelleHanteront le chenal vaseux de La Nouvelle !
Si l’un de nous forfait à ce serment fatal,Puisse-t-il s’abreuver des eaux de la Mayral !N’avoir pour se nourrir que des choux cuits au maigre,Sans autre ingrédient que sel, poivre et vinaigre !Ne récréer jamais son tympan maladifQue des cris enragés de quelque chat captif !Ne respirer jamais d’odeur plus délectableQue celle du mazel ou d’une sale étable !Que s’il est enrhumé, pour apaiser sa toux,Du fade gratte-cul et de l’âpre aragnoux,Fruits heureux du Quatourze , on fasse sa tisane ;Que cousins et moustics, guêpes et mouches d’âneQu’engendrent Marassan ou bien l’étang-salin,Sifflent à son oreille et le piquent sans fin !Que dans un rêve affreux égaré sur la Clape ,Sans pouvoir s’abriter, il fasse mainte étape,Cherchant en vain des yeux Capitoul ou Moujan,Vires, l’Espitalet ou le bourg d’Armissan !Et qu’au fort de l’été cherchant un frais ombrage,Il n’ait pour parasol que le chétif feuillageDe l’arbuste rampant qui blesse le regardQuand on parcourt les prés de Creyssel ou Malard !
Allez vous reposer, cirez votre chaussure,Vergetez vos habits, lavez toute souillure ;Je vais en faire autant. Je vous laisse ; au revoir.Songez que maître Alaux doit nous traiter ce soir.
Août 1818.
988 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies narbonnaises, Narbonne, EMMANUEL CAILLARD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 1860· Sources