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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies

Confidence

Prosper Blanchemain· distiques, alexandrins, 86 vers

L’un près de l’autre assis,‖ par un beau soir d’été,Au versant d’un coteau‖ de tout bruit écarté,Nous respirions des champs‖ l’haleine parfumée.Moi, déjà tout épris‖ d’une vaine fumée,Je lui contais mes vers‖ et mes rêves du jour ;Plus poète que moi,‖ lui me parlait d’amour.Tantôt m’entretenant‖ tout bas et côte à côteTantôt l’œil inspiré,‖ debout, d’une voix haute,Selon qu’il avait peur‖ d’un passant indiscret,Ou qu’avec plus de force‖ en lui l’amour vibrait,Il me disait la fleur‖ ou donnée ou reçue,Le bal où, gracieuse,‖ il l’avait aperçue,Ses craintes, son espoir‖ fondé sur un souris,Et tous ces riens si chers‖ aux cœurs vraiment épris.

« Oh ! disait-il, combien‖ elle était fraîche et belle !Que de fois mes regards‖ se sont tournés vers elle !J’enivrais à la fois‖ et mon cœur et mes yeuxA voir ses mouvements‖ souples et gracieux,Son visage adoré‖ qui parfois se coloreD’une chaste rougeur‖ qui l’embellit encore,Et ce blanc vêtement,‖ dont la simplicitéDonnait un nouveau charme‖ à sa jeune beauté !

« C’était hier, au bal.‖ Les danses enivrantesL’entraînaient tour à tour‖ dans leurs courbes errantes ;Elle cédait rieuse,‖ et livrait à loisirSon âme jeune et vierge‖ aux attraits du plaisir ;Elle était tout entière‖ à la gaîté folâtre.Sur son front calme et pur,‖ aussi blanc que l’albâtre,N’apparaissait aucun‖ de ces plis ombrageux,Éclairs venus du cœur‖ lorsqu’il est orageux ;Ses cheveux bruns étaient‖ son unique couronne.A la voir, je croyais‖ rêver cette MadoneQue, sur la toile sainte,‖ anima RaphaëlD’un amour de la terre‖ et d’un rêve du ciel ;Ses yeux, double rayon‖ échappé de son âme,Autour d’elle versaient‖ une aussi douce flammeQue deux astres jumeaux‖ dont le ciel brille au soir ;Auprès d’elle chacun‖ s’empressait pour la voir ;

Mon cœur était jaloux‖ de qui s’approchait d’elle,Et s’en allait disant‖ tout bas : Comme elle est belle !

« Oh ! si ces yeux divins,‖ qui me font tant d’émoi,Consentant quelque jour‖ à s’abaisser vers moi,Découvraient ce secret‖ qui, de mon âme en peine,Déborde comme l’eau‖ d’une coupe trop pleine ;Si, devinant des vœux‖ exprimés à moitié,Elle acceptait de moi‖ plus que de l’amitié,Et, devenant enfin‖ un écho de moi-même,Me répondait un jour‖ en me disant : « Je t’aime !

« Je t’aime ! Est-il possible ?‖ Oh ! dans mon faible cœur,Je n’aurais point de force‖ et mourrais de bonheur !Qu’ai-je dit ? Ce n’est pas‖ un tel bonheur qui tue.Comme il rendrait la force‖ à mon âme abattue !Comme s’élanceraient,‖ en ces heureux instants,Tous mes vœux les plus chers‖ étouffés trop longtemps !Alors, m’abandonnant‖ à tant d’ivresse en proie,Je verserais des pleurs,‖ mais d’espoir, mais de joie !« Alors, adieu, soucis‖ dans l’âme comprimés ;Adieu, fantômes vains,‖ rêves inanimés ;Adieu, songes légers‖ inclinés sur ma couche !

« Je t’aime ! Pour ce mot‖ échappé de sa bouche,Que je voudrais donner‖ mon plus cher souvenir,Donner tout mon passé,‖ donner, dans l’avenir,Une moitié des jours‖ qui me restent à vivre,Pour passer l’autre auprès‖ de celle qui m’enivre !

« Hélas ! tant de bonheur‖ pour moi sera-t-il fait ?Voudra-t-elle me croire‖ et m’aimer en effet ?Pourquoi Dieu, sur ce cœur‖ qui palpite avec force,N’a-t-il pas voulu mettre‖ une moins rude écorce ?On m’aimerait alors !‖… Oh ! ne l’accusons pas !Mon Dieu ! vous ouvrirez‖ le chemin sous mes pas ;Maître de mon destin,‖ vous savez ma souffrance.Et je place en vous seul‖ toute mon espérance ! »Il disait. Si pourtant‖ dès lors il avait suCombien il devait être‖ affreusement déçu !Sous le sourire aimant,‖ sous les yeux pleins de flamme.S’il eût vu le cœur sec‖ et la froideur de l’âme,S’il n’avait pas été‖ si follement épris.Il n’eût pas tant souffert !‖… Hélas ! eût-il compris,Que rien ne palpitait‖ sous ce charmant visage ?Et de sa vaine erreur‖ averti par un sage,N’aurait-il pas traité‖ d’impie et d’envieuxCelui dont la prudence‖ eût dessillé ses yeux ?

Cependant lorsqu’il vint,‖ confiant et sincère,Offrir sa main loyale‖ à cette enfant si chère ;Lorsque arriva le jour‖ de répondre enfin : Oui !Elle avait fait un choix…‖ et ce n’était pas lui.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
43((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
9 distiques
Mots à la rime
a d’été / écarté masculine, classiqueb parfumée / fumée féminine, classiquea jour / d’amour masculine, classiqueb côte / haute féminine, classiquea indiscret / vibrait masculine, classiqueb reçue / aperçue féminine, classiquea souris / épris masculine, classiqueb belle / elle féminine, classiquea yeux / gracieux masculine, classiqueb colore / encore féminine, classiquea simplicité / beauté masculine, classiqueb enivrantes / errantes féminine, classiquea loisir / plaisir masculine, classiqueb folâtre / l’albâtre féminine, classiquea ombrageux / orageux masculine, classiqueb couronne / Madone féminine, classiquea Raphaël / ciel masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea soir / voir masculine, classiqueb d’elle / belle féminine, classiquea d’émoi / moi masculine, classiqueb peine / pleine féminine, classiquea moitié / l’amitié masculine, classiqueb moi-même / t’aime féminine, classiquea cœur / bonheur masculine, classiqueb tue / abattue féminine, classiquea instants / longtemps masculine, classiqueb proie / joie féminine, classiquea comprimés / inanimés masculine, classiqueb couche / bouche féminine, classiquea souvenir / l’avenir masculine, classiqueb vivre / m’enivre féminine, classiquea fait / effet masculine, classiqueb force / écorce féminine, classiquea pas masculine, classiqueb souffrance / espérance féminine, classiquea su / déçu masculine, classiqueb flamme / l’âme féminine, classiquea épris / compris masculine, classiqueb visage / sage féminine, classiquea d’envieux / yeux masculine, classiqueb sincère / chère féminine, classiquea Oui / lui masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources