Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies
L’arc de triomphe de l’étoile
POÈME Mentionné honorablement par l’Académie française en 1857
A Léon Rivière.
A l’œuvre, fils des Arts,‖ enfantez un prodige !Je veux un monument‖ tout brillant du prestigeDe notre siècle colossalJe veux qu’il soit un jour‖ le blason de nos gloires,Qu’il ait pour diadème‖ un cercle de victoires,Pour fleuron l’aigle impérial !
« Il sera de Paris‖ la plus noble couronne,Rival du Panthéon,‖ frère de la Colonne,Patrie, il sera ton autel !Des temps accumulés,‖ il percera le voile,Et je lui donnerai‖ le nom de mon Étoile,Pour que son nom soit immortel ! »
Ainsi Napoléon,‖ l’homme aux vastes idées,Voyait son monument,‖ déjà de cent coudées,Debout devant son œil de feu ;Alors il ignorait‖ la fortune infidèle,Et rêvait dans son cœur‖ la puissance éternelle…Il n’est rien d’éternel que Dieu !
Dix ans après, les Huns‖ débordaient dans la ville,Et sur le conquérant‖ leur populace vileVersait l’injure et la fureur.Débris inachevé‖ du règne de son maître.Le vaste monument,‖ ruine avant de naître,Longtemps pleura son Empereur.
Enfin un Roi parut‖ qui saisit l’héritage,Adopta nos lauriers‖ et vengea nos aïeux ;Jaloux de consacrer‖ un immortel ouvrageAux héritiers des demi-dieux.
Napoléon l’avait‖ conçu dans sa puissance,Philippe l’avait achevé ;La paix réalisait,‖ avec magnificence,Ce que la guerre avait rêvé.
La foule applaudissait‖ par des clameurs d’ivresse ;Car une voix semblait‖ nous dire : « Venez tous !Sur ce trophée altier‖ que de gloire se presse !Toute cette gloire est à vous. »
Sublime monument,‖ redis-nous notre histoire :Ressuscite nos morts‖ dans leur linceul de gloire ;Que chacun appelé‖ se réveille à son nom !Rends-nous le grand Empire‖ et ses combats épiques,Et nos républicains,‖ à peine armés de piques,Soldats improvisés,‖ grandis sous le canon !
Ils sont là, devant moi,‖ ces jours de renommée ;Le peuple s’est levé,‖ comme une seule armée :« Où vas-tu donc, Guerrier ?‖ — Venger la liberté !— Où vas-tu donc, Vieillard ?‖ — Mourir sur les frontières !— Où vas-tu donc, Enfant ?‖ — Vaincre comme mes pères !— Où vas-tu donc, Patrie ?‖ — A l’immortalité ! »
Les voilà ! les voilà,‖ les enfants de la France,Qui, vainqueurs et vengés,‖ reviennent parmi nous !Ces ennemis hautains,‖ qui, dans leur insolenceSe partageaient entre eux‖ nos dépouilles d’avancePlus vils qu’ils n’étaient fiers,‖ embrassent nos genoux.
Mais quel est ce héros‖ que la gloire accompagne.Victoire, il est ton fils :‖ me diras-tu son nom ?S’appelle-t-il César,‖ Cyrus ou Charlemagne ?« Interroge les rois,‖ du Caucase à l’Espagne,Les rois épouvantés‖ diront : Napoléon !… »
Est-ce un homme ? est-ce Dieu‖ lui-même ou son Prophète ?Hier, il n’était rien :‖ il est tout aujourd’huiIl dort sur un canon ;‖ la bataille est sa fête ;Il moissonne la gloire ;‖ il sème la défaiteEt l’Europe n’a plus‖ de lauriers que pour lui.
Mais sur combien de renomméesIl appuya son pied fatal !Combien il écrasa d’arméesPour s’élever un piédestal !Clio, qui, sur ces vastes tables,Burinas nos faits mémorables,Redis à la postéritéComment se gagnent les batailles,Comment se font ces funéraillesQui donnent l’immortalité.
Voici les plaines de Jemmape,Beau nom, parmi les noms guerriers.L’ennemi succombe ou s’échappe ;Tout tremble devant Dumouriez.Combien de palmes le couronnent !Combien de héros l’environnent,Inaccessibles à l’effroi !Un surtout brave la tempête.O France, veille sur sa tète,Un jour il veillera sur toi !
Là, quel est ce guerrier qui tombe,Bien jeune pour sitôt mourir ?Était-il donc fait pour la tombe,Marceau, qui brillant d’avenir,Quand le sort trahit son courage,Pour se venger d’un tel outrage,Ne voulut qu’un sabre nouveau ?Il meurt, et l’ennemi sans haine,Vient, comme autrefois pour Turenne,Bénir avec nous son tombeau.
Plus loin, c’est encor Bonaparte,C’est le Corse au cœur de lion ;C’est un fils de Rome ou de Sparte,Léonidas ou Scipion.Dans les plis du drapeau d’Arcole,Comme un Dieu dans son auréole,Il semble monter jusqu’aux cieux.Il s’élance, il paraît, tout plie ;Et les peuples de l’ItalieBaisent ses pieds victorieux.
Mais, dans son essor magnifique,Le guerrier ne s’arrête pas :Des vaisseaux ! du fer ! en Afrique !L’Europe a manqué sous ses pas.Suis-le, Kléber, sans plus attendre,La vieille cité d’AlexandreA nos soldats résiste en vain.Ils ennoblissent la Patrie,Et la palme d’AlexandrieS’unit aux lauriers du Tésin.
A mort les cavaliers numides !Quarante siècles réveillésOnt vu, du haut des Pyramides,Fuir leurs escadrons effrayés.Aboukir encor les rassemble ;C’est qu’ils veulent mourir ensemble.Secondez votre chef, soldats !Entre ses mains la foudre gronde ;Il est aussi grand que le monde,Quand vous le suivez aux combats !
Tout à coup, la France lui crie :« Sois consul, sois notre rempart ! •Il revient, venge la Patrie,Et de consul se fait César.Il ressuscite Charlemagne ;Il parait ; l’effroi l’accompagne.Tremblez, Anglais, Prussiens, Strélitz !Sa gloire, éblouissante aurore,Grandit, monte, grandit encore.Salut au soleil d’Austerlitz !
Qu’elle était glorieuse et belleLa France de Napoléon,Quand l’aigle écrasait d’un coup d’aileLe léopard et le lion ;Quand, d’un œil rival de la foudre,Il courbait les rois, dans leur poudre,Autour du trône impérial,Posant, au bruit de la fanfare,Un pied sur Moscou la TartareEt l’autre sur l’Escurial !
Mais un seul jour‖ fait pâlir ton étoile.Rallume, ô Conquérant !‖ tes astres éclipsés.Sans boussole et sans voile,Le vaisseau de l’État‖ cède aux flots courroucés.
La France, en proie‖ aux angoisses mortelles,Se relève, appelant ses fils… Cris superflus !Ses défenseurs fidèlesSont glacés par la mort‖ et ne répondent plus.
Hélas ! hélas !‖ les grandeurs sont brisées,Les gloires ont voilé‖ leur sublime tableau ;Les villes épuiséesL’une à l’autre tout bas‖ répètent : « Waterloo ! »
O Waterloo !‖ déplorable hécatombe !Sur l’aigle impérial‖ s’acharnent tous les rois.Il vole, combat, tombe…Mais accable en tombant‖ l’Europe de son poids !
France ! réveille-toi‖ de tes douleurs stériles,Tu n’as que trop pleuré‖ tes morts des Thermopyles ;Qu’ils dorment leur éternité !L’abondance et la paix‖ vers toi sont retournées,Et le temps qui sourit‖ berce tes destinées,Sur le sein de la liberté.
France ! je te salue,‖ impérissable et sainte !Il me semble te voir,‖ sur la sublime enceinte,Sentinelle de l’avenir.Oui, te voilà debout,‖ brillante d’auréoles ;Tu parles, et tes fils‖ écoutent tes parolesDont le monde va retentir :
« Peuple ! mon front est ceint‖ d’un double diadème ;Chaque jour qui se lève‖ a par vous son baptême,Et son aurore de splendeur ;Chacun de vous est grand,‖ et le fils vaut son père ;Chacun me glorifie‖ et vient porter sa pierreAu monument de ma grandeur.
« Mais j’ai trop étendu‖ ma puissance fatale ;Sur le seuil mutilé‖ de chaque capitaleLa guerre a gravé mes exploits ;Le sang des nations‖ trop longtemps m’a trempée ;C’est avec la parole‖ et non avec l’épéeQue je veux imposer mes lois.
« Suivez en liberté‖ ma loi pieuse et juste ;Cimentez, par la paix,‖ sous le sceptre d’Auguste,De César l’empire guerrier.Et je serai toujours‖ la France souveraine,Soit que je porte au front‖ la couronne de chêneOu la couronne de laurier ! »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 11(aabccb) 7(abab) 3(abaab) 8(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (102 de 8, 79 de 12, 4 de 6, 4 de 10)· profil 8, 6, 6+6, 4+6
- Strophes
- 11 sizains, 8 dizains, 7 quatrains, 3 quintils
- Mots à la rime
- a prodige / prestige féminine, classiqueb colossal / impérial masculine, classiquec gloires / victoires féminine, classiquea couronne / Colonne féminine, classiqueb autel / immortel masculine, classiquec voile / Étoile féminine, classiquea idées / coudées féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquec infidèle / éternelle féminine, classiquea ville / vile féminine, classiqueb fureur / Empereur masculine, classiquec maître / naître féminine, classiquea l’héritage / ouvrage féminine, classiqueb aïeux / demi-dieux masculine, classiquea puissance / magnificence féminine, classiqueb achevé / rêvé masculine, classiquea d’ivresse / presse féminine, classiqueb tous / vous masculine, classiquea histoire / gloire féminine, classiqueb nom / canon masculine, classiquec épiques / piques féminine, classiquea renommée / armée féminine, classiqueb liberté / l’immortalité masculine, classiquec frontières / pères féminine, classiquea France / insolence / d’avance féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea accompagne / Charlemagne / l’Espagne féminine, classiqueb nom / Napoléon masculine, classiquea Prophète / fête / défaite féminine, classiqueb aujourd’hui / lui masculine, classiquea renommées / d’armées féminine, classiqueb fatal / piédestal masculine, classiquec tables / mémorables féminine, classiqued postérité / l’immortalité masculine, classiquee batailles / funérailles féminine, classiquea Jemmape / s’échappe féminine, classiqueb guerriers / Dumouriez masculine, classiquec couronnent / l’environnent féminine, classiqued l’effroi / toi masculine, classiquee tempête / tète féminine, classiquea tombe féminine, classiqueb mourir / d’avenir masculine, classiquec courage / outrage féminine, classiqued nouveau / tombeau masculine, classiquee haine / Turenne féminine, classiquea Bonaparte / Sparte féminine, classiqueb lion / Scipion masculine, classiquec d’Arcole / auréole féminine, classiqued cieux / victorieux masculine, classiquee plie / l’Italie féminine, classiquea magnifique / Afrique féminine, classiqueb pas masculine, classiquec attendre / d’Alexandre féminine, classiqued vain / Tésin masculine, classiquee Patrie / d’Alexandrie féminine, classiquea numides / Pyramides féminine, classiqueb réveillés / effrayés masculine, classiquec rassemble / ensemble féminine, classiqued soldats / combats masculine, classiquee gronde / monde féminine, classiquea crie / Patrie féminine, classiqueb rempart / César masculine, classiquec Charlemagne / l’accompagne féminine, classiqued Strélitz / d’Austerlitz masculine, classiquee aurore / encore féminine, non classiquea belle / d’aile féminine, classiqueb Napoléon / lion masculine, classiquec foudre / poudre féminine, classiqued impérial / l’Escurial masculine, classiquee fanfare / Tartare féminine, classiquea étoile / voile féminine, classiqueb éclipsés / courroucés masculine, classiquea mortelles / fidèles féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquea brisées / épuisées féminine, classiqueb tableau / Waterloo masculine, classiquea hécatombe / tombe féminine, classiqueb rois / poids masculine, classiquea stériles / Thermopyles féminine, classiqueb éternité / liberté masculine, classiquec retournées / destinées féminine, classiquea sainte / enceinte féminine, classiqueb l’avenir / retentir masculine, classiquec d’auréoles / paroles féminine, classiquea diadème / baptême féminine, classiqueb splendeur / grandeur masculine, classiquec père / pierre féminine, classiquea fatale / capitale féminine, classiqueb exploits / lois masculine, classiquec trempée / l’épée féminine, classiquea juste / d’Auguste féminine, classiqueb guerrier / laurier masculine, classiquec souveraine / chêne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
189 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources