Épitres, 1670‑1698
Épître Iii
A M. ARNAULD, DOCTEUR DE SORBONNE
(1673)
Oui, sans peine, au travers‖ des sophismes de Claude,Arnauld, des novateurs‖ tu découvres la fraude,Et romps de leurs erreurs‖ les filets captieux.Mais, que sert que ta main‖ leur dessille les yeux,Si toujours dans leur âme‖ une pudeur rebelle,Près d’embrasser l’Église,‖ au prêche les rappelle ?Non, ne crois pas que Claude,‖ habile à se tromper,Soit insensible aux traits‖ dont tu le sais frapper ;Mais, un Démon l’arrête ;‖ et, quand ta voix l’attire,Lui dit : « Si tu te rends,‖ sais-tu ce qu’on va dire ? »Dans son heureux retour‖ lui montre un faux malheur ;Lui peint de Charenton‖ l’hérétique douleur ;Et, balançant Dieu même‖ en son âme flottante,Fait mourir dans son cœur‖ la vérité naissante.Des superbes mortels‖ le plus affreux lien,N’en doutons point, Arnauld,‖ c’est la honte du bien.Des plus nobles vertus‖ cette adroite ennemiePeint l’honneur à nos yeux‖ des traits de l’infamie ;Asservit nos esprits‖ sous un joug rigoureux ;Et nous rend l’un de l’autre‖ esclaves malheureux.Par elle la vertu‖ devient lâche et timide.Vois-tu ce libertin‖ en public intrépide,Qui prêche contre un Dieu‖ que dans son âme il croit ?Il irait embrasser‖ la vérité qu’il voit ;Mais, de ses faux amis,‖ il craint la raillerie,Et ne brave ainsi Dieu‖ que par poltronnerie.C’est là de tous nos maux‖ le fatal fondement ;Des jugements d’autrui‖ nous tremblons follement ;Et, chacun l’un de l’autre‖ adorant les caprices,Nous cherchons hors de nous‖ nos vertus et nos vices.Misérables jouets‖ de notre vanité,Faisons au moins l’aveu‖ de notre infirmité :A quoi bon, quand la fièvre‖ en nos artères brûle,Faire de notre mal‖ un secret ridicule ?Le feu sort de vos yeux‖ pétillants et troublés ;Votre pouls inégal‖ marche à pas redoublés ;Quelle fausse pudeur‖ à feindre vous oblige ?« Qu’avez-vous ? — Je n’ai rien.‖ — Mais — Je n’ai rien, vous dis-je. »Répondra ce malade‖ à se taire obstiné,Mais cependant, voilà‖ tout son corps gangrené ;Et la fièvre, demain‖ se rendant la plus forte,Un bénitier aux pieds,‖ va l’étendre à la porte.Prévenons sagement‖ un si juste malheur.Le jour fatal est proche,‖ et vient comme un voleur :Avant qu’à nos erreurs‖ le ciel nous abandonne,Profitons de l’instant‖ que de grâce il nous donne ;Hâtons-nous ; le temps fuit,‖ et nous traîne avec soi ;Le moment où je parle‖ est déjà loin de moi.Mais quoi ! toujours la honte‖ en esclaves nous lie !Oui, c’est toi qui nous perds,‖ ridicule folie ;C’est toi, qui fis tomber‖ le premier malheureux,Le jour que, d’un faux bien‖ sottement amoureux,Et n’osant soupçonner‖ sa femme d’imposture,Au Démon, par pudeur,‖ il vendit la nature.Hélas ! avant ce jour‖ qui perdit ses neveux,Tous les plaisirs couraient‖ au-devant de ses vœux :La faim aux animaux‖ ne faisait point la guerre ;Le blé, pour se donner,‖ sans peine ouvrant la terre,N’attendait point qu’un bœuf‖ pressé de l’aiguillon,Traçât à pas tardifs‖ un pénible sillon ;La vigne offrait partout‖ des grappes toujours pleines,Et des ruisseaux de lait‖ serpentaient dans les plaines.Mais, dès ce jour, Adam,‖ déchu de son état,D’un tribut de douleur‖ paya son attentat.Il fallut qu’au travail‖ son corps rendu docileForçât la terre avare‖ à devenir fertile.Le chardon importun‖ hérissa les guérets ;Le serpent venimeux‖ rampa dans les forêts ;La canicule en feu‖ désola les campagnes ;L’aquilon en fureur‖ gronda sur les montagnes ;Alors, pour se couvrir‖ durant l’âpre saison,Il fallut aux brebis‖ dérober leur toison ;La peste en même temps,‖ la guerre et la famineDes malheureux humains‖ jurèrent la ruine…Mais, aucun de ces maux‖ n’égala les rigueursQue la mauvaise honte‖ exerça dans les cœurs :De ce nid à l’instant‖ sortirent tous les vices :L’avare, des premiers‖ en proie à ses caprices,Dans un infâme gain‖ mettant l’honnêteté,Pour toute honte alors‖ compta la pauvreté ;L’honneur et la vertu‖ n’osèrent plus paroître ;La piété chercha‖ les déserts et le cloître.Depuis, on n’a point vu‖ de cœur si détachéQui par quelque lien‖ ne tînt à ce péché.Triste et funeste effet‖ du premier de nos crimes !Moi-même, Arnauld, ici,‖ qui te prêche en ces rimes,Plus qu’aucun des mortels‖ par la honte abattu,En vain j’arme contre elle‖ une faible vertu.Ainsi, toujours douteux,‖ chancelant et volage,A peine du limon,‖ où le vice m’engage,J’arrache un pied timide,‖ et sors en m’agitant,Que l’autre m’y reporte‖ et s’embourbe à l’instant.Car si, comme aujourd’hui,‖ quelque rayon de zèleAllume dans mon cœur‖ une clarté nouvelle,Soudain, aux yeux d’autrui‖ s’il faut la confirmer,D’un geste, d’un regard,‖ je me sens alarmer ;Et, même sur ces vers‖ que je te viens d’écrire,Je tremble en ce moment‖ de ce que l’on va dire.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 49((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a Claude / fraude féminine, classiqueb captieux / yeux masculine, classiquea rebelle / rappelle féminine, classiqueb tromper / frapper masculine, classiquea l’attire / dire féminine, classiqueb malheur / douleur masculine, classiquea flottante / naissante féminine, classiqueb lien / bien masculine, classiquea ennemie / l’infamie féminine, classiqueb rigoureux / malheureux masculine, classiquea timide / intrépide féminine, classiqueb croit / voit masculine, classiquea raillerie / poltronnerie féminine, classiqueb fondement / follement masculine, classiquea caprices / vices féminine, classiqueb vanité / infirmité masculine, classiquea brûle / ridicule féminine, classiqueb troublés / redoublés masculine, classiquea oblige / dis-je féminine, classiqueb obstiné / gangrené masculine, classiquea forte / porte féminine, classiqueb malheur / voleur masculine, classiquea abandonne / donne féminine, classiqueb soi / moi masculine, classiquea lie / folie féminine, classiqueb malheureux / amoureux masculine, classiquea d’imposture / nature féminine, classiqueb neveux / vœux masculine, classiquea guerre / terre féminine, classiqueb l’aiguillon / sillon masculine, classiquea pleines / plaines féminine, classiqueb état / attentat masculine, classiquea docile / fertile féminine, classiqueb guérets / forêts masculine, classiquea campagnes / montagnes féminine, classiqueb saison / toison masculine, classiquea famine / ruine féminine, classiqueb rigueurs / cœurs masculine, classiquea vices / caprices féminine, classiqueb l’honnêteté / pauvreté masculine, classiquea paroître / cloître féminine, classiqueb détaché / péché masculine, classiquea crimes / rimes féminine, classiqueb abattu / vertu masculine, classiquea volage / m’engage féminine, classiqueb m’agitant / l’instant masculine, classiquea zèle / nouvelle féminine, classiqueb confirmer / alarmer masculine, classiquea d’écrire / dire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
98 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources