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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Épitres, 1670‑1698

Épître IV

AU ROI

Nicolas Boileau-Despréaux· distiques, alexandrins, 172 vers

(1672)

En vain, pour te louer,‖ ma Muse toujours prête,Vingt fois de la Hollande‖ a tenté la conquête ;Ce pays, où cent murs‖ n’ont pu te résister,Grand Roi, n’est pas en vers‖ si facile à dompter.Des villes que tu prends‖ les noms durs et barbaresN’offrent de toutes parts‖ que syllabes bizarres,Et, l’oreille effrayée,‖ il faut depuis l’Issel,Pour trouver un beau mot,‖ courir jusqu’au Tessel.Oui, partout de son nom‖ chaque place munieTient bon contre le vers,‖ en détruit l’harmonie.Et qui peut sans frémir‖ aborder Voërden ?Quel vers ne tomberait‖ au seul nom de Heusden ?Quelle Muse, à rimer‖ en tous lieux disposée,Oserait approcher‖ des bords du Zuiderzée ?Comment en vers heureux‖ assiéger Doësbourg,Zutphen, Wageninghen,‖ Harderwic, Knotzembourg ?Il n’est fort, entre ceux‖ que tu prends par centaines,Qui ne puisse arrêter‖ un rimeur six semaines ;Et partout, sur le Whal,‖ ainsi que sur le Leck,Le vers est en déroute,‖ et le poète à sec.Encor, si tes exploits,‖ moins grands et moins rapides,Laissaient prendre courage‖ à nos Muses timides ;Peut-être, avec le temps,‖ à force d’y rêver,Par quelque coup de l’art‖ nous pourrions nous sauver !Mais, dès qu’on veut tenter‖ cette vaste carrière,Pégase s’effarouche‖ et recule en arrière ;Mon Apollon s’étonne ;‖ et, Nimègue est à toiQue ma Muse est encore‖ au camp devant Orsoi.Aujourd’hui toutefois‖ mon zèle m’encourage ;Il faut au moins du Rhin‖ tenter l’heureux passage ;Un trop juste devoir‖ veut que nous l’essayions.Muses, pour le tracer,‖ cherchez tous vos crayons :Car, puisqu’en cet exploit‖ tout paraît incroyable,Que la vérité pure‖ y ressemble à la fable,De tous vos ornements‖ vous pouvez l’égayer.Venez donc, et surtout‖ gardez bien d’ennuyer :Vous savez des grands vers‖ les disgrâces tragiques ;Et souvent on ennuie‖ en termes magnifiques.Au pied du mont Adule,‖ entre mille roseaux,Le Rhin, tranquille, et fier‖ du progrès de ses eaux,Appuyé d’une main‖ sur son urne penchante,Dormait au bruit flatteur‖ de son onde naissante,Lorsqu’un cri, tout à coup‖ suivi de mille cris,Vient d’un calme si doux‖ retirer ses esprits.Il se trouble, il regarde,‖ et partout sur ses rivesIl voit fuir à grands pas‖ ses Naïades craintives,Qui toutes, accourant‖ vers leur humide Roi,Par un récit affreux‖ redoublent son effroi :Il apprend qu’un héros,‖ conduit par la victoire,A de ses bords fameux‖ flétri l’antique gloire ;Que Rhinberg et Wesel,‖ terrassés en deux jours,D’un joug déjà prochain‖ menacent tout son cours.« Nous l’avons vu, dit l’une,‖ affronter la tempêteDe cent foudres d’airain‖ tournés contre sa tête ;Il marche vers Tholus ;‖ et tes flots en courrouxAu prix de sa fureur‖ sont tranquilles et doux.Il a de Jupiter‖ la taille et le visage ;Et, depuis ce Romain,‖ dont l’insolent passageSur un pont, en deux jours,‖ trompa tous tes efforts,Jamais rien de si grand‖ n’a paru sur tes bords. »Le Rhin tremble et frémit‖ à ces tristes nouvelles ;Le feu sort à travers‖ ses humides prunelles :« C’est donc trop peu, dit-il,‖ que l’Escaut en deux moisAit appris à couler‖ sous de nouvelles lois ;Et de mille remparts‖ mon onde environnéeDe ces fleuves sans nom‖ suivra la destinée !Ah ! périssent mes eaux !‖ ou par d’illustres coupsMontrons qui doit céder,‖ des mortels ou de nous ! »A ces mots, essuyant‖ sa barbe limoneuse,Il prend d’un vieux guerrier‖ la figure poudreuse ;Son front cicatrisé‖ rend son air furieux ;Et l’ardeur du combat‖ étincelle en ses yeux.En ce moment il part ;‖ et, couvert d’une nue,Du fameux fort de Skink‖ prend la route connue.Là, contemplant son cours,‖ il voit de toutes partsSes pâles défenseurs‖ par la frayeur épars ;Il voit cent bataillons‖ qui, loin de se défendre,Attendent sur des murs‖ l’ennemi pour se rendre.Confus, il les aborde ;‖ et, renforçant sa voix :« Grands arbitres, dit-il,‖ des querelles des rois,Est-ce ainsi que votre âme,‖ aux périls aguerrie,Soutient sur ces remparts‖ l’honneur et la patrie ?Votre ennemi superbe,‖ en cet instant fameux,Du Rhin, près de Tholus,‖ fend les flots écumeux :Du moins, en vous montrant‖ sur la rive opposée,N’oseriez-vous saisir‖ une victoire aisée ?Allez, vils combattants,‖ inutiles soldats,Laissez là ces mousquets,‖ trop pesants pour vos bras,Et, la faux à la main,‖ parmi vos marécages,Allez couper vos joncs‖ et presser vos laitages ;Ou, gardant les seuls bords‖ qui vous peuvent couvrir,Avec moi, de ce pas,‖ venez vaincre ou mourir. »Ce discours d’un guerrier‖ que la colère enflammeRessuscite l’honneur‖ déjà mort en leur âme ;Et, leurs cœurs s’allumant‖ d’un reste de chaleur,La honte, fait en eux‖ l’effet de la valeur.Ils marchent droit au fleuve,‖ où Louis en personne,Déjà prêt à passer,‖ instruit, dispose, ordonne.Par son ordre Gramont,‖ le premier, dans les flotsS’avance, soutenu‖ des regards du héros :Son coursier, écumant‖ sous son maître intrépide,Nage, tout orgueilleux‖ de la main qui le guide.Revel le suit de près :‖ sous ce chef redoutéMarche des cuirassiers‖ l’escadron indompté.Mais déjà, devant eux,‖ une chaleur guerrièreEmporte loin du bord‖ le bouillant Lesdiguière,Vivonne, Nantouillet,‖ et Coislin, et Salart ;Chacun d’eux au péril‖ veut la première part.Vendôme, que soutient‖ l’orgueil de sa naissance,Au même instant dans l’onde,‖ impatient, s’élance.La Salle, Beringhen,‖ Nogent, d’Ambre, Cavois,Fendent les flots tremblants‖ sous un si noble poids.Louis, les animant‖ du feu de son courage,Se plaint de sa grandeur‖ qui l’attache au rivage.Par ses soins cependant,‖ trente légers vaisseauxD’un tranchant aviron‖ déjà coupent les eaux ;Cent guerriers s’y jetant‖ signalent leur audace ;Le Rhin les voit d’un œil‖ qui porte la menace ;Il s’avance en courroux.‖ Le plomb vole à l’instant,Et pleut de toutes parts‖ sur l’escadron flottant ;Du salpêtre en fureur‖ l’air s’échauffe et s’allume,Et des coups redoublés‖ tout le rivage fume ;Déjà, du plomb mortel‖ plus d’un brave est atteint ;Sous les fougueux coursiers‖ l’onde écume et se plaint ;De tant de coups affreux‖ la tempête orageuseTient un temps sur les eaux‖ la fortune douteuse ;Mais Louis d’un regard‖ sait bientôt la fixer :Le destin à ses yeux‖ n’oserait balancer.Bientôt, avec Gramont,‖ courent Mars et Bellone :Le Rhin à leur aspect‖ d’épouvante frissonne,Quand, pour nouvelle alarme‖ à ses esprits glacés,Un bruit s’épand qu’Enghien‖ et Condé sont passés :Condé, dont le seul nom‖ fait tomber les murailles,Force les escadrons,‖ et gagne les batailles !Enghien, de son hymen‖ le seul et digne fruit,Par lui dès son enfance‖ à la victoire instruit.L’ennemi renversé‖ fuit et gagne la plaine ;Le dieu lui-même, cède‖ au torrent qui l’entraîne ;Et seul, désespéré,‖ pleurant ses vains efforts,Abandonne à Louis‖ la victoire et ses bords.Du fleuve ainsi dompté‖ la déroute éclatanteA Wurts jusqu’en son camp‖ va porter l’épouvante.Wurts, l’espoir du pays,‖ et l’appui de ses murs ;Wurts… Ah ! quel nom, grand Roi,‖ quel Hector que ce Wurts !Sans ce terrible nom,‖ mal né pour les oreilles,Que j’allais à tes yeux‖ étaler de merveilles !Bientôt on eût vu Skink‖ dans mes vers emportéDe ses fameux remparts‖ démentir la fierté ;Bientôt… Mais, Wurts s’oppose‖ à l’ardeur qui m’anime.Finissons, il est temps.‖ Aussi bien, si la rimeAllait mal à propos‖ m’engager dans Arnheim,Je ne sais pour sortir‖ de porte qu’Hildesheim.Oh ! que le ciel, soigneux‖ de notre poésie,Grand Roi, ne nous fit-il‖ plus voisins de l’Asie !Bientôt, victorieux‖ de cent peuples altiers,Tu nous aurais fourni‖ des rimes à milliers.Il n’est plaine en ces lieux‖ si sèche et si stérileQui ne soit en beaux mots‖ partout riche et fertile.Là, plus d’un bourg fameux‖ par son antique nomVient offrir à l’oreille‖ un agréable son.Quel plaisir de te suivre‖ aux rives du Scamandre,D’y trouver d’Ilion‖ la poétique cendre ;De juger si les Grecs,‖ qui brisèrent ses tours,Firent plus, en dix ans,‖ que Louis en dix jours !Mais, pourquoi sans raison‖ désespérer ma veine ?Est-il dans l’univers‖ de plage si lointaineOù ta valeur, grand Roi,‖ ne te puisse porter,Et ne m’offre bientôt‖ des exploits à chanter ?Non, non, ne faisons plus‖ de plaintes inutiles :Puisqu’ainsi dans deux mois‖ tu prends quarante villes,Assuré des bons vers‖ dont ton bras me répond,Je t’attends dans deux ans‖ aux bords de l’Hellespont.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
86((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a prête / conquête féminine, classiqueb résister / dompter masculine, classiquea barbares / bizarres féminine, classiqueb l’Issel / Tessel masculine, classiquea munie / l’harmonie féminine, classiqueb Voërden / Heusden masculine, classiquea disposée / Zuiderzée féminine, classiqueb Doësbourg / Knotzembourg masculine, classiquea centaines / semaines féminine, classiqueb Leck / sec masculine, classiquea rapides / timides féminine, classiqueb rêver / sauver masculine, classiquea carrière / arrière féminine, classiqueb toi / Orsoi masculine, classiquea m’encourage / passage féminine, classiqueb l’essayions / crayons masculine, classiquea incroyable / fable féminine, classiqueb l’égayer / d’ennuyer masculine, classiquea tragiques / magnifiques féminine, classiqueb roseaux / eaux masculine, classiquea penchante / naissante féminine, classiqueb cris / esprits masculine, classiquea rives / craintives féminine, classiqueb Roi / effroi masculine, classiquea victoire / gloire féminine, classiqueb jours / cours masculine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb courroux / doux masculine, classiquea visage / passage féminine, classiqueb efforts / bords masculine, classiquea nouvelles / prunelles féminine, classiqueb mois / lois masculine, classiquea environnée / destinée féminine, classiqueb coups / nous masculine, classiquea limoneuse / poudreuse féminine, classiqueb furieux / yeux masculine, classiquea nue / connue féminine, classiqueb parts / épars masculine, classiquea défendre / rendre féminine, classiqueb voix / rois masculine, classiquea aguerrie / patrie féminine, classiqueb fameux / écumeux masculine, classiquea opposée / aisée féminine, classiqueb soldats / bras masculine, classiquea marécages / laitages féminine, classiqueb couvrir / mourir masculine, classiquea enflamme / âme féminine, classiqueb chaleur / valeur masculine, classiquea personne / ordonne féminine, classiqueb flots / héros masculine, classiquea intrépide / guide féminine, classiqueb redouté / indompté masculine, classiquea guerrière / Lesdiguière féminine, classiqueb Salart / part masculine, classiquea naissance / s’élance féminine, classiqueb Cavois / poids masculine, classiquea courage / rivage féminine, classiqueb vaisseaux / eaux masculine, classiquea audace / menace féminine, classiqueb l’instant / flottant masculine, classiquea s’allume / fume féminine, classiqueb atteint / plaint masculine, classiquea orageuse / douteuse féminine, classiqueb fixer / balancer masculine, classiquea Bellone / frissonne féminine, classiqueb glacés / passés masculine, classiquea murailles / batailles féminine, classiqueb fruit / instruit masculine, classiquea plaine / l’entraîne féminine, classiquea éclatante / l’épouvante féminine, classiqueb murs / Wurts masculine, classiquea oreilles / merveilles féminine, classiqueb emporté / fierté masculine, classiquea m’anime / rime féminine, classiqueb Arnheim / qu’Hildesheim masculine, classiquea poésie / l’Asie féminine, classiqueb altiers / milliers masculine, classiquea stérile / fertile féminine, classiqueb nom / son masculine, classiquea Scamandre / cendre féminine, classiqueb tours / jours masculine, classiquea veine / lointaine féminine, classiqueb porter / chanter masculine, classiquea inutiles / villes féminine, classiqueb répond / l’Hellespont masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

172 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources