Épitres, 1670‑1698
Épître v
A M. DE GUILLERAGUES, SECRÉTAIRE DU CABINET
(1674)
Esprit né pour la cour‖ et maître en l’art de plaire,Guilleragues, qui sais‖ et parler et te taire,Apprends-moi si je dois‖ ou me taire ou parler.Faut-il dans la satire‖ encor me signaler,Et, dans ce champ fécond‖ en plaisantes malices,Faire encore aux auteurs‖ redouter mes caprices ?Jadis, non sans tumulte,‖ on m’y vit éclater,Quand mon esprit plus jeune,‖ et prompt à s’irriter,Aspirait moins au nom‖ de discret et de sage ;Que mes cheveux plus noirs‖ ombrageaient mon visage.Maintenant, que le temps‖ a mûri mes désirs,Que mon âge, amoureux‖ de plus sages plaisirs,Bientôt s’en va frapper‖ à son neuvième lustre,J’aime mieux mon repos‖ qu’un embarras illustre.Que d’une égale ardeur‖ mille auteurs animés,Aiguisent contre moi‖ leurs traits envenimés ;Que tout, jusqu’à Pinchêne,‖ et m’insulte et m’accable,Aujourd’hui, vieux lion,‖ je suis doux et traitable ;Je n’arme point contre eux‖ mes ongles émoussés ;Ainsi que mes beaux jours‖ mes chagrins sont passés ;Je ne sens plus l’aigreur‖ de ma bile première,Et laisse aux froids rimeurs‖ une libre carrière.Ainsi donc, philosophe‖ à la raison soumis,Mes défauts désormais‖ sont mes seuls ennemis.C’est l’erreur que je fuis,‖ c’est la vertu que j’aime.Je songe à me connaître,‖ et me cherche en moi-même.C’est là l’unique étude‖ où je veux m’attacher.Que, l’astrolabe en main,‖ un autre aille chercherSi le soleil est fixe‖ ou tourne sur son axe ;Si Saturne à nos yeux‖ peut faire un parallaxe ;Que Rohaut vainement‖ sèche pour concevoirComment, tout étant plein,‖ tout a pu se mouvoir ;Ou que Bernier compose‖ et le sec et l’humideDes corps ronds et crochus‖ errant parmi le vide :Pour moi, sur cette mer‖ qu’ici-bas nous courons,Je songe à me pourvoir‖ d’esquif et d’avirons,A régler mes désirs,‖ à prévenir l’orage,Et sauver, s’il se peut,‖ ma raison du naufrage.C’est au repos d’esprit‖ que nous aspirons tous,Mais ce repos heureux‖ se doit chercher en nous.Un fou, rempli d’erreurs,‖ que le trouble accompagne,Et malade à la ville‖ ainsi qu’à la campagne,En vain monte à cheval‖ pour tromper son ennui,Le chagrin monte en croupe,‖ et galope avec lui.Que crois-tu qu’Alexandre,‖ en ravageant la terre,Cherche parmi l’horreur,‖ le tumulte, et la guerre ?Possédé d’un ennui‖ qu’il ne saurait dompter,Il craint d’être à soi-même,‖ et songe à s’éviter.C’est là ce qui l’emporte‖ aux lieux où naît l’Aurore,Où le Perse est brûlé‖ de l’astre qu’il adore.De nos propres malheurs‖ auteurs infortunés,Nous sommes, loin de nous,‖ à toute heure entraînés.A quoi bon ravir l’or‖ au sein du Nouveau Monde ?Le bonheur tant cherché‖ sur la terre et sur l’onde,Est ici, comme aux lieux‖ où mûrit le coco,Et se trouve à Paris‖ de même qu’à Cusco.On ne le tire point‖ des veines du Potose.Qui vit content de rien‖ possède toute chose.Mais, sans cesse ignorants‖ de nos propres besoins,Nous demandons au ciel‖ ce qu’il nous faut le moins.« Oh ! que si, cet hiver,‖ un rhume salutaire,Guérissant de tous maux‖ mon avare beau-père,Pouvait, bien confessé,‖ l’étendre en un cercueil,Et remplir sa maison‖ d’un agréable deuil !Que mon âme, en ce jour‖ de joie et d’opulence,D’un superbe convoi‖ plaindrait peu la dépense ! »Disait le mois passé,‖ doux, honnête, et soumis,L’héritier affamé‖ de ce riche commis,Qui, pour lui préparer‖ cette douce journée,Tourmenta quarante ans‖ sa vie infortunée.La mort vient de saisir‖ le vieillard catarrheux ;Voilà son gendre riche :‖ en est-il plus heureux ?Tout fier du faux éclat‖ de sa vaine richesse,Déjà, nouveau seigneur,‖ il vante sa noblesse ;Quoique fils de meunier,‖ encor blanc du moulin,Il est prêt à fournir‖ ses titres en vélin ;En mille vains projets‖ à toute heure il s’égare ;Le voilà fou, superbe,‖ impertinent, bizarre,Rêveur, sombre, inquiet,‖ à soi-même ennuyeux.Il vivrait plus content,‖ si, comme ses aïeux,Dans un habit conforme‖ à sa vraie origine,Sur le mulet encore‖ il chargeait la farine.Mais ce discours n’est pas‖ pour le peuple ignorant,Que le faste éblouit‖ d’un bonheur apparent.L’argent, l’argent, dit-on ;‖ sans lui tout est stérile :La vertu sans l’argent‖ n’est qu’un meuble inutile ;L’argent en honnête homme‖ érige un scélérat ;L’argent seul au Palais‖ peut faire un magistrat.« Qu’importe qu’en tous lieux‖ on me traite d’infâme ?Dit ce fourbe sans foi,‖ sans honneur et sans âme ;Dans mon coffre, tout plein‖ de rares qualités,J’ai cent mille vertus‖ en louis bien comptés.Est-il quelque talent‖ que l’argent ne me donne ? »C’est ainsi qu’en son cœur‖ ce financier raisonne.Mais, pour moi, que l’éclat‖ ne saurait décevoir,Qui mets au rang des biens‖ l’esprit et le savoir,J’estime autant Patru,‖ même dans l’indigence,Qu’un commis engraissé‖ des malheurs de la France.Non que je sois du goût‖ de ce sage insenséQui, d’un argent commode‖ esclave embarrassé,Jeta tout dans la mer‖ pour crier : « Je suis libre. »De la droite raison‖ je sens mieux l’équilibre ;Mais je tiens qu’ici-bas,‖ sans faire tant d’apprêts,La vertu se contente‖ et vit à peu de frais.Pourquoi donc s’égarer‖ en des projets si vagues ?Ce que j’avance ici,‖ crois-moi, cher Guilleragues,Ton ami, dès l’enfance,‖ ainsi l’a pratiqué.Mon père, soixante ans‖ au travail appliqué,En mourant me laissa,‖ pour rouler et pour vivre,Un revenu léger,‖ et son exemple à suivre.Mais bientôt, amoureux‖ d’un plus noble métier,Fils, frère, oncle, cousin,‖ beau-frère de greffier,Pouvant charger mon bras‖ d’une utile liasse,J’allai loin du Palais‖ errer sur le Parnasse.La famille en pâlit,‖ et vit en frémissantDans la poudre du greffe‖ un poète naissant.On vit avec horreur‖ une Muse effrénéeDormir chez un greffier‖ la grasse matinée.Dès lors, à la richesse‖ il fallut renoncer ;Ne pouvant l’acquérir,‖ j’appris à m’en passer ;Et, surtout, redoutant‖ la basse servitude,La libre vérité‖ fut toute mon étude.Dans ce métier, funeste‖ à qui veut s’enrichir,Qui l’eût cru, que pour moi‖ le sort dût se fléchir ?Mais du plus grand des rois‖ la bonté sans limite,Toujours prête à courir‖ au-devant du mérite,Crut voir dans ma franchise‖ un mérite inconnu,Et d’abord de ses dons‖ enfla mon revenu.La brigue, ni l’envie‖ à mon bonheur contraires,Ni les cris douloureux‖ de mes vains adversaires,Ne purent dans leur course‖ arrêter ses bienfaits…C’en est trop : mon bonheur‖ a passé mes souhaits ;Qu’à son gré désormais‖ la fortune me joue,On me verra dormir‖ au branle de sa roue.Si quelque soin encore‖ agite mon repos,C’est l’ardeur de louer‖ un si fameux Héros.Ce soin ambitieux‖ me tirant par l’oreille,La nuit, lorsque je dors,‖ en sursaut me réveille,Me dit, que ces bienfaits‖ dont j’ose me vanter,Par des vers immortels‖ ont dû se mériter.C’est là le seul chagrin‖ qui trouble encor mon âme.Mais si, dans le beau feu‖ du zèle qui m’enflamme,Par un ouvrage, enfin‖ des critiques vainqueur,Je puis sur ce sujet‖ satisfaire mon cœur,Guilleragues, plains-toi‖ de mon humeur légère,Si jamais, entraîné‖ d’une ardeur étrangère,Ou d’un vil intérêt‖ reconnaissant la loi,Je cherche mon bonheur‖ autre part que chez moi.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 74((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a plaire / taire féminine, classiqueb parler / signaler masculine, classiquea malices / caprices féminine, classiqueb éclater / s’irriter masculine, classiquea sage / visage féminine, classiqueb désirs / plaisirs masculine, classiquea lustre / illustre féminine, classiqueb animés / envenimés masculine, classiquea m’accable / traitable féminine, classiqueb émoussés / passés masculine, classiquea première / carrière féminine, classiqueb soumis / ennemis masculine, classiquea j’aime / moi-même féminine, classiqueb m’attacher / chercher masculine, classiquea axe / parallaxe féminine, classiqueb concevoir / mouvoir masculine, classiquea l’humide / vide féminine, classiqueb courons / d’avirons masculine, classiquea l’orage / naufrage féminine, classiqueb tous / nous masculine, classiquea accompagne / campagne féminine, classiqueb ennui / lui masculine, classiquea terre / guerre féminine, classiqueb dompter / s’éviter masculine, classiquea l’Aurore / adore féminine, classiqueb infortunés / entraînés masculine, classiquea Monde / l’onde féminine, classiqueb coco / Cusco masculine, classiquea Potose / chose féminine, classiqueb besoins / moins masculine, classiquea salutaire / beau-père féminine, classiqueb cercueil / deuil masculine, classiquea d’opulence / dépense féminine, classiqueb soumis / commis masculine, classiquea journée / infortunée féminine, classiqueb catarrheux / heureux masculine, classiquea richesse / noblesse féminine, classiqueb moulin / vélin masculine, classiquea s’égare / bizarre féminine, classiqueb ennuyeux / aïeux masculine, classiquea origine / farine féminine, classiqueb ignorant / apparent masculine, classiquea stérile / inutile féminine, classiqueb scélérat / magistrat masculine, classiquea d’infâme / âme féminine, classiqueb qualités / comptés masculine, classiquea donne / raisonne féminine, classiqueb décevoir / savoir masculine, classiquea l’indigence / France féminine, classiqueb insensé / embarrassé masculine, classiquea libre / l’équilibre féminine, classiqueb d’apprêts / frais masculine, classiquea vagues / Guilleragues féminine, classiqueb pratiqué / appliqué masculine, classiquea vivre / suivre féminine, classiqueb métier / greffier masculine, classiquea liasse / Parnasse féminine, classiqueb frémissant / naissant masculine, classiquea effrénée / matinée féminine, classiqueb renoncer / passer masculine, classiquea servitude / étude féminine, classiqueb s’enrichir / fléchir masculine, classiquea limite / mérite féminine, classiqueb inconnu / revenu masculine, classiquea contraires / adversaires féminine, classiqueb bienfaits / souhaits masculine, classiquea joue / roue féminine, classiqueb repos / Héros masculine, classiquea l’oreille / réveille féminine, classiqueb vanter / mériter masculine, classiquea âme / m’enflamme féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea légère / étrangère féminine, classiqueb loi / moi masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources