Épitres, 1670‑1698
Épître Ix
AU MARQUIS DE SEIGNELAY
(1675)
Dangereux ennemi‖ de tout mauvais flatteur,Seignelay, c’est en vain‖ qu’un ridicule auteur,Prêt à porter ton nom‖ de l’Èbre jusqu’au Gange,Croit te prendre aux filets‖ d’une sotte louange ;Aussitôt ton esprit,‖ prompt à se révolter,S’échappe, et rompt le piège‖ où l’on veut l’arrêter.Il n’en est pas ainsi‖ de ces esprits frivolesQue tout flatteur endort‖ au son de ses paroles ;Qui, dans un vain sonnet,‖ placés au rang des dieux,Se plaisent à fouler‖ l’Olympe radieux ;Et, fiers du haut étage‖ où La Serre les loge,Avalent sans dégoût‖ le plus grossier éloge.Tu ne te repais point‖ d’encens à si bas prix.Non que tu sois pourtant‖ de ces rudes espritsQui regimbent toujours,‖ quelque main qui les flatte :Tu souffres la louange‖ adroite et délicate,Dont la trop forte odeur‖ n’ébranle point les sens ;Mais un auteur novice‖ à répandre l’encens,Souvent, à son héros,‖ dans un bizarre ouvrage,Donne de l’encensoir‖ au travers du visage,Va louer Monterey‖ d’Oudenarde forcé,Ou vante aux Électeurs‖ Turenne repoussé.Tout éloge imposteur‖ blesse une âme sincère.Si, pour faire sa cour‖ à ton illustre père,Seignelay, quelque auteur,‖ d’un faux zèle emporté,Au lieu de peindre en lui‖ la noble activité,La solide vertu,‖ la vaste intelligence,Le zèle pour son roi,‖ l’ardeur, la vigilance,La constante équité,‖ l’amour pour les beaux-arts,Lui donnait les vertus‖ d’Alexandre ou de Mars,.Et, pouvant justement‖ l’égaler à Mécène,Le comparait au fils‖ de Pélée ou d’Alcmène,Ses yeux, d’un tel discours‖ faiblement éblouis,Bientôt dans ce tableau‖ reconnaîtraient Louis ;Et glaçant d’un regard‖ la Muse et le poète,Imposeraient silence‖ à sa verve indiscrète.Un cœur noble est content‖ de ce qu’il trouve en lui,Et ne s’applaudit pas‖ des qualités d’autrui.Que me sert en effet‖ qu’un admirateur fadeVante mon embonpoint,‖ si je me sens malade ?Si, dans cet instant même,‖ un feu séditieuxFait bouillonner mon sang‖ et pétiller mes yeux ?Rien n’est beau que le vrai,‖ le vrai seul est aimable ;Il doit régner partout,‖ et même dans la fable ;De toute fiction‖ l’adroite faussetéNe tend qu’à faire aux yeux‖ briller la vérité.Sais-tu pourquoi mes vers‖ sont lus dans les provinces,Sont recherchés du peuple,‖ et reçus chez les princes ?Ce n’est pas que leurs sons,‖ agréables, nombreux,Soient toujours à l’oreille‖ également heureux ;Qu’en plus d’un lieu le sens‖ n’y gêne la mesure ;Et qu’un mot quelquefois‖ n’y brave la césure ;Mais c’est qu’en eux le vrai,‖ du mensonge vainqueur,Partout se montre aux yeux,‖ et va saisir le cœur ;Que le bien et le mal‖ y sont prisés au juste ;Que jamais un faquin‖ n’y tint un rang auguste ;Et que mon cœur, toujours‖ conduisant mon esprit,Ne dit rien aux lecteurs,‖ qu’à soi-même il n’ait dit ;Ma pensée au grand jour‖ partout s’offre et s’expose,Et mon vers, bien ou mal,‖ dit toujours quelque chose.C’est par là quelquefois‖ que ma rime surprend ;C’est là ce que n’ont point‖ Jonas, ni Childebrand,Ni tous ces vains amas‖ de frivoles sornettes,Montre, Miroir d’amour,‖ Amitiés, Amourettes,Dont le titre souvent‖ est l’unique soutien,Et qui, parlant beaucoup,‖ ne disent jamais rien.Mais, peut-être, enivré‖ des vapeurs de ma Muse,Moi-même en ma faveur,‖ Seignelay, je m’abuse…Cessons de nous flatter :‖ il n’est esprit si droitQui ne soit imposteur‖ et faux par quelque endroit ;Sans cesse on prend le masque,‖ et, quittant la nature,On craint de se montrer‖ sous sa propre figure.Par là, le plus sincère‖ assez souvent déplaît.Rarement, un esprit‖ ose être ce qu’il est.Vois-tu cet importun‖ que tout le monde évite ;Cet homme à toujours fuir,‖ qui jamais ne vous quitte ?Il n’est pas sans esprit ;‖ mais, né triste et pesant,Il veut être folâtre,‖ évaporé, plaisant ;Il s’est fait de sa joie‖ une loi nécessaire ;Et ne déplaît enfin‖ que pour vouloir trop plaire.La simplicité plaît‖ sans étude et sans art.Tout charme en un enfant,‖ dont la langue sans fard,A peine du filet‖ encor débarrassée,Sait d’un air innocent‖ bégayer sa pensée.Le faux est toujours fade,‖ ennuyeux, languissant.Mais la nature est vraie,‖ et d’abord on la sent ;C’est elle seule en tout‖ qu’on admire et qu’on aime ;Un esprit né chagrin‖ plaît par son chagrin même ;Chacun pris dans son air‖ est agréable en soi ;Ce n’est que l’air d’autrui‖ qui peut déplaire en moi.Ce marquis était né‖ doux, commode, agréable ;On vantait en tous lieux‖ son ignorance aimable ;Mais, depuis quelques mois‖ devenu grand docteur,Il a pris un faux air,‖ une sotte hauteur ;Il ne veut plus parler‖ que de rime et de prose ;Des auteurs décriés‖ il prend en main la cause ;Il rit du mauvais goût‖ de tant d’hommes divers,Et va voir l’opéra,‖ seulement pour les vers.Voulant se redresser,‖ soi-même on s’estropie,Et d’un original‖ on fait une copie.L’ignorance vaut mieux‖ qu’un savoir affecté.Rien n’est beau, je reviens,‖ que par la vérité :C’est par elle qu’on plaît,‖ et qu’on peut longtemps plaire.L’esprit lasse aisément,‖ si le cœur n’est sincère.En vain, par sa grimace,‖ un bouffon odieuxA table nous fait rire,‖ et divertit nos yeux :Ses bons mots ont besoin‖ de farine et de plâtre.Prenez-le tête à tête,‖ ôtez-lui son théâtre,Ce n’est plus qu’un cœur bas,‖ un coquin ténébreux :Son visage essuyé‖ n’a plus rien que d’affreux.J’aime un esprit aisé‖ qui se montre, qui s’ouvre,Et qui plaît d’autant plus,‖ que plus il se découvre.Mais, la seule vertu‖ peut souffrir la clarté ;Le vice, toujours sombre,‖ aime l’obscurité ;Pour paraître au grand jour‖ il faut qu’il se déguise ;C’est lui, qui de nos mœurs‖ a banni la franchise.Jadis, l’homme vivait‖ au travail occupé,Et, ne trompant jamais,‖ n’était jamais trompé ;On ne connaissait point‖ la ruse et l’imposture ;Le Normand même alors‖ ignorait le parjure ;Aucun rhéteur encore,‖ arrangeant le discours,N’avait d’un art menteur‖ enseigné les détours ;Mais, sitôt qu’aux humains,‖ faciles à séduire,L’abondance eut donné‖ le loisir de se nuire,La mollesse amena‖ la fausse vanité ;Chacun chercha pour plaire‖ un visage emprunté ;Pour éblouir les yeux,‖ la fortune arroganteAffecta d’étaler‖ une pompe insolente ;L’or éclata partout‖ sur les riches habits ;On polit l’émeraude,‖ on tailla le rubis ;Et la laine et la soie,‖ en cent façons nouvelles,Apprirent à quitter‖ leurs couleurs naturelles.La trop courte beauté‖ monta sur des patins ;La coquette tendit‖ ses lacs tous les matins ;Et, mettant la céruse‖ et le plâtre en usage,Composa de sa main‖ les fleurs de son visage.L’ardeur de s’enrichir‖ chassa la bonne foi ;Le courtisan n’eut plus‖ de sentiments à soi ;Tout ne fut plus que fard,‖ qu’erreur, que tromperie ;On vit partout régner‖ la basse flatterie.Le Parnasse surtout,‖ fécond en imposteurs,Diffama le papier‖ par ses propos menteurs :De là vint cet amas‖ d’ouvrages mercenaires,Stances, odes, sonnets,‖ épîtres liminaires,Où toujours le héros‖ passe pour sans pareil,Et, fût-il louche ou borgne,‖ est réputé soleil.Ne crois pas toutefois,‖ sur ce discours bizarre,Que, d’un frivole encens‖ malignement avare,J’en veuille sans raison‖ frustrer tout l’univers.La louange agréable‖ est l’âme des beaux vers.Mais je tiens, comme toi,‖ qu’il faut qu’elle soit vraieEt que son tour adroit‖ n’ait rien qui nous effraie.Alors, comme j’ai dit,‖ tu la sais écouter,Et sans crainte à tes yeux‖ on pourrait t’exalter.Mais, sans t’aller chercher‖ des vertus dans les nues,Il faudrait peindre en toi‖ des vérités connues ;Décrire ton esprit‖ ami de la raison ;Ton ardeur pour ton Roi,‖ puisée en ta maison ;A servir ses desseins‖ ta vigilance heureuse ;Ta probité sincère,‖ utile, officieuse.Tel, qui hait à se voir‖ peint en de faux portraits,Sans chagrin voit tracer‖ ses véritables traits :Condé même, Condé,‖ ce héros formidable,Et, non moins qu’aux Flamands,‖ aux flatteurs redoutable,Ne s’offenserait pas‖ si quelque adroit pinceauTraçait de ses exploits‖ le fidèle tableau ;Et, dans Senef en feu‖ contemplant sa peinture,Ne désavouerait pas‖ Malherbe ni Voiture.Mais, malheur au poète‖ insipide, odieux,Qui viendrait le glacer‖ d’un éloge ennuyeux !Il aurait beau crier :‖ « Premier prince du monde !« Courage sans pareil !‖ lumière sans seconde ! »Ses vers, jetés d’abord‖ sans tourner le feuillet,Iraient dans l’antichambre‖ amuser Pacolet.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 87((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a flatteur / auteur masculine, classiqueb Gange / louange féminine, classiquea révolter / l’arrêter masculine, classiqueb frivoles / paroles féminine, classiquea dieux / radieux masculine, classiqueb loge / éloge féminine, classiquea prix / esprits masculine, classiqueb flatte / délicate féminine, classiquea sens / l’encens masculine, classiqueb ouvrage / visage féminine, classiquea forcé / repoussé masculine, classiqueb sincère / père féminine, classiquea emporté / activité masculine, classiqueb intelligence / vigilance féminine, classiquea beaux-arts / Mars masculine, classiqueb Mécène / d’Alcmène féminine, classiquea éblouis / Louis masculine, classiqueb poète / indiscrète féminine, classiquea lui / d’autrui masculine, classiqueb fade / malade féminine, classiquea séditieux / yeux masculine, classiqueb aimable / fable féminine, classiquea fausseté / vérité masculine, classiqueb provinces / princes féminine, classiquea nombreux / heureux masculine, classiqueb mesure / césure féminine, classiquea vainqueur / cœur masculine, classiqueb juste / auguste féminine, classiquea esprit / dit masculine, classiqueb s’expose / chose féminine, classiquea surprend / Childebrand masculine, classiqueb sornettes / Amourettes féminine, classiquea soutien / rien masculine, classiqueb Muse / m’abuse féminine, classiquea droit / endroit masculine, classiqueb nature / figure féminine, classiquea déplaît / est masculine, classiqueb évite / quitte féminine, classiquea pesant / plaisant masculine, classiqueb nécessaire / plaire féminine, classiquea art / fard masculine, classiqueb débarrassée / pensée féminine, classiquea languissant / sent masculine, classiqueb aime / même féminine, classiquea soi / moi masculine, classiqueb agréable / aimable féminine, classiquea docteur / hauteur masculine, classiqueb prose / cause féminine, classiquea divers / vers masculine, classiqueb s’estropie / copie féminine, classiquea affecté / vérité masculine, classiqueb plaire / sincère féminine, classiquea odieux / yeux masculine, classiqueb plâtre / théâtre féminine, classiquea ténébreux / d’affreux masculine, classiqueb s’ouvre / découvre féminine, classiquea clarté / l’obscurité masculine, classiqueb déguise / franchise féminine, classiquea occupé / trompé masculine, classiqueb l’imposture / parjure féminine, classiquea discours / détours masculine, classiqueb séduire / nuire féminine, classiquea vanité / emprunté masculine, classiqueb arrogante / insolente féminine, classiquea habits / rubis masculine, classiqueb nouvelles / naturelles féminine, classiquea patins / matins masculine, classiqueb usage / visage féminine, classiquea foi / soi masculine, classiqueb tromperie / flatterie féminine, classiquea imposteurs / menteurs masculine, classiqueb mercenaires / liminaires féminine, classiquea pareil / soleil masculine, classiqueb bizarre / avare féminine, classiquea l’univers / vers masculine, classiqueb vraie / effraie féminine, classiquea écouter / t’exalter masculine, classiqueb nues / connues féminine, classiquea raison / maison masculine, classiqueb heureuse / officieuse féminine, classiquea portraits / traits masculine, classiqueb formidable / redoutable féminine, classiquea pinceau / tableau masculine, classiqueb peinture / Voiture féminine, classiquea odieux / ennuyeux masculine, classiqueb monde / seconde féminine, classiquea feuillet / Pacolet masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
174 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources