Épitres, 1670‑1698
Épître X
A MES VERS
(1695)
J’ai beau vous arrêter,‖ ma remontrance est vaine ;Allez, partez, mes Vers,‖ dernier fruit de ma veine ;C’est trop languir chez moi‖ dans un obscur séjour :La prison vous déplaît,‖ vous cherchez le grand jour ;Et déjà, chez Barbin,‖ ambitieux libelles,Vous brûlez d’étaler‖ vos feuilles criminelles.Vains et faibles enfants‖ dans ma vieillesse nés,Vous croyez, sur les pas‖ de vos heureux aînés,Voir bientôt vos bons mots,‖ passant du peuple aux princes,Charmer également‖ la ville et les provinces,Et, par le prompt effet‖ d’un sel réjouissant,Devenir quelquefois‖ proverbes en naissant.Mais perdez cette erreur‖ dont l’appât vous amorce.Le temps n’est plus, mes Vers,‖ où ma Muse en sa force,Du Parnasse français‖ formant les nourrissons,De si riches couleurs‖ habillait ses leçons ;Quand mon esprit, poussé‖ d’un courroux légitime,Vint devant la raison‖ plaider contre la rime ;A tout le genre humain‖ sut faire le procès ;Et s’attaqua soi-même‖ avec tant de succès.Alors, il n’était point‖ de lecteur si sauvageQui ne se déridât‖ en lisant mon ouvrage,Et qui, pour s’égayer,‖ souvent, dans ses discours,D’un mot pris en mes vers‖ n’empruntât le secours.Mais aujourd’hui qu’enfin‖ la vieillesse venue,Sous mes faux cheveux blonds‖ déjà toute chenue,A jeté sur ma tète,‖ avec ses doigts pesants,Onze lustres complets,‖ surchargés de trois ans,Cessez de présumer,‖ dans vos folles pensées,Mes Vers, de voir en foule‖ à vos rimes glacéesCourir, l’argent en main,‖ les lecteurs empressés.Nos beaux jours sont finis,‖ nos honneurs sont passés !Dans peu, vous allez voir‖ vos froides rêveriesDu public exciter‖ les justes moqueries,Et leur auteur, jadis‖ à Regnier préféré,A Pinchêne, à Linière,‖ à Perrin comparé.Vous aurez beau crier :‖ « O vieillesse ennemie !N’a-t-il donc tant vécu‖ que pour cette infamie ? »Vous n’entendrez partout‖ qu’injurieux brocardsEt sur vous et sur lui‖ fondre de toutes parts.« Que veut-il ? dira-t-on.‖ Quelle fougue indiscrèteRamène sur les rangs‖ encor ce vain athlète ?Quels pitoyables vers !‖ Quel style languissant !Malheureux, laisse en paix‖ ton cheval vieillissant,De peur que tout à coup,‖ efflanqué, sans haleine,Il ne laisse en tombant‖ son maître sur l’arène. »Ainsi s’expliqueront‖ nos censeurs sourcilleux :Et bientôt, vous verrez‖ mille auteurs pointilleux,Pièce à pièce épluchant‖ vos sons et vos paroles,Interdire chez vous‖ l’entrée aux hyperboles ;Traiter tout noble mot‖ de terme hasardeux ;Et dans tous vos discours,‖ comme monstres hideux,Huer la métaphore‖ et la métonymie :— Grands mots que Pradon croit‖ des termes de chimie,— Vous soutenir qu’un lit‖ ne peut être effronté ;Que nommer la luxure‖ est une impureté ;…En vain, contre ce flot‖ d’aversion publique,Vous tiendrez quelque temps‖ ferme sur la boutique ;Vous irez à la fin,‖ honteusement exclus,Trouver au magasin‖ Pyrame et Régulus ;Ou couvrir chez Thierry‖ d’une feuille encor neuve,Les Méditations‖ de Buzée et d’Hayneuve ;Puis, en tristes lambeaux‖ semés dans les marchés,Souffrir tous les affronts‖ au Jonas reprochés.Mais quoi ! de ces discours‖ bravant la vaine attaque,Déjà, comme les vers‖ de Cinna, d’Andromaque,Vous croyez, à grands pas,‖ chez la postéritéCourir, marqués au coin‖ de l’immortalité !Eh bien ! contentez donc‖ l’orgueil qui vous enivre ;Montrez-vous, j’y consens ;‖ mais, du moins, dans mon livre,Commencez par vous joindre‖ à mes premiers écrits.C’est là qu’à la faveur‖ de vos frères chéris,Peut-être enfin soufferts‖ comme enfants de ma plume,Vous pourrez vous sauver,‖ épars dans le volume.Que si mêmes, un jour,‖ le lecteur gracieux,Amorcé par mon nom,‖ sur vous tourne les yeux,Pour m’en récompenser,‖ mes Vers, avec usure,De votre auteur alors‖ faites-lui la peinture ;Et surtout prenez soin‖ d’effacer bien, les traitsDont tant de peintres faux‖ ont flétri mes portraits.Déposez hardiment‖ qu’au fond cet homme horrible,Ce censeur, qu’ils ont peint‖ si noir et si terrible,Fut un esprit doux, simple,‖ ami de l’équité,Qui, cherchant dans ses vers‖ la seule vérité,Fit sans être malin‖ ses plus grandes malices,Et qu’enfin sa candeur‖ seule a fait tous ses vices.Dites, que harcelé‖ par les plus vils rimeurs,Jamais, blessant leurs vers,‖ il n’effleura leurs mœurs ;Libre dans ses discours,‖ mais pourtant toujours sage ;Assez faible de corps,‖ assez doux de visage,Ni petit, ni trop grand,‖ très peu voluptueux,Ami de la vertu‖ plutôt que vertueux.Que si quelqu’un, mes Vers,‖ alors vous importunePour savoir mes parents,‖ ma vie et ma fortune,Contez-lui, qu’allié‖ d’assez hauts magistrats,Fils d’un père greffier,‖ né d’aïeux avocats,Dès le berceau perdant‖ une fort jeune mère,Réduit seize ans après‖ à pleurer mon vieux père,J’allai d’un pas hardi,‖ par moi-même guidé,Et de mon seul génie‖ en marchant secondé,Studieux amateur‖ et de Perse et d’Horace,Assez près de Regnier‖ m’asseoir sur le Parnasse ;Que, par un coup du sort‖ au grand jour amené,Et des bords du Permesse‖ à la cour entraîné,Je sus, prenant l’essor‖ par des routes nouvelles,Élever assez haut‖ mes poétiques ailes ;Que ce Roi dont le nom‖ fait trembler tant de roisVoulut bien que ma main‖ crayonnât ses exploits ;Que plus d’un grand m’aima‖ jusques à la tendresse ;Que ma vue à Colbert‖ inspirait l’allégresse ;Qu’aujourd’hui même encor,‖ de deux sens affaibli,Retiré de la cour,‖ et non mis en oubli,Plus d’un héros, épris‖ des fruits de mon étude,Vient quelquefois chez moi‖ goûter la solitude.Mais, des heureux regards‖ de mon astre étonnant,Marquez bien cet effet‖ encor plus surprenant,Qui dans mon souvenir‖ aura toujours sa place :Que, de tant d’écrivains‖ de l’école d’IgnaceÉtant, comme je suis,‖ ami si déclaré,Ce docteur toutefois‖ si craint, si révéré,Qui contre eux de sa plume‖ épuisa l’énergie,Arnauld, le grand Arnauld,‖ fit mon apologie !Sur mon tombeau futur,‖ mes Vers, pour l’énoncer,Courez en lettres d’or‖ de ce pas vous placer ;Allez, jusqu’où l’Aurore‖ en naissant voit l’Hydaspe,Chercher, pour l’y graver,‖ le plus précieux jaspe ;Surtout, à mes rivaux,‖ sachez bien l’étaler…Mais, je vous retiens trop.‖ C’est assez vous parler.Déjà, plein du beau feu‖ qui pour vous le transporte,Barbin impatient‖ chez moi frappe à la porte.Il vient pour vous chercher ;‖ c’est lui ; j’entends sa voix…Adieu, mes Vers, adieu,‖ pour la dernière fois.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 66((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a vaine / veine féminine, classiqueb séjour / jour masculine, classiquea libelles / criminelles féminine, classiqueb nés / aînés masculine, classiquea princes / provinces féminine, classiqueb réjouissant / naissant masculine, classiquea amorce / force féminine, classiqueb nourrissons / leçons masculine, classiquea légitime / rime féminine, classiqueb procès / succès masculine, classiquea sauvage / ouvrage féminine, classiqueb discours / secours masculine, classiquea venue / chenue féminine, classiqueb pesants / ans masculine, classiquea pensées / glacées féminine, classiqueb empressés / passés masculine, classiquea rêveries / moqueries féminine, classiqueb préféré / comparé masculine, classiquea ennemie / infamie féminine, classiqueb brocards / parts masculine, classiquea indiscrète / athlète féminine, classiqueb languissant / vieillissant masculine, classiquea haleine / l’arène féminine, classiqueb sourcilleux / pointilleux masculine, classiquea paroles / hyperboles féminine, classiqueb hasardeux / hideux masculine, classiquea métonymie / chimie féminine, classiqueb effronté / impureté masculine, classiquea publique / boutique féminine, classiqueb exclus / Régulus masculine, classiquea neuve / d’Hayneuve féminine, classiqueb marchés / reprochés masculine, classiquea attaque / d’Andromaque féminine, classiqueb postérité / l’immortalité masculine, classiquea enivre / livre féminine, classiqueb écrits / chéris masculine, classiquea plume / volume féminine, classiqueb gracieux / yeux masculine, classiquea usure / peinture féminine, classiqueb traits / portraits masculine, classiquea horrible / terrible féminine, classiqueb l’équité / vérité masculine, classiquea malices / vices féminine, classiqueb rimeurs / mœurs masculine, classiquea sage / visage féminine, classiqueb voluptueux / vertueux masculine, classiquea importune / fortune féminine, classiqueb magistrats / avocats masculine, classiquea mère / père féminine, classiqueb guidé / secondé masculine, classiquea d’Horace / Parnasse féminine, classiqueb amené / entraîné masculine, classiquea nouvelles / ailes féminine, classiqueb rois / exploits masculine, classiquea tendresse / l’allégresse féminine, classiqueb affaibli / oubli masculine, classiquea étude / solitude féminine, classiqueb étonnant / surprenant masculine, classiquea place / d’Ignace féminine, classiqueb déclaré / révéré masculine, classiquea l’énergie / apologie féminine, classiqueb l’énoncer / placer masculine, classiquea l’Hydaspe / jaspe féminine, classiqueb l’étaler / parler masculine, classiquea transporte / porte féminine, classiqueb voix / fois masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources