Épitres, 1670‑1698
Épître Viii
AU ROI
(1675)
Grand Roi, cesse de vaincre,‖ ou je cesse d’écrire.Tu sais bien que mon style‖ est né pour la satire,Mais mon esprit, contraint‖ de la désavouer,Sous ton règne étonnant‖ ne veut plus que louer.Tantôt, dans les ardeurs‖ de ce zèle incommode,Je songe à mesurer‖ les syllabes d’une ode ;Tantôt, d’une Ënéide‖ auteur ambitieux,Je m’en forme déjà‖ le plan audacieux :Ainsi, toujours flatté‖ d’une douce manie,Je sens de jour en jour‖ dépérir mon génie ;Et mes vers, en ce style‖ ennuyeux, sans appas,Déshonorent ma plume,‖ et ne t’honorent pas.Encor si ta valeur,‖ à tout vaincre obstinée,Nous laissait, pour le moins,‖ respirer une année !Peut-être, mon esprit,‖ prompt à ressusciter,Du temps qu’il a perdu‖ saurait se racquitter.Sur ses nombreux défauts,‖ merveilleux à décrire,Le siècle m’offre encor‖ plus d’un bon mot à dire,Mais, à peine Dinan‖ et Limbourg sont forcés,Qu’il faut chanter Bouchain‖ et Condé terrassés.Ton courage, affamé‖ de péril et de gloire,Court d’exploits en exploits,‖ de victoire en victoire.Souvent ce qu’un seul jour‖ te voit exécuterNous laisse pour un an‖ d’actions à conter.Que si quelquefois, las‖ de forcer les murailles,Le soin de tes sujets‖ te rappelle à Versailles,Tu viens m’embarrasser‖ de mille autres vertus.Te voyant de plus près,‖ je t’admire encor plus.Dans les nobles douceurs‖ d’un séjour plein de charmes,Tu n’es pas moins héros‖ qu’au milieu des alarmes :De ton trône agrandi‖ portant seul tout le faix,Tu cultives les arts ;‖ tu répands les bienfaits ;Tu sais récompenser‖ jusqu’aux Muses critiques.Ah ! crois-moi, c’en est trop.‖ Nous autres satiriques,Propres à relever‖ les sottises du temps,Nous sommes un peu nés‖ pour être mécontents :Notre muse, souvent‖ paresseuse et stérile,A besoin, pour marcher,‖ de colère et de bile.Notre style languit‖ dans un remercîment ;Mais, grand Roi, nous savons‖ nous plaindre élégamment.Oh ! que, si je vivais‖ sous les règnes sinistresDe ces rois nés valets‖ de leurs propres ministres,Et qui, jamais en main‖ ne prenant le timon,Aux exploits de leur temps‖ ne prêtaient que leur nom ;Que, sans les fatiguer‖ d’une louange vaine,Aisément les bons mots‖ couleraient de ma veine !Mais, toujours, sous ton règne‖ il faut se récrier ;Toujours, les yeux au ciel,‖ il faut remercier.Sans cesse à t’admirer‖ ma critique forcéeN’a plus en écrivant‖ de maligne pensée,Et mes chagrins, sans fiel‖ et presque évanouis,Font grâce à tout le siècle‖ en faveur de Louis.En tous lieux cependant‖ la Pharsale approuvée,Sans crainte de mes vers,‖ va la tête levée ;La licence partout‖ règne dans les écrits ;Déjà, le mauvais sens,‖ reprenant ses esprits,Songe à nous redonner‖ des poèmes épiques,S’empare des discours‖ mêmes académiques ;Perrin a de ses vers‖ obtenu le pardon ;Et la scène française‖ est en proie à Pradon.Et moi, sur ce sujet‖ loin d’exercer ma plume,J’amasse de tes faits‖ le pénible volume,Et ma Muse, occupée‖ à cet unique emploi,Ne regarde, n’entend,‖ ne connaît plus que toi !Tu le sais bien pourtant,‖ cette ardeur empresséeN’est point en moi l’effet‖ d’une âme intéressée :Avant que tes bienfaits‖ courussent me chercher,Mon zèle impatient‖ ne se pouvait cacher ;Je n’admirais que toi.‖ Le plaisir de le direVint m’apprendre à louer‖ au sein de la satire ;Et, depuis que tes dons‖ sont venus m’accabler,Loin de sentir mes vers‖ avec eux redoubler,Quelquefois, le dirai-je ?‖ un remords légitime,Au fort de mon ardeur,‖ vient refroidir ma rime.Il me semble, grand Roi,‖ dans mes nouveaux écrits,Que mon encens payé‖ n’est plus du même prix.J’ai peur que l’univers,‖ qui sait ma récompense,N’impute mes transports‖ à ma reconnaissance,Et que par tes présents‖ mon vers discréditéN’ait moins de poids pour toi‖ dans la postérité.Toutefois, je sais vaincre‖ un remords qui te blesse.Si tout ce qui reçoit‖ des fruits de ta largesseA peindre tes exploits‖ ne doit point s’engager,Qui d’un si juste soin‖ se pourra donc charger ?Ah ! plutôt, de nos sons‖ redoublons l’harmonie,Le zèle à mon esprit‖ tiendra lieu de génie.Horace, tant de fois‖ dans mes vers imité,De vapeurs, en son temps,‖ comme moi tourmenté,Pour amortir le feu‖ de sa rate indocileDans l’encre quelquefois‖ sut égayer sa bile ;Mais, de la même main‖ qui peignit Tullius,Qui d’affronts immortels‖ couvrit Tigellius,Il sut fléchir Glycère,‖ il sut vanter Auguste,Et marquer sur la lyre‖ une cadence juste.Suivons les pas fameux‖ d’un si noble écrivainA ces mots, quelquefois,‖ prenant ma lyre en main,Au récit que pour toi‖ je suis près d’entreprendre,Je crois voir les rochers‖ accourir pour m’entendre,Et déjà mon vers coule‖ à flots précipités,Quand j’entends le lecteur‖ qui me crie : « Arrêtez ;Horace eut cent talents ;‖ mais la nature avareNe vous a rien donné‖ qu’un peu d’humeur bizarre ;Vous passez en audace‖ et Perse et Juvénal ;Mais, sur le ton flatteur,‖ Pinchêne est votre égal. »A ce discours, grand Roi,‖ que pourrais-je répondre ?Je me sens sur ce point‖ trop facile à confondre ;Et, sans trop relever‖ des reproches si vrais,Je m’arrête à l’instant,‖ j’admire,… et je me tais.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 54((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a d’écrire / satire féminine, classiqueb désavouer / louer masculine, classiquea incommode / ode féminine, classiqueb ambitieux / audacieux masculine, classiquea manie / génie féminine, classiqueb appas / pas masculine, classiquea obstinée / année féminine, classiqueb ressusciter / racquitter masculine, classiquea décrire / dire féminine, classiqueb forcés / terrassés masculine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb exécuter / conter masculine, classiquea murailles / Versailles féminine, classiqueb vertus / plus masculine, classiquea charmes / alarmes féminine, classiqueb faix / bienfaits masculine, classiquea critiques / satiriques féminine, classiqueb temps / mécontents masculine, classiquea stérile / bile féminine, classiqueb remercîment / élégamment masculine, classiquea sinistres / ministres féminine, classiqueb timon / nom masculine, classiquea vaine / veine féminine, classiqueb récrier / remercier masculine, classiquea forcée / pensée féminine, classiqueb évanouis / Louis masculine, classiquea approuvée / levée féminine, classiqueb écrits / esprits masculine, classiquea épiques / académiques féminine, classiqueb pardon / Pradon masculine, classiquea plume / volume féminine, classiqueb emploi / toi masculine, classiquea empressée / intéressée féminine, classiqueb chercher / cacher masculine, classiquea dire / satire féminine, classiqueb m’accabler / redoubler masculine, classiquea légitime / rime féminine, classiqueb écrits / prix masculine, classiquea récompense / reconnaissance féminine, classiqueb discrédité / postérité masculine, classiquea blesse / largesse féminine, classiqueb s’engager / charger masculine, classiquea l’harmonie / génie féminine, classiqueb imité / tourmenté masculine, classiquea indocile / bile féminine, classiqueb Tullius / Tigellius masculine, classiquea Auguste / juste féminine, classiqueb écrivain / main masculine, classiquea d’entreprendre / m’entendre féminine, classiqueb précipités / Arrêtez masculine, classiquea avare / bizarre féminine, classiqueb Juvénal / égal masculine, classiquea répondre / confondre féminine, classiqueb vrais / tais masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources