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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Épitres, 1670‑1698

Épître Vi

A M. DE LAMOIGNON, AVOCAT GÉNÉRAL

Nicolas Boileau-Despréaux· distiques, alexandrins, 168 vers

(1677)

Oui, Lamoignon, je fuis‖ les chagrins de la ville,Et contre eux la campagne‖ est mon unique asile.Du lieu qui m’y retient‖ veux-tu voir le tableau ?C’est un petit village,‖ ou plutôt un hameau,Bâti sur le penchant‖ d’un long rang de collines,D’où l’œil s’égare au loin‖ dans les plaines voisines.La Seine, au pied des monts‖ que son flot vient laver,Voit du sein de ses eaux‖ vingt îles s’élever,Qui, partageant son cours‖ en diverses manières,D’une rivière seule‖ y forment vingt rivières.Tous ses bords sont couverts‖ de saules non plantésEt de noyers, souvent‖ du passant insultés.Le village, au-dessus,‖ forme un amphithéâtre.L’habitant ne connaît‖ ni la chaux ni le plâtre,Et dans le roc, qui cède‖ et se coupe aisément,Chacun sait de sa main‖ creuser son logement.La maison du Seigneur,‖ seule un peu plus ornée,Se présente au dehors,‖ de murs environnée ;Le soleil en naissant‖ la regarde d’abord,Et le mont la défend‖ des outrages du Nord.C’est là, cher Lamoignon,‖ que mon esprit tranquilleMet à profit les jours‖ que la Parque me file :Ici, dans un vallon‖ bornant tous mes désirs,J’achète à peu de frais‖ de solides plaisirs.Tantôt, un livre en main,‖ errant dans les prairies,J’occupe ma raison‖ d’utiles rêveries.Tantôt, cherchant la fin‖ d’un vers que je construi,Je trouve au coin d’un bois‖ le mot qui m’avait fui.Quelquefois, aux appâts‖ d’un hameçon perfide,J’amorce en badinant‖ le poisson trop avide ;Ou, d’un plomb qui suit l’œil,‖ et part avec l’éclair,Je vais faire la guerre‖ aux habitants de l’air.Une table, au retour,‖ propre et non magnifique,Nous présente un repas‖ agréable et rustique :Là, sans s’assujettir‖ aux dogmes du Broussain,Tout ce qu’on boit est bon,‖ tout ce qu’on mange est sain ;La maison le fournit,‖ la fermière l’ordonne ;Et, mieux que Bergerat,‖ l’appétit l’assaisonne.O fortuné séjour !‖ ô champs aimés des cieux !Que pour jamais foulant‖ vos prés délicieux,Ne puis-je ici fixer‖ ma course vagabonde,Et, connu de vous seuls,‖ oublier tout le monde !Mais à peine, du sein‖ de vos vallons chérisArraché malgré moi,‖ je rentre dans Paris,Qu’en tous lieux les chagrins‖ m’attendent au passage.Un cousin, abusant‖ d’un fâcheux parentage,Veut qu’encor tout poudreux,‖ et sans me débotter,Chez vingt juges pour lui‖ j’aille solliciter :Il faut voir de ce pas‖ les plus considérables,L’un demeure au Marais,‖ et l’autre aux Incurables.Je reçois vingt avis‖ qui me glacent d’effroi :« Hier, dit-on, de vous‖ on parla chez le Roi,Et d’attentat horrible‖ on traita la satire.— Et, le Roi, que dit-il ?‖ — Le Roi se prit à rire.Contre vos derniers vers‖ on est fort en courroux ;Pradon a mis au jour‖ un livre contre vous,Et, chez le chapelier‖ du coin de notre place,Autour d’un caudebec‖ j’en ai lu la préface ;L’autre jour, sur un mot‖ la cour vous condamna ;Le bruit court qu’avant-hier‖ on vous assassina ;Un écrit scandaleux‖ sous votre nom se donne,D’un pasquin qu’on a fait,‖ au Louvre on vous soupçonne.— Moi ? — Vous : on nous l’a dit‖ dans le Palais-Royal. »Douze ans sont écoulés,‖ depuis le jour fatalQu’un libraire, imprimant‖ les essais de ma plume,Donna, pour mon malheur,‖ un trop heureux volume.Toujours, depuis ce temps,‖ en proie aux sots discours,Contre eux la vérité‖ m’est un faible secours.Vient-il de la province‖ une Satire fade,D’un plaisant du pays‖ insipide boutade,Pour la faire courir‖ on dit qu’elle est de moi,Et le sot campagnard‖ le croit de bonne foi.J’ai beau prendre à témoin‖ et la cour et la ville :« Non, à d’autres, dit-il,‖ on connaît votre style…Combien de temps ces vers‖ vous ont-ils bien coûté ?— Ils ne sont point de moi,‖ monsieur, en vérité :Peut-on m’attribuer‖ ces sottises étranges ?— Ah ! monsieur, vos mépris‖ vous servent de louanges. »Ainsi de cent chagrins‖ dans Paris accablé,Juge si, toujours triste,‖ interrompu, troublé,Lamoignon, j’ai le temps‖ de courtiser les Muses.Le monde cependant‖ se rit de mes excuses,Croit que, pour m’inspirer‖ sur chaque événement,Apollon doit venir‖ au premier mandement.« Un bruit court que le Roi‖ va tout réduire en poudreEt dans Valencienne‖ est entré comme un foudre ;Que Cambrai, des Français‖ l’épouvantable écueil,A vu tomber enfin‖ ses murs et son orgueil ;Que, devant Saint-Omer,‖ Nassau, par sa défaite,De Philippe vainqueur‖ rend la gloire complète ;Dieu sait comme les vers‖ chez vous s’en vont couler ! »Dit d’abord un ami‖ qui veut me cajolerEt, dans ce temps guerrier,‖ si fécond en Achilles,Croit que l’on fait les vers,‖ comme l’on prend les villes.Mais moi, dont le génie‖ est mort en ce moment,Je ne sais que répondre‖ à ce vain compliment ;Et, justement confus‖ de mon peu d’abondance,Je me fais un chagrin‖ du bonheur de la France.Qu’heureux est le mortel,‖ qui, du monde ignoré,Vit content de soi-même‖ en un coin retiré ;Que l’amour de ce rien‖ qu’on nomme renomméeN’a jamais enivré‖ d’une vaine fumée ;Qui de sa liberté‖ forme tout son plaisirEt ne rend qu’à lui seul‖ compte de son loisir !Il n’a point à souffrir‖ d’affronts ni d’injustices,Et du peuple inconstant‖ il brave les caprices.Mais, nous autres, faiseurs‖ de livres et d’écrits,Sur les bords du Permesse‖ aux louanges nourris,Nous ne saurions briser‖ nos fers et nos entraves.Du lecteur dédaigneux‖ honorables esclaves,Du rang où notre esprit‖ une fois s’est fait voir,Sans un fâcheux éclat,‖ nous ne saurions déchoir.Le public, enrichi‖ du tribut de nos veilles,Croit qu’on doit ajouter‖ merveilles sur merveilles ;Au comble parvenus‖ il veut que nous croissions ;Il veut, en vieillissant,‖ que nous rajeunissions :Cependant tout décroît,‖ et, moi-même, à qui l’âgeD’aucune ride encor‖ n’a flétri le visage,Déjà moins plein de feu,‖ pour animer ma voix,J’ai besoin du silence‖ et de l’ombre des bois ;Ma Muse, qui se plaît‖ dans leurs routes perdues,Ne saurait plus marcher‖ sur le pavé des rues ;Ce n’est que dans ces bois,‖ propres à m’exciter,Qu’Apollon quelquefois‖ daigne encor m’écouter.Ne demande donc plus‖ par quelle humeur sauvageTout l’été, loin de toi,‖ demeurant au village,J’y passe obstinément‖ les ardeurs du Lion,Et montre pour Paris‖ si peu de passion.C’est à toi, Lamoignon,‖ que le rang, la naissance,Le mérite éclatant,‖ et la haute éloquence,Appellent dans Paris‖ aux sublimes emplois,Qu’il sied bien d’y veiller‖ pour le maintien des lois :Tu dois là tous tes soins‖ au bien de ta patrie ;Tu ne t’en peux bannir‖ que l’orphelin ne crie,Que l’oppresseur ne montre‖ un front audacieux ;Et Thémis pour voir clair‖ a besoin de tes yeux.Mais, pour moi, de Paris‖ citoyen inhabile,Qui ne lui puis fournir‖ qu’un rêveur inutile,Il me faut du repos,‖ des prés et des forêts.Laisse-moi donc ici,‖ sous leurs ombrages frais,Attendre que septembre‖ ait ramené l’automne,Et que Cérès contente‖ ait fait place à Pomone.Quand Bacchus comblera‖ de ses, nouveaux bienfaitsLe vendangeur ravi‖ de ployer sous le faix,Aussitôt ton ami,‖ redoutant moins la ville,T’ira joindre à Paris,‖ pour s’enfuir à Bâville.Là, dans le seul loisir‖ que Thémis t’a laissé,Tu me verras souvent‖ à te suivre empressé,Pour monter à cheval‖ rappelant mon audace,Apprenti cavalier‖ galoper sur ta trace.Tantôt, sur l’herbe assis,‖ au pied de ces coteauxOù Polycrène épand‖ ses libérales eaux,Lamoignon, nous irons,‖ libres d’inquiétude,Discourir des vertus‖ dont tu fais ton étude ;Chercher quels sont les biens‖ véritables ou faux ;Si l’honnête homme en soi‖ doit souffrir des défauts ;Quel chemin le plus droit‖ à la gloire nous guide,Ou la vaste science,‖ ou la vertu solide.C’est ainsi que chez toi‖ tu sauras m’attacher.Heureux, si les fâcheux,‖ prompts à nous y chercher,N’y viennent point semer‖ l’ennuyeuse tristesse !Car, dans ce grand concours‖ d’hommes de toute espèce,Que sans cesse à Bâville‖ attire le devoir,Au lieu de quatre amis‖ qu’on attendait le soir,Quelquefois, de fâcheux‖ arrivent trois voléesQui du parc à l’instant‖ assiègent les allées.Alors, sauve qui peut !‖ et, quatre fois heureux,Qui sait pour s’échapper‖ quelque antre ignoré d’eux !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
84((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a ville / asile féminine, classiqueb tableau / hameau masculine, classiquea collines / voisines féminine, classiqueb laver / s’élever masculine, classiquea manières / rivières féminine, classiqueb plantés / insultés masculine, classiquea amphithéâtre / plâtre féminine, classiqueb aisément / logement masculine, classiquea ornée / environnée féminine, classiqueb d’abord / Nord masculine, classiquea tranquille / file féminine, classiqueb désirs / plaisirs masculine, classiquea prairies / rêveries féminine, classiqueb construi / fui masculine, classiquea perfide / avide féminine, classiqueb l’éclair / l’air masculine, classiquea magnifique / rustique féminine, classiqueb Broussain / sain masculine, classiquea l’ordonne / l’assaisonne féminine, classiqueb cieux / délicieux masculine, classiquea vagabonde / monde féminine, classiqueb chéris / Paris masculine, classiquea passage / parentage féminine, classiqueb débotter / solliciter masculine, classiquea considérables / Incurables féminine, classiqueb d’effroi / Roi masculine, classiquea satire / rire féminine, classiqueb courroux / vous masculine, classiquea place / préface féminine, classiqueb condamna / assassina masculine, classiquea donne / soupçonne féminine, classiqueb Palais-Royal / fatal masculine, classiquea plume / volume féminine, classiqueb discours / secours masculine, classiquea fade / boutade féminine, classiqueb moi / foi masculine, classiquea ville / style féminine, classiqueb coûté / vérité masculine, classiquea étranges / louanges féminine, classiqueb accablé / troublé masculine, classiquea Muses / excuses féminine, classiqueb événement / mandement masculine, classiquea poudre / foudre féminine, classiqueb écueil / orgueil masculine, classiquea défaite / complète féminine, classiqueb couler / cajoler masculine, classiquea Achilles / villes féminine, classiqueb moment / compliment masculine, classiquea d’abondance / France féminine, classiqueb ignoré / retiré masculine, classiquea renommée / fumée féminine, classiqueb plaisir / loisir masculine, classiquea d’injustices / caprices féminine, classiqueb d’écrits / nourris masculine, classiquea entraves / esclaves féminine, classiqueb voir / déchoir masculine, classiquea veilles / merveilles féminine, classiqueb croissions / rajeunissions masculine, classiquea l’âge / visage féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea perdues / rues féminine, classiqueb m’exciter / m’écouter masculine, classiquea sauvage / village féminine, classiqueb Lion / passion masculine, classiquea naissance / éloquence féminine, classiqueb emplois / lois masculine, classiquea patrie / crie féminine, classiqueb audacieux / yeux masculine, classiquea inhabile / inutile féminine, classiqueb forêts / frais masculine, classiquea l’automne / Pomone féminine, classiqueb bienfaits / faix masculine, classiquea ville / Bâville féminine, classiqueb laissé / empressé masculine, classiquea audace / trace féminine, classiqueb coteaux / eaux masculine, classiquea d’inquiétude / étude féminine, classiqueb faux / défauts masculine, classiquea guide / solide féminine, classiqueb m’attacher / chercher masculine, classiquea tristesse / espèce féminine, classiqueb devoir / soir masculine, classiquea volées / allées féminine, classiqueb heureux / d’eux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

168 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources