Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Épitres, 1670‑1698

Épître Vii

A M. RACINE

Nicolas Boileau-Despréaux· distiques, alexandrins, 106 vers

(1677)

Que tu sais bien, Racine,‖ à l’aide d’un acteur,Émouvoir, étonner,‖ ravir un spectateur !Jamais Iphigénie‖ en Aulide immoléeN’a coûté tant de pleurs‖ à la Grèce assemblée,Que, dans l’heureux spectacle‖ à nos yeux étalé,En a fait sous son nom‖ verser la Champmeslé.Ne crois pas toutefois,‖ par tes savants ouvrages,Entraînant tous les cœurs,‖ gagner tous les suffrages :Sitôt que d’Apollon‖ un génie inspiré,Trouve loin du vulgaire‖ un chemin ignoré,En cent lieux contre lui‖ les cabales s’amassent ;Ses rivaux obscurcis‖ autour de lui croassent ;Et son trop de lumière,‖ importunant les yeux,De ses propres amis‖ lui fait des envieux.La mort seule ici-bas,‖ en terminant sa vie,Peut calmer sur son nom‖ l’injustice et l’envie ;Faire au poids du bon sens‖ peser tous ses écrits ;Et donner à ses vers‖ leur légitime prix.Avant qu’un peu de terre,‖ obtenu par prière,Pour jamais sous. la tombe‖ eût enfermé Molière,Mille de ces beaux traits,‖ aujourd’hui si vantés,Furent des sots esprits‖ à nos yeux rebutés.L’ignorance et l’erreur,‖ à ses naissantes pièces,En habits de marquis,‖ en robes de comtesses,Venaient pour diffamer‖ son chef-d’œuvre nouveau,Et secouaient la tête‖ à l’endroit le plus beau :Le commandeur voulait‖ la scène plus exacte ;Le vicomte, indigné,‖ sortait au second acte ;L’un, défenseur zélé‖ des bigots mis en jeu,Pour prix de ses bons mots‖ le condamnait au feu ;L’autre, fougueux marquis,‖ lui déclarant la guerre,Voulait venger la cour‖ immolée au parterre.Mais, sitôt que d’un trait‖ de ses fatales mainsLa Parque l’eut rayé‖ du nombre des humains,On reconnut le prix‖ de sa Muse éclipsée.L’aimable Comédie,‖ avec lui terrassée,En vain d’un coup si rude‖ espéra revenir,Et sur ses brodequins‖ ne put plus se tenir.Tel fut chez nous le sort‖ du théâtre comique.Toi donc, qui t’élevant‖ sur la scène tragique,Suis les pas de Sophocle,‖ et, seul de tant d’esprits,De Corneille vieilli‖ sais consoler Paris,Cesse de t’étonner,‖ si l’envie animée,Attachant à ton nom‖ sa rouille envenimée,La calomnie en main,‖ quelquefois te poursuit.En cela, comme en tout,‖ le Ciel qui nous conduit,Racine, fait briller‖ sa profonde sagesse.Le mérite en repos,‖ s’endort dans la paresse ;Mais, par les envieux‖ un génie excité,Au comble de son art‖ est mille fois monté ;Plus on veut l’affaiblir,‖ plus il croît et s’élance ;Au Cid persécuté‖ Cinna doit sa naissance ;Et, peut-être, ta plume,‖ aux censeurs de PyrrhusDoit les plus nobles traits‖ dont tu peignis Burrhus.Moi-même, dont la gloire‖ ici moins répandueDes pâles envieux‖ ne blesse point la vue,Mais qu’une humeur trop libre,‖ un esprit peu soumis,De bonne heure a pourvu‖ d’utiles ennemis,Je dois plus à leur haine,‖ il faut que je l’avoue,Qu’au faible et vain talent‖ dont la France me loue.Leur venin, qui sur moi‖ brûle de s’épancher,Tous les jours, en marchant,‖ m’empêche de broncher ;Je songe, à chaque trait‖ que ma plume hasarde,Que d’un œil dangereux‖ leur troupe me regarde ;Je sais sur leurs avis‖ corriger mes erreurs,Et je mets à profit‖ leurs malignes fureurs.Sitôt que sur un vice‖ ils pensent me confondre,C’est en me guérissant‖ que je sais leur répondre ;Et, plus en criminel‖ ils pensent m’ériger,Plus, croissant en vertu,‖ je songe à me venger.Imite mon exemple ;‖ et, lorsqu’une cabale,Un flot de vains auteurs‖ follement te ravale,Profite de leur haine‖ et de leur mauvais sens ;Ris du bruit passager‖ de leurs cris impuissants.Que peut contre tes vers‖ une ignorance vaine ?Le Parnasse français,‖ ennobli par ta veine,Contre tous ces complots‖ saura te maintenir,Et soulever pour toi‖ l’équitable avenir.Et qui, voyant un jour‖ la douleur vertueuseDe Phèdre, malgré soi‖ perfide, incestueuse,D’un si noble travail‖ justement étonné,Ne bénira d’abord‖ le siècle fortunéQui, rendu plus fameux‖ par tes illustres veilles,Vit naître sous ta main‖ ces pompeuses merveilles ?Cependant, laisse ici‖ gronder quelques censeursQu’aigrissent de tes vers‖ les charmantes douceurs.Et qu’importe à nos vers‖ que Perrin les admire ;Que l’auteur du Jonas‖ s’empresse pour les lire ;Qu’ils charment de Senlis‖ le poète idiot,Ou le sec traducteur‖ du français d’Amyot ;Pourvu qu’avec éclat‖ leurs rimes débitéesSoient du peuple, des grands,‖ des provinces goûtées ;Pourvu qu’ils puissent plaire‖ au plus puissant des rois ;Qu’à Chantilly Condé‖ les souffre quelquefois,Qu’Enghien en soit touché ;‖ que Colbert et Vivonne,Que La Rochefoucauld,‖ Marsillac, et Pomponne,Et mille autres qu’ici‖ je ne puis faire entrer,A leurs traits délicats‖ se laissent pénétrer ?Et, plût au ciel encor,‖ pour couronner l’ouvrage,Que Montausier voulût‖ leur donner son suffrage !C’est à de tels lecteurs‖ que j’offre mes écrits ;Mais, pour un tas grossier‖ de frivoles esprits,Admirateurs zélés‖ de toute œuvre insipide,Que, non loin de la place‖ où Brioché présideSans chercher dans les vers‖ ni cadence ni son,Il s’en aille admirer‖ le savoir de Pradon !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
53((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a acteur / spectateur masculine, classiqueb immolée / assemblée féminine, classiquea étalé / Champmeslé masculine, classiqueb ouvrages / suffrages féminine, classiquea inspiré / ignoré masculine, classiqueb s’amassent / croassent féminine, classiquea yeux / envieux masculine, classiqueb vie / l’envie féminine, classiquea écrits / prix masculine, classiqueb prière / Molière féminine, classiquea vantés / rebutés masculine, classiqueb pièces / comtesses féminine, classiquea nouveau / beau masculine, classiqueb exacte / acte féminine, classiquea jeu / feu masculine, classiqueb guerre / parterre féminine, classiquea mains / humains masculine, classiqueb éclipsée / terrassée féminine, classiquea revenir / tenir masculine, classiqueb comique / tragique féminine, classiquea d’esprits / Paris masculine, classiqueb animée / envenimée féminine, classiquea poursuit / conduit masculine, classiqueb sagesse / paresse féminine, classiquea excité / monté masculine, classiqueb s’élance / naissance féminine, classiquea Pyrrhus / Burrhus masculine, classiqueb répandue / vue féminine, classiquea soumis / ennemis masculine, classiqueb l’avoue / loue féminine, classiquea s’épancher / broncher masculine, classiqueb hasarde / regarde féminine, classiquea erreurs / fureurs masculine, classiqueb confondre / répondre féminine, classiquea m’ériger / venger masculine, classiqueb cabale / ravale féminine, classiquea sens / impuissants masculine, classiqueb vaine / veine féminine, classiquea maintenir / avenir masculine, classiqueb vertueuse / incestueuse féminine, classiquea étonné / fortuné masculine, classiqueb veilles / merveilles féminine, classiquea censeurs / douceurs masculine, classiqueb admire / lire féminine, classiquea idiot / d’Amyot masculine, classiqueb débitées / goûtées féminine, classiquea rois / quelquefois masculine, classiqueb Vivonne / Pomponne féminine, classiquea entrer / pénétrer masculine, classiqueb l’ouvrage / suffrage féminine, classiquea écrits / esprits masculine, classiqueb insipide / préside féminine, classiquea son / Pradon masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

106 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources