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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Épitres, 1670‑1698

Épître XI

A MON JARDINIER

Nicolas Boileau-Despréaux· distiques, alexandrins, 120 vers

(1695)

Laborieux valet‖ du plus commode maîtreQui pour te rendre heureux‖ ici-bas pouvait naître,Antoine, gouverneur‖ de mon jardin d’Auteuil,Qui diriges chez moi‖ l’if et le chèvrefeuil,Et sur mes espaliers,‖ industrieux génie,Sais si bien exercer‖ l’art de La Quintinie,Oh ! que de mon esprit,‖ triste et mal ordonné,Ainsi que de ce champ‖ par toi si bien orné,Ne puis-je faire ôter‖ les ronces, les épines,Et des défauts sans nombre‖ arracher les racines !Mais, parle ; raisonnons :‖ quand du matin au soir,Chez moi poussant la bêche,‖ ou portant l’arrosoir,Tu fais d’un sable aride‖ une terre fertile,Et rends tout mon jardin‖ à tes lois si docile ;Que dis-tu de m’y voir‖ rêveur, capricieux,Tantôt baissant le front,‖ tantôt levant les yeux,De paroles dans l’air‖ par élans envoléesEffrayer les oiseaux‖ perchés dans mes allées ?Ne soupçonnes-tu point‖ qu’agité du démon,Ainsi que ce cousin‖ des quatre fils AymonDont tu lis quelquefois‖ la merveilleuse histoire,Je rumine en marchant‖ quelque endroit du grimoire ?Mais, non : tu te souviens‖ qu’au village on t’a ditQue ton maître est nommé,‖ pour coucher par écritLes faits d’un roi, plus grand‖ en sagesse, en vaillance,Que Charlemagne aidé‖ des douze pairs de France ;Tu crois qu’il y travaille,‖ et qu’au long de ce murPeut-être en ce moment‖ il prend Mons et Namur.Que penserais-tu donc,‖ si l’on t’allait apprendreQue ce grand chroniqueur‖ des gestes d’Alexandre,Aujourd’hui méditant‖ un projet tout nouveau,S’agite, se démène,‖ et s’use le cerveau,Pour te faire à toi-même‖ en rimes insenséesUn bizarre portrait‖ de ses folles pensées ?« Mon maître, dirais-tu,‖ passe pour un docteur,Et parle quelquefois‖ mieux qu’un prédicateur.Sous ces arbres pourtant,‖ de si vaines sornettesIl n’irait pas troubler‖ la paix de ces fauvettes,S’il lui fallait toujours,‖ comme moi, s’exercer,Labourer, couper, tondre,‖ aplanir, palisser,Et, dans l’eau de ces puits‖ sans relâche tirée,De ce sable étancher‖ la soif démesurée. »Antoine, de nous deux,‖ tu crois donc, je le voi,Que le plus occupé‖ dans ce jardin, c’est toi.Oh ! que tu changerais‖ d’avis et de langage,Si, deux jours seulement,‖ libre du jardinage,Tout à coup devenu‖ poète et bel esprit,Tu t’allais engager‖ à polir un écritQui dît, sans s’avilir,‖ les plus petites choses ;Fît, des plus secs chardons,‖ des œillets et des roses ;Et sût, même aux discours‖ de la rusticité,Donner de l’élégance‖ et de la dignité ;Un ouvrage, en un mot,‖ qui juste en tous ses termes,Sût plaire à Daguesseau,‖ sût satisfaire Termes ;Sût, dis-je, contenter,‖ en paraissant au jour,Ce qu’ont d’esprits plus fins‖ et la ville et la cour !Bientôt, de ce travail‖ revenu sec et pâle,Et le teint plus jauni‖ que de vingt ans de hâle,Tu dirais, reprenant‖ ta pelle et ton râteau :« J’aime mieux mettre encor‖ cent arpents au niveau,Que d’aller follement,‖ égaré dans les nues,Me lasser à chercher‖ des visions cornues ;Et, pour lier des mots‖ si mal s’entr’accordants,Prendre dans ce jardin‖ la lune avec les dents. »Approche donc, et viens ;‖ qu’un paresseux t’apprenne,Antoine, ce que c’est‖ que fatigue, et que peine.L’homme ici-bas, toujours‖ inquiet et gêné,Est, dans le repos même,‖ au travail condamné.La fatigue l’y suit.‖ C’est en vain qu’aux poètesLes neuf trompeuses Sœurs,‖ dans leurs douces retraites,Promettent du repos‖ sous leurs ombrages frais :Dans ces tranquilles bois,‖ pour eux plantés exprès,La cadence aussitôt,‖ la rime, la césure,La riche expression,‖ la nombreuse mesure,Sorcières, dont l’amour‖ sait d’abord les charmer,De fatigues sans fin‖ viennent les consumer.Sans cesse, poursuivant‖ ces fugitives fées,On voit sous les lauriers‖ haleter les Orphées.Leur esprit toutefois‖ se plaît dans son tourment,Et se fait de sa peine‖ un noble amusement.Mais, je ne trouve point‖ de fatigue si rudeQue l’ennuyeux loisir‖ d’un mortel sans étude,Qui, jamais ne sortant‖ de sa stupidité,Soutient, dans les langueurs‖ de son oisiveté,D’une lâche indolence‖ esclave volontaire,Le pénible fardeau‖ de n’avoir rien à faire.Vainement, offusqué‖ de ses pensers épais,Loin du trouble et du bruit‖ il croit trouver la paix :Dans le calme odieux‖ de sa sombre paresse,Tous les honteux plaisirs,‖ enfants de la mollesse,Usurpant sur son âme‖ un absolu pouvoir,De monstrueux désirs‖ le viennent émouvoir ;Irritent de ses sens‖ la fureur endormie ;Et le font le jouet‖ de leur triste infamie.Puis, sur leurs pas, soudain,‖ arrivent les remords ;Et bientôt avec eux‖ tous les fléaux du corps,La pierre, la colique,‖ et les gouttes cruelles.Guenaud, Rainssant, Brayer,‖ presque aussi tristes qu’elles,Chez l’indigne mortel‖ courent tous s’assembler ;De travaux douloureux‖ le viennent accabler ;Sur le duvet d’un lit,‖ théâtre de ses gênes,Lui font scier des rocs,‖ lui font fendre des chênes ;Et le mettent au point‖ d’envier ton emploi.Reconnais donc, Antoine,‖ et conclus avec moi,Que la pauvreté mâle,‖ active, et vigilante,Est, parmi les travaux,‖ moins lasse et plus contenteQue la richesse oisive‖ au sein des voluptés.Je te vais sur cela‖ prouver deux vérités :L’une, que le travail,‖ aux hommes nécessaire,Fait leur félicité‖ plutôt que leur misère ;Et l’autre, qu’il n’est point‖ de coupable en repos.C’est ce qu’il faut ici‖ montrer en peu de mots.Suis-moi donc Mais, je vois,‖ sur ce début de prône,Que ta bouche déjà‖ s’ouvre large d’une aune,Et que, les yeux fermés,‖ tu baisses le menton.Ma foi ! le plus sûr est‖ de finir ce sermon.Aussi bien, j’aperçois‖ ces melons qui t’attendent,Et ces fleurs qui là-bas‖ entre elles se demandentS’il est fête au village,‖ et pour quel Saint nouveauOn les laisse aujourd’hui‖ si longtemps manquer d’eau.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
60((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a maître / naître féminine, classiqueb d’Auteuil / chèvrefeuil masculine, classiquea génie / Quintinie féminine, classiqueb ordonné / orné masculine, classiquea épines / racines féminine, classiqueb soir / l’arrosoir masculine, classiquea fertile / docile féminine, classiqueb capricieux / yeux masculine, classiquea envolées / allées féminine, classiqueb démon / Aymon masculine, classiquea histoire / grimoire féminine, classiqueb dit / écrit masculine, classiquea vaillance / France féminine, classiqueb mur / Namur masculine, classiquea apprendre / d’Alexandre féminine, classiqueb nouveau / cerveau masculine, classiquea insensées / pensées féminine, classiqueb docteur / prédicateur masculine, classiquea sornettes / fauvettes féminine, classiqueb s’exercer / palisser masculine, classiquea tirée / démesurée féminine, classiqueb voi / toi masculine, classiquea langage / jardinage féminine, classiqueb esprit / écrit masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb rusticité / dignité masculine, classiquea termes / Termes féminine, classiqueb jour / cour masculine, classiquea pâle / hâle féminine, classiqueb râteau / niveau masculine, classiquea nues / cornues féminine, classiqueb s’entr’accordants / dents masculine, classiquea t’apprenne / peine féminine, classiqueb gêné / condamné masculine, classiquea poètes / retraites féminine, classiqueb frais / exprès masculine, classiquea césure / mesure féminine, classiqueb charmer / consumer masculine, classiquea fées / Orphées féminine, classiqueb tourment / amusement masculine, classiquea rude / étude féminine, classiqueb stupidité / oisiveté masculine, classiquea volontaire / faire féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea paresse / mollesse féminine, classiqueb pouvoir / émouvoir masculine, classiquea endormie / infamie féminine, classiqueb remords / corps masculine, classiquea cruelles / qu’elles féminine, classiqueb s’assembler / accabler masculine, classiquea gênes / chênes féminine, classiqueb emploi / moi masculine, classiquea vigilante / contente féminine, classiqueb voluptés / vérités masculine, classiquea nécessaire / misère féminine, classiqueb repos / mots masculine, classiquea prône / aune féminine, classiqueb menton / sermon masculine, classiquea t’attendent / demandent féminine, classiqueb nouveau / d’eau masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources