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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’art poétique, 1674

Chant III

Nicolas Boileau-Despréaux· distiques, alexandrins, 428 vers

Il n’est point de serpent,‖ ni de monstre odieux,Qui, par l’art imité,‖ ne puisse plaire aux yeux ;D’un pinceau délicat‖ l’artifice agréableDu plus affreux objet‖ fait un objet aimable.Ainsi, pour nous charmer,‖ la Tragédie en pleursD’Œdipe tout sanglant‖ fit parler les douleurs,D’Oreste parricide‖ exprima les alarmes,Et, pour nous divertir,‖ nous arracha des larmes.Vous donc, qui d’un beau feu‖ pour le théâtre épris,Venez en vers pompeux‖ y disputer le prix,Voulez-vous sur la scène‖ étaler des ouvragesOù tout Paris en foule‖ apporte ses suffrages,Et qui, toujours plus beaux,‖ plus ils sont regardés,Soient au bout de vingt ans‖ encor redemandés ?,Que dans tous vos discours‖ la passion émueAille chercher le cœur,‖ l’échauffe, et le remue.Si d’un beau mouvement‖ l’agréable fureurSouvent ne nous remplit‖ d’une douce « terreur »,Ou n’excite en notre âme‖ une « pitié » charmante,En vain, vous étalez‖ une scène savante :Vos froids raisonnements‖ ne feront qu’attiédirUn spectateur, toujours‖ paresseux d’applaudir,Et qui, des vains efforts‖ de votre rhétoriqueJustement fatigué,‖ s’endort, ou vous critique.Le secret est d’abord‖ de plaire et de toucher.Inventez des ressorts‖ qui puissent m’attacher.Que, dès les premiers vers,‖ l’action préparéeSans peine du sujet‖ aplanisse l’entrée :Je me ris d’un acteur,‖ qui, lent à s’exprimer,De ce qu’il veut, d’abord,‖ ne sait pas m’informer ;Et qui, débrouillant mal‖ une pénible intrigue,D’un divertissement‖ me fait une fatigue.J’aimerais mieux encor‖ qu’il déclinât son nom,Et dît : « Je suis Oreste,‖ ou bien Agamemnon, »Que d’aller, par un tas‖ de confuses merveilles,Sans rien dire à l’esprit,‖ étourdir les oreilles.Le sujet n’est jamais‖ assez tôt expliqué.Que le lieu de la scène‖ y soit fixe et marqué :Un rimeur, sans péril,‖ delà les Pyrénées,Sur la scène en un jour‖ renferme des années ;Là, souvent, le héros‖ d’un spectacle grossier,Enfant au premier acte,‖ est barbon au dernier ;Mais nous, que la raison‖ à ses règles engage,Nous voulons qu’avec art‖ l’action se ménage ;Qu’en un lieu, qu’en un jour,‖ un seul fait accompliTienne jusqu’à la fin‖ le théâtre rempli.Jamais au spectateur‖ n’offrez rien d’incroyable :Le vrai peut quelquefois‖ n’être pas vraisemblable ;Une merveille absurde‖ est pour moi sans appas :L’esprit n’est point ému‖ de ce qu’il ne croit pas.Ce qu’on ne doit point voir,‖ qu’un récit nous l’expose :Les yeux, en le voyant,‖ saisiraient mieux la chose ;Mais il est des objets‖ que l’art judicieuxDoit offrir à l’oreille,‖ et reculer des yeux.Que le trouble, toujours‖ croissant de scène en scène,A son comble arrivé‖ se débrouille sans peine :L’esprit ne se sent point‖ plus vivement frappéQue, lorsqu’en un sujet‖ d’intrigue enveloppé,D’un secret tout à coup‖ la vérité connueChange tout, donne à tout‖ une face imprévue.La tragédie, informe‖ et grossière en naissant,N’était qu’un simple chœur,‖ où chacun, en dansant,Et du Dieu des raisins‖ entonnant les louanges,S’efforçait d’attirer‖ de fertiles vendanges.Là, le vin et la joie‖ éveillant les esprits,Du plus habile chantre‖ un bouc était le prix.Thespis fut le premier,‖ qui barbouillé de lie,Promena par les bourgs‖ cette heureuse folie ;Et, d’acteurs mal ornés‖ chargeant un tombereau,Amusa les passants‖ d’un spectacle nouveau.Eschyle dans le chœur‖ jeta les personnages ;D’un masque plus honnête‖ habilla les visages ;Sur les ais d’un théâtre‖ en public exhausséFit paraître l’acteur‖ d’un brodequin chaussé.Sophocle enfin, donnant‖ l’essor à son génie,Accrut encor la pompe,‖ augmenta l’harmonie ;Intéressa le chœur‖ dans toute l’action ;Des vers trop raboteux‖ polit l’expression ;Lui donna chez les Grecs‖ cette hauteur divineOù jamais n’atteignit‖ la faiblesse latine.Chez nos dévots aïeux,‖ le théâtre abhorréFut longtemps dans la France‖ un plaisir ignoré.De pèlerins, dit-on,‖ une troupe grossière,En public, à Paris,‖ y monta la première ;Et, sottement zélée‖ en sa simplicité,Joua les Saints, la Vierge,‖ et Dieu, par piété.Le savoir, à la fin‖ dissipant l’ignorance,Fit voir de ce projet‖ la dévote imprudence :On chassa ces docteurs‖ prêchant sans mission ;On vit renaître Hector,‖ Andromaque, Ilion ;Seulement, les acteurs‖ laissant le masque antique’,Le violon tint lieu‖ de chœur et de musique.Bientôt l’amour, fertile‖ en tendres sentiments,S’empara du théâtre‖ ainsi que des romans.De cette passion,‖ la sensible peintureEst pour aller au cœur‖ la route la plus sûre :Peignez donc, j’y consens,‖ les héros amoureux ;Mais, ne m’en formez pas‖ des bergers doucereux ;Qu’Achille aime autrement‖ que Tircis et Philène ;N’allez pas d’un Cyrus‖ nous faire un Artamène ;Et que l’amour, souvent‖ de remords combattu,Paraisse une faiblesse,‖ et non une vertu.Des héros de roman‖ fuyez les petitesses.Toutefois, aux grands cœurs,‖ donnez quelques faiblesses :Achille déplairait,‖ moins bouillant et moins prompt ;J’aime à lui voir verser‖ des pleurs pour un affront ;A ces petits défauts‖ marqués dans sa peinture,L’esprit avec plaisir‖ reconnaît la nature.Qu’il soit sur ce modèle‖ en vos écrits tracé ;Qu’Agamemnon soit fier,‖ superbe, intéressé ;Que pour ses dieux Énée‖ ait un respect austère ;Conservez à chacun‖ son propre caractère ;Des siècles, des pays‖ étudiez les mœurs :Les climats font souvent‖ les diverses humeurs.Gardez donc de donner,‖ ainsi que dans Clélie,L’air, ni l’esprit français‖ à l’antique Italie ;Et, sous des noms romains‖ faisant notre portrait,Peindre Caton galant,‖ et Brutus dameret.Dans un roman frivole‖ aisément tout s’excuse ;C’est assez qu’en courant‖ la fiction amuse ;Trop de rigueur alors‖ serait hors de saison ;Mais la scène demande‖ une exacte raison :L’étroite bienséance‖ y veut être gardée.D’un nouveau personnage‖ inventez-vous l’idée ?Qu’en tout avec soi-même‖ il se montre d’accord,Et qu’il soit jusqu’au bout‖ tel qu’on l’a vu d’abord.Souvent, sans y penser,‖ un écrivain qui s’aime,Forme tous ses héros‖ semblables à soi-même.Tout a l’humeur gasconne‖ en un auteur gascon :Calprenède et Juba‖ parlent du même ton.La nature est en nous‖ plus diverse et plus sage.Chaque passion parle‖ un différent langage :La colère est superbe,‖ et veut des mots altiers ;L’abattement s’explique‖ en des termes moins fiers.Que, devant Troie en flamme,‖ Hécube désoléeNe vienne pas pousser‖ une plainte ampoulée,Ni sans raison décrire,‖ en quels affreux pays,« Par sept bouches l’Euxin‖ reçoit le Tanaïs ».Tous ces pompeux amas‖ d’expressions frivolesSont d’un déclamateur,‖ amoureux des paroles.Il faut dans la douleur‖ que vous vous abaissiez ;Pour me tirer des pleurs,‖ il faut que vous pleuriez ;Ces grands mots dont alors‖ l’acteur emplit sa boucheNe partent point d’un cœur‖ que sa misère touche.Le théâtre, fertile‖ en censeurs pointilleux,Chez nous pour se produire‖ est un champ périlleux.Un auteur n’y fait pas‖ de faciles conquêtes.Il trouve à le siffler‖ des bouches toujours prêtes.Chacun le peut traiter‖ de fat et d’ignorant :C’est un droit qu’à la porte‖ on achète en entrant.Il faut qu’en cent façons,‖ pour plaire, il se replie ;Que tantôt, il s’élève,‖ et tantôt, s’humilie ;Qu’en nobles sentiments‖ il soit partout fécond ;Qu’il soit aisé, solide,‖ agréable, profond ;Que de traits surprenants‖ sans cesse il nous réveille ;Qu’il coure dans ses vers‖ de merveille en merveille,Et que tout ce qu’il dit,‖ facile à retenir,De son ouvrage en nous‖ laisse un long souvenir.Ainsi la tragédie‖ agit, marche, et s’explique.D’un air plus grand encor‖ la Poésie Épique,Dans le vaste récit‖ d’une longue action,Se soutient par la fable,‖ et vit de fiction.Là, pour nous enchanter,‖ tout est mis en usage ;Tout prend un corps, une âme,‖ un esprit, un visage.Chaque vertu devient‖ une divinité :Minerve est la prudence,‖ et Vénus la beauté ;Ce n’est plus la vapeur‖ qui produit le tonnerre,C’est Jupiter, armé‖ pour effrayer la terre ;Un orage terrible‖ aux yeux des matelots,C’est Neptune en courroux,‖ qui gourmande les flots ;Écho n’est plus un son‖ qui dans l’air retentisse,C’est une nymphe en pleurs‖ qui se plaint de Narcisse.Ainsi, dans cet amas‖ de nobles fictions,Le poète s’égaye‖ en mille inventions,Orne, élève, embellit,‖ agrandit toutes choses,Et trouve sous sa main‖ des fleurs toujours écloses.Qu’Énée et ses vaisseaux,‖ par le vent écartés,Soient aux bords africains‖ d’un orage emportés,Ce n’est qu’une aventure‖ ordinaire et commune,Qu’un coup peu surprenant‖ des traits de la fortune ;Mais, que Junon, constante‖ en son aversion,Poursuive sur les flots‖ les restes d’Ilion ;Qu’Éole, en sa faveur,‖ les chassant d’Italie,Ouvre aux vents mutinés‖ les prisons d’Éolie ;Que Neptune en courroux,‖ s’élevant sur la mer,D’un mot calme les flots,‖ mette la paix dans l’air,Délivre les vaisseaux,‖ des Syrtes les arrache ;C’est là ce qui surprend,‖ frappe, saisit, attache.Sans tous ces ornements‖ le vers tombe en langueur ;La poésie est morte‖ ou rampe sans vigueur ;Le poète n’est plus‖ qu’un orateur timide,Qu’un froid historien‖ d’une fable insipide.C’est donc bien vainement,‖ que nos auteurs déçus,Bannissant de leurs vers‖ ces ornements reçus,Pensent faire agir Dieu,‖ ses saints, et ses prophètes,Comme ces dieux éclos‖ du cerveau des poètes ;Mettent à chaque pas‖ le lecteur en enfer,N’offrent rien qu’Astaroth,‖ Belzébuth, Lucifer…De la foi d’un chrétien‖ les mystères terriblesD’ornements égayés‖ ne sont point susceptibles :L’Évangile à l’esprit‖ n’offre de tous côtésQue pénitence à faire,‖ et tourments mérités ;Et de vos fictions‖ le mélange coupableMême à ses vérités‖ donne l’air de la fable.Et, quel objet, enfin,‖ à présenter aux yeux,Que le diable toujours‖ hurlant contre les deux’,Qui de votre héros‖ veut rabaisser la gloire,Et souvent avec Dieu‖ balance la victoire !« Le Tasse, dira-t-on,‖ l’a fait avec succès. »Je ne veux point, ici,‖ lui faire son procès :Mais, quoi que notre siècle‖ à sa gloire publie,Il n’eût point de son livre‖ illustré l’Italie,Si son sage héros,‖ toujours en oraison,N’eût fait que mettre enfin‖ Satan à la raison ;Et si Renaud, Argant,‖ Tancrède, et sa maîtresse,N’eussent de son sujet‖ égayé la tristesse.Ce n’est pas que j’approuve,‖ en un sujet chrétien.Un auteur follement‖ idolâtre et païen.Mais, dans une profane‖ et riante peinture,De n’oser de la fable‖ employer la figure ;De chasser les Tritons‖ de l’empire des eaux ;D’ôter à Pan sa flûte,‖ aux Parques leurs ciseaux ;D’empêcher que Caron,‖ dans la fatale barque,Ainsi que le berger‖ ne passe le monarque ;C’est d’un scrupule vain‖ s’alarmer sottement,Et vouloir aux lecteurs‖ plaire sans agrément.Bientôt ils défendront‖ de peindre la Prudence ;De donner à Thémis‖ ni bandeau ni balance ;De figurer aux yeux‖ la Guerre au front dl’airain ;Ou le Temps qui s’enfuit‖ une horloge à la main ;Et partout, des discours,‖ comme une idolâtrie,Dans leur faux zèle iront‖ chasser l’allégorie.Laissons-les s’applaudir‖ de leur pieuse erreur.Mais, pour nous, bannissons‖ une vaine terreur,Et, fabuleux chrétiens,‖ n’allons point, dans nos songes,Du Dieu de vérité‖ faire un Dieu de mensonges.La fable offre à l’esprit‖ mille agréments divers :Là tous les noms heureux‖ semblent nés pour les vers,Ulysse, Agamemnon,‖ Oreste, Idoménée,Hélène, Ménélas,‖ Paris, Hector, ÉnéeO le plaisant projet‖ d’un poète ignorant,Qui de tant de héros‖ va choisir Childebrand !D’un seul nom quelquefois‖ le son dur, ou bizarre,Rend un poème entier,‖ ou burlesque, ou barbare.Voulez-vous longtemps plaire‖ et jamais ne lasser ?Faites choix d’un héros‖ propre à m’intéresser,En valeur éclatant,‖ en vertus magnifique ;Qu’en lui, jusqu’aux défauts,‖ tout se montre héroïque ;Que ses faits surprenants‖ soient dignes d’être ouïs ;Qu’il soit tel que César,‖ Alexandre, ou Louis,Non tel que Polynice‖ et son perfide frère :On s’ennuie aux exploits‖ d’un conquérant vulgaire.N’offrez point un sujet‖ d’incidents trop chargé :Le seul courroux d’Achille,‖ avec art ménagé,Remplit abondamment‖ une Iliade entière.Souvent trop d’abondance‖ appauvrit la matière.Soyez vif et pressé‖ dans vos narrations ;Soyez riche et pompeux‖ dans vos descriptions ;C’est là qu’il faut des vers‖ étaler l’élégance ;N’y présentez jamais‖ de basse circonstance ;N’imitez pas ce fou,‖ qui, décrivant les mers,Et peignant, au milieu‖ de leurs flots entr’ouverts,L’Hébreu sauvé du joug‖ de ses injustes maîtres,Met, pour le voir passer,‖ les poissons aux fenêtres,Peint le petit enfant‖ qui « va, saute, revient,Et, joyeux, à sa mère‖ offre un caillou qu’il tient ».Sur de trop vains objets‖ c’est arrêter la vue.Donnez à votre ouvrage‖ une juste étendue.Que le début soit simple‖ et n’ait rien d’affecté :N’allez pas dès l’abord,‖ sur Pégase monté,Crier à vos lecteurs,‖ d’une voix de tonnerre :« Je chante le vainqueur‖ des vainqueurs de la terre. »Que produira l’auteur,‖ après tous ces grands cris ?La montagne en travail‖ enfante une souris.Oh ! que j’aime bien mieux‖ cet auteur plein d’adresse,Qui sans faire d’abord‖ de si haute promesse,Me dit d’un ton aisé,‖ doux, simple, harmonieux :« Je chante les combats,‖ et cet homme pieux,« Qui, des bords phrygiens‖ conduit dans l’Ausonie,« Le premier aborda‖ les champs de Lavinie ! »Sa Muse en arrivant‖ ne met pas tout en feu,Et, pour donner beaucoup,‖ ne nous promet que peu :Bientôt, vous la verrez,‖ prodiguant les miracles,Du destin des Latins‖ prononcer les oracles,De Styx et d’Achéron‖ peindre les noirs torrents,Et déjà les Césars‖ dans l’Élysée errants.De figures sans nombre‖ égayez votre ouvrage ;Que tout y fasse aux yeux‖ une riante image :On peut être à la fois‖ et pompeux et plaisant ;Et je hais un sublime‖ ennuyeux et pesant.J’aime mieux Arioste‖ et ses fables comiques,Que ces auteurs toujours‖ froids et mélancoliques,Qui, dans leur sombre humeur,‖ se croiraient faire affrontSi les Grâces jamais‖ leur déridaient le front.On dirait que pour plaire,‖ instruit par la nature,Homère ait à Vénus‖ dérobé sa ceinture :Son livre est d’agréments‖ un fertile trésor ;Tout ce qu’il a touché‖ se convertit en or ;Tout reçoit dans ses mains‖ une nouvelle grâce ;Partout il divertit‖ et jamais il ne lasse.Une heureuse chaleur‖ anime ses discours ;Il ne s’égare point‖ en de trop longs détours ;Sans garder dans ses vers‖ un ordre méthodique,Son sujet, de soi-même,‖ et s’arrange et s’explique ;Tout, sans faire d’apprêts,‖ s’y prépare aisément ;Chaque vers, chaque mot‖ court à l’événement.Aimez donc ses écrits,‖ mais d’un amour sincère,C’est avoir profité‖ que de savoir s’y plaire.Un poème excellent,‖ où tout marche et se suit,N’est pas de ces travaux‖ qu’un caprice produit :Il veut du temps, des soins ;‖ et ce pénible ouvrageJamais d’un écolier‖ ne fut l’apprentissage.Mais, souvent, parmi nous,‖ un poète sans art,Qu’un beau feu quelquefois‖ échauffa par hasard,Enflant d’un vain orgueil‖ son esprit chimérique,Fièrement prend en main‖ la trompette héroïque.Sa Muse déréglée,‖ en ses vers vagabonds,Ne s’élève jamais‖ que par sauts et par bonds ;Et son feu, dépourvu‖ de sens et de lecture,S’éteint à chaque pas,‖ faute de nourriture.Mais, en vain, le public,‖ prompt à le mépriser,De son mérite faux‖ le veut désabuser ;Lui-même, applaudissant‖ à son maigre génie,Se donne par ses mains‖ l’encens qu’on lui dénie ;Virgile, au prix de lui,‖ n’a point d’invention ;Homère n’entend point‖ la noble fiction…Si contre cet arrêt‖ le siècle se rebelle,A la postérité‖ d’abord il en appelle…Mais, attendant qu’ici‖ le bon sens de retourRamène triomphants‖ ses ouvrages au jour,Leurs tas, au magasin,‖ cachés à la lumière,Combattent tristement‖ les vers et la poussière.Laissons-les donc entre eux‖ s’escrimer en repos,Et, sans nous égarer,‖ suivons notre propos.Des succès fortunés‖ du spectacle tragiqueDans Athènes naquit‖ la Comédie antique.Là, le Grec, né moqueur,‖ par mille jeux plaisants,Distilla le venin‖ de ses traits médisants ;Aux accès insolents‖ d’une bouffonne joieLa sagesse, l’esprit,‖ l’honneur furent en proie ;On vit par le public‖ un poète avouéS’enrichir aux dépens‖ du mérite joué,Et Socrate, par lui,‖ dans un chœur de nuées,D’un vil amas de peuple‖ attirer les huées.Enfin, de la licence‖ on arrêta le cours :Le magistrat, des lois‖ emprunta le secours,Et, rendant par édit‖ les poètes plus sages,Défendit de marquer‖ les noms et les visages.Le théâtre perdit‖ son antique fureur ;La comédie apprit‖ à rire sans aigreur ;Sans fiel et sans venin‖ sut instruire et reprendre ;Et plut innocemment‖ dans les vers de Ménandre .Chacun, peint avec art‖ dans ce nouveau miroir,S’y vit avec plaisir,‖ ou crut ne s’y point voir :L’avare, des premiers,‖ rit du tableau fidèleD’un avare, souvent‖ tracé sur son modèle ;Et, mille fois, un fat‖ finement expriméMéconnut le portrait‖ sur lui-même formé.Que la nature donc‖ soit votre étude unique,Auteurs qui prétendez‖ aux honneurs du comique.Quiconque voit bien l’homme,‖ et, d’un esprit profond,De tant de cœurs cachés‖ a pénétré le fond ;Qui sait bien ce que c’est‖ qu’un prodigue, un avare,Un honnête homme, un fat,‖ un jaloux, un bizarre ;Sur une scène heureuse‖ il peut les étaler,Et les faire à nos yeux‖ vivre, agir, et parler.Présentez-en partout‖ les images naïves ;Que chacun y soit peint‖ des couleurs les plus vives.La nature, féconde‖ en bizarres portraits,Dans chaque âme est marquée‖ à de différents traits ;Un geste la découvre,‖ un rien la fait paraître.Mais tout esprit n’a pas‖ des yeux pour la connaître.Le temps, qui change tout,‖ change aussi nos humeurs ;Chaque âge a ses plaisirs,‖ son esprit et ses mœurs :Un jeune homme, toujours‖ bouillant dans ses caprices,Est prompt à recevoir‖ l’impression des vices ;Est vain dans ses discours,‖ volage en ses désirs,Rétif à la censure,‖ et fou dans les plaisirs.L’âge viril, plus mûr,‖ inspire un air plus sage,Se pousse auprès des grands,‖ s’intrigue, se ménage ;Contre les coups du sort‖ songe à se maintenir,Et loin dans le présent‖ regarde l’avenir.La vieillesse chagrine‖ incessamment amasse,Garde, non pas pour soi,‖ les trésors qu’elle entasse ;Marche en tous ses desseins‖ d’un pas lent et glacé ;Toujours plaint le présent,‖ et vante le passé ;Inhabile aux plaisirs,‖ dont la jeunesse abuse,Blâme en eux les douceurs‖ que l’âge lui refuse.Ne faites point parler‖ vos acteurs au hasard,Un vieillard en jeune homme,‖ un jeune homme en vieillard.Étudiez la cour,‖ et connaissez la ville ;L’une et l’autre est toujours‖ en modèles fertile.C’est par là que Molière,‖ illustrant ses écrits,Peut-être de son art‖ eût remporté le prix,Si, moins ami du peuple,‖ en ses doctes peinturesIl n’eût point fait souvent‖ grimacer ses figures : ! !),Quitté, pour le bouffon,‖ l’agréable et le fin,Et sans honte à Térence‖ allié Tabarin :Dans ce sac ridicule‖ où Scapin s’enveloppe,Je ne reconnais plus‖ l’auteur du Misanthrope.Le comique, ennemi‖ des soupirs et des pleurs,N’admet point en ses vers‖ de tragiques douleurs ;Mais son emploi n’est pas‖ d’aller, dans une place,De mots sales et bas‖ charmer la populace.Il faut que ses acteurs‖ badinent noblement ;Que son nœud bien formé‖ se dénoue aisément ;Que l’action, marchant‖ où la raison la guide,Ne se perde jamais‖ dans une scène vide ;Que son style humble et doux‖ se relève à propos ;Que ses discours, partout‖ fertiles en bons mots,Soient pleins de passions‖ finement maniées ;Et les scènes toujours‖ l’une à l’autre liées.Aux dépens du bon sens‖ gardez de plaisanter.Jamais de la nature‖ il ne faut s’écarter :Contemplez de quel air,‖ un père, dans Térence,Vient d’un fils amoureux‖ gourmander l’imprudence ;De quel air cet amant‖ écoute ses leçons,Et court chez sa maîtresse‖ oublier ces chansons.Ce n’est pas un portrait,‖ une image semblable ;C’est un amant, un fils,‖ un père véritable.J’aime sur le théâtre‖ un agréable auteurQui, sans se diffamer‖ aux yeux du spectateur,Plaît par la raison seule,‖ et jamais ne la choque ;Mais, pour un faux plaisant,‖ à grossière équivoque,Qui pour me divertir‖ n’a que la saleté,Qu’il s’en aille, s’il veut,‖ sur deux tréteaux monté,Amusant le Pont-Neuf‖ de ses sornettes fades,Aux laquais assemblés‖ jouer ses mascarades.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
214((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a odieux / yeux masculine, classiqueb agréable / aimable féminine, classiquea pleurs / douleurs masculine, classiqueb alarmes / larmes féminine, classiquea épris / prix masculine, classiqueb ouvrages / suffrages féminine, classiquea regardés / redemandés masculine, classiqueb émue / remue féminine, classiquea fureur / terreur masculine, classiqueb charmante / savante féminine, classiquea qu’attiédir / d’applaudir masculine, classiqueb rhétorique / critique féminine, classiquea toucher / m’attacher masculine, classiqueb préparée / l’entrée féminine, classiquea s’exprimer / m’informer masculine, classiqueb intrigue / fatigue féminine, classiquea nom / Agamemnon masculine, classiqueb merveilles / oreilles féminine, classiquea expliqué / marqué masculine, classiqueb Pyrénées / années féminine, classiquea grossier / dernier masculine, classiqueb engage / ménage féminine, classiquea accompli / rempli masculine, classiqueb d’incroyable / vraisemblable féminine, classiquea appas / pas masculine, classiqueb l’expose / chose féminine, classiquea judicieux / yeux masculine, classiqueb scène / peine féminine, classiquea frappé / enveloppé masculine, classiqueb connue / imprévue féminine, classiquea naissant / dansant masculine, classiqueb louanges / vendanges féminine, classiquea esprits / prix masculine, classiqueb lie / folie féminine, classiquea tombereau / nouveau masculine, classiqueb personnages / visages féminine, classiquea exhaussé / chaussé masculine, classiqueb génie / l’harmonie féminine, classiquea l’action / l’expression masculine, classiqueb divine / latine féminine, classiquea abhorré / ignoré masculine, classiqueb grossière / première féminine, classiquea simplicité / piété masculine, classiqueb l’ignorance / imprudence féminine, classiquea mission / Ilion masculine, classiqueb antique / musique féminine, classiquea sentiments / romans masculine, classiqueb peinture / sûre féminine, classiquea amoureux / doucereux masculine, classiqueb Philène / Artamène féminine, classiquea combattu / vertu masculine, classiqueb petitesses / faiblesses féminine, classiquea prompt / affront masculine, classiqueb peinture / nature féminine, classiquea tracé / intéressé masculine, classiqueb austère / caractère féminine, classiquea mœurs / humeurs masculine, classiqueb Clélie / Italie féminine, classiquea portrait / dameret masculine, classiqueb s’excuse / amuse féminine, classiquea saison / raison masculine, classiqueb gardée / l’idée féminine, classiquea d’accord / d’abord masculine, classiqueb s’aime / soi-même féminine, classiquea gascon / ton masculine, classiqueb sage / langage féminine, classiquea altiers / fiers masculine, classiqueb désolée / ampoulée féminine, équivalentea pays / Tanaïs masculine, classiqueb frivoles / paroles féminine, classiquea abaissiez / pleuriez masculine, classiqueb bouche / touche féminine, classiquea pointilleux / périlleux masculine, classiqueb conquêtes / prêtes féminine, classiquea d’ignorant / entrant masculine, classiqueb replie / s’humilie féminine, classiquea fécond / profond masculine, classiqueb réveille / merveille féminine, classiquea retenir / souvenir masculine, classiqueb s’explique / Épique féminine, classiquea action / fiction masculine, classiqueb usage / visage féminine, classiquea divinité / beauté masculine, classiqueb tonnerre / terre féminine, classiquea matelots / flots masculine, classiqueb retentisse / Narcisse féminine, classiquea fictions / inventions masculine, classiqueb choses / écloses féminine, classiquea écartés / emportés masculine, classiqueb commune / fortune féminine, classiquea aversion / d’Ilion masculine, classiqueb d’Italie / d’Éolie féminine, classiquea mer / l’air masculine, classiqueb arrache / attache féminine, classiquea langueur / vigueur masculine, classiqueb timide / insipide féminine, classiquea déçus / reçus masculine, classiqueb prophètes / poètes féminine, classiquea enfer / Lucifer masculine, classiqueb terribles / susceptibles féminine, classiquea côtés / mérités masculine, classiqueb coupable / fable féminine, classiquea yeux / deux masculine, classiqueb gloire / victoire féminine, classiquea succès / procès masculine, classiqueb publie / l’Italie féminine, classiquea oraison / raison masculine, classiqueb maîtresse / tristesse féminine, classiquea chrétien / païen masculine, classiqueb peinture / figure féminine, classiquea eaux / ciseaux masculine, classiqueb barque / monarque féminine, classiquea sottement / agrément masculine, classiqueb Prudence / balance féminine, classiquea dl’airain / main masculine, classiqueb idolâtrie / l’allégorie féminine, classiquea erreur / terreur masculine, classiqueb songes / mensonges féminine, classiquea divers / vers masculine, classiqueb Idoménée / Énée féminine, classiquea ignorant / Childebrand masculine, classiqueb bizarre / barbare féminine, classiquea lasser / m’intéresser masculine, classiqueb magnifique / héroïque féminine, classiquea ouïs / Louis masculine, classiqueb frère / vulgaire féminine, classiquea chargé / ménagé masculine, classiqueb entière / matière féminine, classiquea narrations / descriptions masculine, classiqueb l’élégance / circonstance féminine, classiquea mers / entr’ouverts masculine, classiqueb maîtres / fenêtres féminine, classiquea revient / tient masculine, classiqueb vue / étendue féminine, classiquea d’affecté / monté masculine, classiquea cris / souris masculine, classiqueb d’adresse / promesse féminine, classiquea harmonieux / pieux masculine, classiqueb l’Ausonie / Lavinie féminine, classiquea feu / peu masculine, classiqueb miracles / oracles féminine, classiquea torrents / errants masculine, classiqueb ouvrage / image féminine, classiquea plaisant / pesant masculine, classiqueb comiques / mélancoliques féminine, classiquea affront / front masculine, classiqueb nature / ceinture féminine, classiquea trésor / or masculine, classiqueb grâce / lasse féminine, classiquea discours / détours masculine, classiqueb méthodique / s’explique féminine, classiquea aisément / l’événement masculine, classiqueb sincère / plaire féminine, classiquea suit / produit masculine, classiqueb ouvrage / l’apprentissage féminine, classiquea art / hasard masculine, classiqueb chimérique / héroïque féminine, classiquea vagabonds / bonds masculine, classiqueb lecture / nourriture féminine, classiquea mépriser / désabuser masculine, classiqueb génie / dénie féminine, classiquea d’invention / fiction masculine, classiqueb rebelle / appelle féminine, classiquea retour / jour masculine, classiqueb lumière / poussière féminine, classiquea repos / propos masculine, classiqueb tragique / antique féminine, classiquea plaisants / médisants masculine, classiqueb joie / proie féminine, classiquea avoué / joué masculine, classiqueb nuées / huées féminine, classiquea cours / secours masculine, classiqueb sages / visages féminine, classiquea fureur / aigreur masculine, classiqueb reprendre / Ménandre féminine, classiquea miroir / voir masculine, classiqueb fidèle / modèle féminine, classiquea exprimé / formé masculine, classiqueb unique / comique féminine, classiquea profond / fond masculine, classiqueb avare / bizarre féminine, classiquea étaler / parler masculine, classiqueb naïves / vives féminine, classiquea portraits / traits masculine, classiqueb paraître / connaître féminine, classiquea humeurs / mœurs masculine, classiqueb caprices / vices féminine, classiquea désirs / plaisirs masculine, classiqueb sage / ménage féminine, classiquea maintenir / l’avenir masculine, classiqueb amasse / entasse féminine, classiquea glacé / passé masculine, classiqueb abuse / refuse féminine, classiquea hasard / vieillard masculine, classiqueb ville / fertile féminine, classiquea écrits / prix masculine, classiqueb peintures / figures féminine, classiquea fin / Tabarin masculine, classiqueb s’enveloppe / Misanthrope féminine, classiqueb place / populace féminine, classiquea noblement / aisément masculine, classiqueb guide / vide féminine, classiquea propos / mots masculine, classiqueb maniées / liées féminine, classiquea plaisanter / s’écarter masculine, classiqueb Térence / l’imprudence féminine, classiquea leçons / chansons masculine, classiqueb semblable / véritable féminine, classiquea auteur / spectateur masculine, classiqueb choque / équivoque féminine, classiquea saleté / monté masculine, classiqueb fades / mascarades féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

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428 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources