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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Satires, 1666‑1716

Satire XI

A M. DE VALINCOUR CONSEILLER DU ROI EN SES CONSEILS, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA MARINE ET DES COMMANDEMENTS DE MONSEIGNEUR LE COMTE DE TOULOUSE.

Nicolas Boileau-Despréaux· distiques, alexandrins, 206 vers

(1698)

Oui, l’honneur, Valincour,‖ est chéri dans le monde ;Chacun, pour l’exalter,‖ en paroles abonde ;A s’en voir revêtu‖ chacun met son bonheur ;Et tout crie ici-bas :‖ L’honneur ! Vive l’honneur !Entendons discourir,‖ sur les bancs des galères,Ce forçat, abhorré‖ même de ses confrères :Il plaint, par un arrêt‖ injustement donné,L’honneur en sa personne‖ à ramer condamné.En un mot, parcourons‖ et la mer et la terre,Interrogeons marchands,‖ financiers, gens de guerre,Courtisans, magistrats :‖ chez eux, si je les croi,L’intérêt ne peut rien,‖ l’honneur seul fait la loi.Cependant, lorsqu’aux yeux‖ leur portant la lanterneJ’examine au grand jour‖ l’esprit qui les gouverne,Je n’aperçois partout‖ que folle ambition,Faiblesse, iniquité,‖ fourbe, corruption,Que ridicule orgueil‖ de soi-même idolâtre.Le monde, à mon avis,‖ est comme un grand théâtre,Où chacun en public‖ l’un par l’autre abusé,Souvent, à ce qu’il est,‖ joue un rôle opposé.Tous les jours on y voit,‖ orné d’un faux visage,Impudemment le fou‖ représenter le sage ;L’ignorant s’ériger‖ en savant fastueux ;Et le plus vil faquin‖ trancher du vertueux.Mais, quelque fol espoir‖ dont leur orgueil les berce,Bientôt on les connaît,‖ et la vérité perce ;On a beau se farder‖ aux yeux de l’univers,A la fin, sur quelqu’un‖ de nos vices couverts,Le public malin jette‖ un œil inévitable ;Et bientôt la censure,‖ au regard formidable,Sait, le crayon en main,‖ marquer nos endroits faux,Et nous développer‖ avec tous nos défauts.Du mensonge toujours‖ le vrai demeure maître.Pour paraître honnête homme‖ en un mot il faut l’être,Et jamais, quoi qu’il fasse,‖ un mortel ici-basNe peut aux yeux du monde‖ être ce qu’il n’est pas.En vain ce misanthrope,‖ aux yeux tristes et sombres,Veut, par un air riant,‖ en éclaircir les ombres,Le ris sur son visage‖ est en mauvaise humeur ;L’agrément fuit ses traits ;‖ ses caresses font peur ;Ses mots les plus flatteurs‖ paraissent des rudesses ;Et la vanité brille‖ en toutes ses bassesses.Le naturel toujours‖ sort, et sait se montrer ;Vainement on l’arrête,‖ on le force à rentrer ;Il rompt tout, perce tout,‖ et trouve enfin passage.Mais, loin de mon projet,‖ je sens que je m’engage.Revenons de ce pas‖ à mon texte égaré.L’honneur partout, disais-je,‖ est du monde admiré :Mais, l’honneur en effet‖ qu’il faut que l’on admire,Quel est-il, Valincour ?‖ pourras-tu me le dire ?L’ambitieux le met‖ souvent à tout brûler ;L’avare, à voir chez lui‖ le Pactole rouler ;Un faux brave, à vanter‖ sa prouesse frivole ;Un vrai fourbe, à jamais‖ ne garder sa parole ;Ce poète, à noircir‖ d’insipides papiers ;Ce marquis, à savoir‖ frauder ses créanciers ;Un libertin, à rompre‖ et jeûnes et carême ;Un fou perdu d’honneur,‖ à braver l’honneur même.L’un d’eux a-t-il raison ?‖ Qui pourrait le penser ?Qu’est-ce donc que l’honneur‖ que tout doit embrasser ?Est-ce de voir, dis-moi,‖ vanter notre éloquence ;D’exceller en courage,‖ en adresse, en prudence ;De voir à notre aspect‖ tout trembler sous les cieux ;De posséder enfin‖ mille dons précieux ?Mais, avec tous ces dons‖ de l’esprit et de l’âme,Un roi même, souvent,‖ peut n’être qu’un infâme,Qu’un Hérode, un Tibère‖ effroyable à nommer.Où donc est cet honneur‖ qui seul doit nous charmer ?Quoi qu’en ses beaux discours‖ Saint-Évremond nous prône,Aujourd’hui j’en croirai‖ Sénèque avant Pétrone.Dans le monde il n’est rien‖ de beau que J’équité.Sans elle, la valeur,‖ la force, la bonté,Et toutes les vertus‖ dont s’éblouit la terre,Ne sont que faux brillants,‖ et que morceaux de verre.Un injuste guerrier,‖ terreur de l’univers,Qui, sans sujet, courant‖ chez cent peuples divers,S’en va tout ravager‖ jusqu’aux rives du Gange,N’est qu’un plus grand voleur‖ que Duterte et Saint-Ange.Du premier des Césars‖ on vante les exploits :Mais, dans quel tribunal,‖ jugé suivant les lois,Eût-il pu disculper‖ son injuste manie ?Qu’on trouve son pareil‖ en France à La Reynie,Dans trois jours nous verrons‖ le phénix des guerriersLaisser sur l’échafaud‖ sa tête et ses lauriers.C’est d’un roi que l’on tient‖ cette maxime auguste,Que jamais on n’est grand‖ qu’autant que l’on est juste.Rassemblez à la fois‖ Mithridate et Sylla ;Joignez-y Tamerlan,‖ Genséric, Attila :Tous ces fiers conquérants,‖ rois, princes, capitaines,Sont moins grands à mes yeux‖ que ce bourgeois d’AthènesQui sut, pour tous exploits,‖ doux, modéré, frugal,Toujours vers la justice‖ aller d’un pas égal.Oui, la justice en nous‖ est la vertu qui brille.Il faut de ses couleurs‖ qu’ici-bas tout s’habille.Dans un mortel chéri,‖ tout injuste qu’il est,C’est quelque air d’équité‖ qui séduit et qui plaît.A cet unique appât‖ l’âme est vraiment sensible :Même aux yeux de l’injuste,‖ un injuste est horrible ;Et tel, qui n’admet point‖ la probité chez lui,Souvent à la rigueur‖ l’exige chez autrui.Disons plus : il n’est point‖ d’âme livrée au viceOù l’on ne trouve encor‖ des traces de justice :Chacun de l’équité‖ ne fait pas son flambeau ;Tout n’est pas Caumartin,‖ Bignon, ni Daguesseau ;Mais, jusqu’en ces pays‖ où tout vit de pillage,Chez Arabe et le Scythe,‖ elle est de quelque usage ;Et, du butin acquis‖ en violant les lois,C’est elle entre eux qui fait‖ le partage et le choix.Mais, allons voir le vrai‖ jusqu’en sa source même.Un dévot aux yeux creux,‖ et d’abstinence blême,S’il n’a point le cœur juste,‖ est affreux devant Dieu.L’Évangile au chrétien‖ ne dit en aucun lieu :« Sois dévot ; » elle dit :‖ « Sois doux, simple, équitable. »Car, d’un dévot, souvent,‖ au chrétien véritable,La distance est deux fois‖ plus longue, à mon avis,Que du pôle antarctique‖ au détroit de Davis.Encor, par ce dévot,‖ ne crois pas que j’entendeTartuffe, ou Molinos‖ et sa mystique bande :J’entends un faux chrétien,‖ mal instruit, mal guidé,Et qui de l’Évangile‖ en vain persuadé,N’en a jamais conçu‖ l’esprit ni la justice ;Un chrétien, qui s’en sert‖ pour disculper le vice ;Qui toujours près des grands,‖ qu’il prend soin d’abuser,Sur leurs faibles honteux‖ sait les autoriser ;Et croit pouvoir au ciel,‖ par ses folles maximes,Avec le sacrement‖ faire entrer tous les crimes.Des faux dévots pour moi‖ voilà le vrai héros.Mais, pour borner enfin‖ tout ce vague propos,Concluons qu’ici-bas‖ le seul honneur solide,C’est de prendre toujours‖ la vérité pour guide ;De regarder en tout‖ la raison et la loi ;D’être doux pour tout autre,‖ et rigoureux pour soi ;D’accomplir tout le bien‖ que le ciel nous inspire ;Et d’être juste, enfin :‖ ce mot seul veut tout dire.Je doute que le flot‖ des vulgaires humainsA ce discours pourtant‖ donne aisément les mains,Et, pour t’en dire ici‖ la raison historique,Souffre que je l’habille‖ en fable allégorique.Sous le bon roi Saturne,‖ ami de la douceur,L’Honneur, cher Valincour,‖ et l’Équité, sa sœur,De leurs sages conseils‖ éclairant tout le monde,Régnaient, chéris du ciel,‖ dans une paix profonde.Tout vivait en commun‖ sous ce couple adoré :Aucun n’avait d’enclos‖ ni de champ séparé ;La vertu n’était pas‖ sujette à l’ostracisme,Ni ne s’appelait point‖ alors un jansénisme ;L’Honneur, beau par soi-même,‖ et sans vains ornements,N’étalait point aux yeux‖ l’or ni les diamants ;Et, jamais ne sortant‖ de ses devoirs austères,Maintenait de sa sœur‖ les règles salutaires.Mais, une fois, au ciel‖ par les Dieux appelé,Il demeura longtemps‖ au séjour étoilé.Un fourbe cependant,‖ assez haut de corsage,Et qui lui ressemblait‖ de geste et de visage,Prend son temps, et partout‖ ce hardi suborneurS’en va chez les humains‖ crier qu’il est l’Honneur ;Qu’il arrive du ciel ;‖ et que, voulant lui-mêmeSeul porter désormais‖ le faix du diadème,De lui seul il prétend‖ qu’on reçoive la loi.A ces discours trompeurs‖ le monde ajoute foi.L’innocente Équité,‖ honteusement bannie,Trouve à peine un désert‖ où fuir l’ignominie.Aussitôt, sur un trône‖ éclatant de rubis,L’imposteur monte, orné‖ de superbes habits ;La Hauteur, le Dédain,‖ l’Audace l’environnent,Et le Luxe et l’Orgueil‖ de leurs mains le couronnent ;Tout fier, il montre alors‖ un front plus sourcilleux ;Et le Mien et le Tien,‖ deux frères pointilleux,Par son ordre amenant‖ les Procès et la Guerre,En tous lieux de ce pas‖ vont partager la terre ;En tous lieux, sous les noms‖ de bon droit et de tort,Vont chez elle établir‖ le seul droit du plus fort.Le nouveau roi triomphe,‖ et, sur ce droit inique,Bâtit de vaines lois‖ un code fantastique ;Avant tout aux mortels‖ prescrit de se venger ;L’un l’autre au moindre affront‖ les force à s’égorger ;Et dans leur âme, en vain‖ de remords combattue,Trace en lettres de sang‖ ces deux mots :« Meurs ou tue. »Alors, ce fut alors,‖ sous ce vrai Jupiter,Qu’on vit naître ici-bas‖ le noir siècle de fer :Le frère au même instant‖ s’arma contre le frère ;Le fils trempa ses mains‖ dans le sang de son père ;La soif de commander‖ enfanta les tyrans,Du Tanaïs au Nil‖ porta les conquérants ;L’ambition passa‖ pour la vertu sublime ;Le crime heureux fut juste,‖ et cessa d’être crime ;On ne vit plus que haine‖ et que division,Qu’envie, effroi, tumulte,‖ horreur, confusion.Le véritable Honneur,‖ sur la voûte céleste,Est enfin averti‖ de ce trouble funeste.Il part sans différer,‖ et, descendu des cieux,Va partout se montrer‖ dans les terrestres lieux ;Mais, il n’y fait plus voir‖ qu’un visage incommode ;On n’y peut plus souffrir‖ ses vertus hors de mode ;Et lui-même traité‖ de fourbe et d’imposteur,Est contraint de ramper‖ aux pieds du séducteur.Enfin, las d’essuyer‖ outrage sur outrage,Il livre les humains‖ à leur triste esclavage ;S’en va trouver sa sœur,‖ et, dès ce même jour,Avec elle s’envole‖ au céleste séjour.Depuis, toujours ici,‖ riche de leur ruine,Sur les tristes mortels‖ le faux Honneur domine,Gouverne tout, fait tout‖ dans ce bas univers ;Et peut-être est-ce lui‖ qui m’a dicté ces vers.Mais, en fût-il l’auteur,‖ je conclus de sa fableQue ce n’est qu’en Dieu seul‖ qu’est l’honneur véritable.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
103((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a monde / abonde féminine, classiqueb bonheur / l’honneur masculine, classiquea galères / confrères féminine, classiqueb donné / condamné masculine, classiquea terre / guerre féminine, classiqueb croi / loi masculine, classiquea lanterne / gouverne féminine, classiqueb ambition / corruption masculine, classiquea idolâtre / théâtre féminine, classiqueb abusé / opposé masculine, classiquea visage / sage féminine, classiqueb fastueux / vertueux masculine, classiquea berce / perce féminine, classiqueb l’univers / couverts masculine, classiquea inévitable / formidable féminine, classiqueb faux / défauts masculine, classiquea maître / l’être féminine, classiqueb ici-bas / pas masculine, classiquea sombres / ombres féminine, classiqueb humeur / peur masculine, classiquea rudesses / bassesses féminine, classiqueb montrer / rentrer masculine, classiquea passage / m’engage féminine, classiqueb égaré / admiré masculine, classiquea admire / dire féminine, classiqueb brûler / rouler masculine, classiquea frivole / parole féminine, classiqueb papiers / créanciers masculine, classiquea carême / même féminine, classiqueb penser / embrasser masculine, classiquea éloquence / prudence féminine, classiqueb cieux / précieux masculine, classiquea l’âme / infâme féminine, classiqueb nommer / charmer masculine, classiquea prône / Pétrone féminine, classiqueb J’équité / bonté masculine, équivalentea terre / verre féminine, classiqueb l’univers / divers masculine, classiquea Gange / Saint-Ange féminine, classiqueb exploits / lois masculine, classiquea manie / Reynie féminine, classiqueb guerriers / lauriers masculine, classiquea auguste / juste féminine, classiqueb Sylla / Attila masculine, classiquea capitaines / d’Athènes féminine, classiqueb frugal / égal masculine, classiquea brille / s’habille féminine, classiqueb est / plaît masculine, classiquea sensible / horrible féminine, classiqueb lui / autrui masculine, classiquea vice / justice féminine, classiqueb flambeau / Daguesseau masculine, classiquea pillage / usage féminine, classiqueb lois / choix masculine, classiquea même / blême féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classiquea équitable / véritable féminine, classiqueb avis / Davis masculine, classiquea j’entende / bande féminine, classiqueb guidé / persuadé masculine, classiquea justice / vice féminine, classiqueb d’abuser / autoriser masculine, classiquea maximes / crimes féminine, classiqueb héros / propos masculine, classiquea solide / guide féminine, classiqueb loi / soi masculine, classiquea inspire / dire féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea historique / allégorique féminine, classiqueb douceur / sœur masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb adoré / séparé masculine, classiquea l’ostracisme / jansénisme féminine, classiqueb ornements / diamants masculine, classiquea austères / salutaires féminine, classiqueb appelé / étoilé masculine, classiquea corsage / visage féminine, classiqueb suborneur / l’Honneur masculine, classiquea lui-même / diadème féminine, classiqueb loi / foi masculine, classiquea bannie / l’ignominie féminine, classiqueb rubis / habits masculine, classiquea l’environnent / couronnent féminine, classiqueb sourcilleux / pointilleux masculine, classiquea Guerre / terre féminine, classiqueb tort / fort masculine, classiquea inique / fantastique féminine, classiqueb venger / s’égorger masculine, classiquea combattue / tue féminine, classiqueb Jupiter / fer masculine, classiquea frère / père féminine, classiqueb tyrans / conquérants masculine, classiquea sublime / crime féminine, classiqueb division / confusion masculine, classiquea céleste / funeste féminine, classiqueb cieux / lieux masculine, classiquea incommode / mode féminine, classiqueb d’imposteur / séducteur masculine, classiquea outrage / esclavage féminine, classiqueb jour / séjour masculine, classiquea ruine / domine féminine, classiqueb univers / vers masculine, classiquea fable / véritable féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

206 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources