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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La France éternelle, 1918· 1917

Ode a l’armée

Pierre de Bouchaud· 268 vers

Allons, chers soldats de France,Qui, tenant si bien au front,Faites face à la souffranceSans nul orgueil fanfaron ;

Je dois, cédant au délireQui m’embrase de son feu,Tout à votre gloire écrireL’éloge qu’Apollon veut.

Le temps est beau ; le ciel brille.Il fait un jour clair et froid,La Muse, dont l’œil pétilleChausse le cothurne étroit.

Elle part : elle m’entraîne ;Elle gagne les lieux oùA l’Allemagne inhumaineVous ripostez coup pour coup.

O chers Preux, que la PatrieOppose aux envahisseurs,Votre zèle s’apparieA la fierté de vos cœurs.

Vous Êtes la, sans murmure,Depuis plus de trente mois.De votre géhenne dureGuettant l’ennemi sournois.

Ah ! que n’ai-je le génieD’un Malherbe ou d’un Ronsard,Ces maîtres de l’eurythmie,Du poème et du grand art :

Je dirais en vers sublimesTous vos chroniques hauts faits,Sur d’inaccessibles cimesÉrigeant le nom français.

— Je peindrais vos baïonnettesLuisantes sous le soleil,Et dont les pointes bien nettesS’inondent d’un flot vermeil ;

Je dénombrerais vos armes ;Je montrerais vos fusils,Où la bourbe met des larmes,Opérant des tirs choisis ;

L’âme de la mitrailleuseAu jet sec et crépitantAjustant ; insidieuse,Tous ces suppôts de Wotan ;

Puis, gardiens de la tranchée,Les canons, petits et lourds ;Ou, l’attaque déclenchée,Vous apportant leur secours,

A ces peintures de guerreViendraient bientôt s’ajouterMille traits de caractèreDes héros, tous à citer :

C’est un chef, sous la rafale,Aidant un soldat tombé ;C’est, sur un chef, qui s’affale,Un autre soldat courbé ;

Dans l’assaut ce capitaineMeurt en criant ; Vengez-moi !Ce clairon, à perdre haleine,Claironne, ignorant l’émoi ;

Ce sergent, sa compagnieN’ayant plus un officier,Guide ses gars, qu’il convieA se faire un cœur d’acier ;

En allant porter un ordre,Cet agent de liaison,A bicyclette, voit mordreMainte balle sur l’arçon ;

S’élançant d’une tranchée,Un général, canne en main,De la redoute ébréchéeMontre aux soldats le chemin,

Et, dans le vacarme horribleDes obus et des shrapnells,Sourit de servir de cible,Et nargue les coups mortels.

Ici, malgré ses blessures,Épaule en sang, flanc à nu,Ce gars fait, sourd aux tortures,Le coup de feu continu,

Là, sur un lit d’ambulance,Ce jeune homme, à demi mort,Demande avec virulenceSi l’ennemi tient encor.

Ou bien, dans un gai village,Naguère arrosé d’obus,Recouverts de buis sauvage,Des preux gisent sous l’humus ;

Et, le soir, après la soupe,Alors qu’ils sont au repos,De soldats un petit groupeVa visiter les tombeaux ;

Et, le doigt à la visièreDu képi, vient saluerCeux que la mort carnassièreFut heureuse de tuer,

… Ainsi, mes frères, la MuseÉvoque et peint, de son mieux,Ces images où s’accuseVotre exemple radieux.

— Mais Apollon me préserveDe m’attarder aux hideursEt de dépenser ma verve,Guerre, à dire tes horreurs :

La bombe fauchant les têtes ;Les membres déchiquetés ;Les corps mis en mille miettesPar les boulets projetés ;

La marmite a flamme verteQue l’ennemi fait pleuvoir ;Sous le choc, la terre ouverteComme un immense entonnoir :

Puis, les éclats, volcan sombre,Jaillissant vers le zénith,Broyant, dans leur masse d’ombre,Homme, bois, terre et granit ;

Sur les ventres en bouillieLes intestins déroulés ;Les sternums faisant saillieSur les pubis mutilés ;

Les plombs criblant la gamelleEt s’enfonçant dans le dos ;Et l’humus gras qui se mêleAux moelles sortant des os ;

Les blessés vous nommant, mère,Amoureuse, épouse, enfant ;Ou chargeant d’injure amèreLa balle qui les pourfend ;

Comme le sol, ces champs d’hommesLabourés par les obus ;Nombreux comme des atomesLes Huns tenant mordicus ;

Et les féroces étreintes ;La main qui s’accroche aux doigts ;Et les armes de sang teintesQu’on plonge en la peau cent fois :

En un mot tout l’étalageDe l’âpre bestialité,En temps de guerre, apanageDe la louve Humanité…

— Mais il est d’autres peinturesCompensant, par leur splendeur,Le décri des créatures,Dans ce règne de laideur :

Regard vif et cœur à l’aise,Les voyez-vous s’élancer !Au chant de la MarseillaiseNos régiments vont percer ;

Dans la poudre et la poussière,La voix de ces vétéransDu chant forme une prièreQui cohésionne les rangs.

A toi, liberté chérie,Tous ces preux, âmes et cœurs !C’est l’amour de la PatrieQui mène aujourd’hui leurs chœurs,

Et les voila qui bondissent,S’agrippent, ivres et fous ;Tombent, se relèvent, glissent.Aux armes ! Les voila tous !

L’âme de la République,Que hait le Hun hobereau,Fait d’eux une force épiqueSe ruant, comme un taureau,

Sur la grouillante maréeDes Werthers et des Siegfrieds,Qui, pleins de haine sacrée,Glapissent leurs pieux lieds !

Et rien n’est plus admirableQue ce peuple Franc dont rienNe vainc l’ire Inexorable ;Qui progresse ou se maintient ;

Lutte pour donner au mondeLa libre fraternité ;Et dans son noble sang fondeLe règne de l’équité…

— Mais il faut porter aux nuesTon civisme aussi, pays !Tes détresses continuesDe quel cœur tu les subis !

Los aux mères, aux épousesQui savent cacher leurs deuils,Et qui ne sont pas jalousesDe voir intacts d’autres seuils.

Los à l’ardente énergieRefusant tout compromisEt qui demeure eu vigieEn face des ennemis.

Los aux charités discrètesDu pauvre ou du riche, prêtA se restreindre en cachette,Se dévouer en secret

Los a l’Âme toute neuveQue le malheur nous donna,Conforme, malgré l’épreuve,A notre race ! Hosanna !

Los à son intelligenceAyant enrayé, soudain,Les plaintes sans indulgence,Le ton grondeur ou badin.

Los à ce don oratoireDe nos preux qui, dans la mort,France, exaltent ta victoire,En phrases de pourpre et d’or.

Et los enfin au couragePrémédité, rationnel,Qui sait briller sous l’orageComme fleurit l’arc-en-ciel ;

A ce haut patriotismeFécond en fruits merveilleux,Nous redonnant l’héroïsmeIndomptable des aïeux.

Et cent fois los aux Françaises,Bandant leurs cœurs comme un arc,Et qui marchent, sans peurs niaises,De pair avec Jeanne d’Arc.

— Telle est l’âme de la France,Preux, partageant avec vousLe faix commun d’endurance,L’ardeur du même courroux.

C’est elle, pour que s’étancheLe sang pur de vos blessés,Qui met près d’eux, la sœur blancheQue si fort vous chérissez ;

Elle qui vous change en hommesDe devoir, mes chers soldats ;Et qui, tous tant que nous sommes,Nous habitue aux combats ;

Et de la patrie entière,Dont tout le peuple est debout,Fait une force plénièreQui sait rendre coup pour coup.

Donc, gloire à la France libre !Luttez pour son libre essor.La Seine est la sœur du Tibre.Vive Dieu ! Latins d’abord !

Du fond des réduits humidesOù vous devez vous tapir,Contraignez les Euménides,Aux aguets, à déguerpir.

Et dites-vous qu’à l’arrière,Aussi bien que sur le front,Toute la France est guerrière ;Que nul effroi n’interrompt

La symbolique allianceEntre civils et soldats ;Et qu’avec de la vaillanceUn pays ne tombe pas.

— Et, tandis que sur les ondesVos compagnons les marins,Sans relâche vagabondent,De Neptune souverains ;

Que leurs navires de guerre,Comme des esprits subtils,Envoient, du large, à la terreLeurs télégrammes sans fils !

Et, défiant les torpilles,Fruits du sous-marin cruel,Vont, viennent, croisent, fourmillent,De la Manche à l’Archipel ;

J’aperçois dans la tranchée,La France, au regard charmant,Qui sur vous tous est penchéeEt vous étreint tendrement ;

Et c’est l’ample récompenseDe votre œuvre surhumain,Ce doux baiser de la FranceQue convoitait.le-Germain.

Février.

268 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La France éternelle, Paris, BERNARD GRASSET, 1918· numérisation gallica.bnf.fr· Sources