Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La France éternelle, 1918· 1915

Un brave

Pierre de Bouchaud· 71 vers

Afin de n’être pas du Germain repéré,Au fin fond d’un réduit, l’état-major terré,Attend autour du chef le sort de la bataille…

Fracas d’enfer. Le sol tremble sous la mitraille,Et, parfois, d’un éclat d’obus on sent le ventVous effleurer le front d’un soufflet énervant…

Auprès du général sont rangés côte à côte,Assis ou courbés, car la salle n’est pas hauteEt difficilement on s’y tiendrait debout,Les gars de liaison, attentifs, prêts à tout,L’œil fixé sur le maître, attendant qu’il leur donneTel ordre pour tel point fixé.Le téléphoneAccroche, çà et, là, son fil intelligent ;Le vibrant récepteur est aux doigts d’un sergent.Brumeux matin d’hiver. L’attaque est déclenchéeDepuis une heure. Il en est huit. L’aube, nichéeDans le brouillard, demeure invisible…VoiciQu’arrivent les détails, précipités, concis :— « Sur la droite on avance. » — « A gauche vers la crête,Un barrage écrasant de 300 nous arrête. »— « Obstacle a la cote X. : fils de fer barbelésPar nos tirs préventifs trop faiblement criblés. » —— « Au centre, l’ennemi fit partir une mineOu quelque contingent d’Alpins se dissémine. »— « Emplois au point Y de gaz asphyxiants ;Mais, quand même, on a pu chasser les assaillants. »

Une voix de stentor s’élève a l’improvisteComme un coup de clairon, et le téléphoniste :— « Urgent, mon général, car le colonel C.« Dit que son régiment tout entier a percé« La ligne adverse ; qu’il occupe le village« De V. ; que ses soldats sont remplis de courage ;« Et qu’il attend votre ordre, et demande s’il doit« Établir sa défense en ce nouvel endroit. »

Alors le général :— « Ce sacré C, ! quel brave !« Le courage chez lui ne connaît pas d’entrave. »Et puis d’un lieutenant s’approchant, paternel :— « En hâte, lui dit-il, joignez le colonel.« Qu’il se maintienne au bourg conquis et s’organise« Afin d’être paré contre toute surprise.« Embrassez-le pour moi. Ajoutez qu’il aura« Une citation dont il s’honorera« Et, foi de commandant du front, très bien tapée ! »— « Compris, mon général ! » Assurant son épée,Ne songeant qu’au devoir qui soudain le requiert,Bouclant son ceinturon, sous l’orage de ferLe jeune Saint-Cyrien rapidement s’éloigne,Tout joyeux de porter un ordre au chef a poigneDont le vouloir fervent, qui ne put s’ébranler,Obligea l’ennemi puissant a reculer…

pans un reste poudreux de tranchée allemande,Avec les officiers survivants qu’il commande,Haletants, palpitants et sanglants comme lui,Mais calmes néanmoins en ce mauvais réduit,Au sein des murs brûlés de ce gros bourg de Somme,Le lieutenant trouva le colonel. Et comme,Après avoir d’abord rempli sa mission,Il se met à parler de la citationQue pour ce bel exploit le général projette,Le héros lui répond : — « Pas de blague ! Manette !« Point de citation, car, tonnerre de chien !« Une citation, mon cher, savez-vous bien,« Pour ma pauvre maman serait le coup de grâce !« Ah ! c’est sans nul regret, allez, que je m’en passe !« La chère femme, — elle a soixante-dix-huit ans ! —« Ne me sait pas du tout en face des uhlans,« Et croit que, bien tranquille et loin des aventures,« Je suis dans les bureaux, occupé d’écritures ! »

Avril .

71 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La France éternelle, Paris, BERNARD GRASSET, 1918· numérisation gallica.bnf.fr· Sources