La France éternelle, 1918· 1915
Lettre du front
Cher vieux, j’ai du chagrin. Mon capitaine est mort,Il était juste et bon. Je l’aimais comme un père.Nous occupions un bois pris pour point de repèrePar l’ennemi qu’un taube avertit, le butor !
C’est pendant qu’il réglait un tir de batterieQu’il fut atteint de deux éclats de percutant.Je le vis chanceler et, me précipitant,Je l’étendis tout doucement sur la prairie.
Il était bien blessé. L’intestin perforéLaissait couler des flots de sang en abondance.Ce sang s’agglutinait aux brins de l’herbe dense,La zébrant, peu à peu, de maint caillot pourpré.
Il souffrait, mais, pourtant, n’avait pas une plainte.Son œil, demeuré vif, gardait son ascendant.Il m’ordonna d’aller lui chercher l’adjudant.Sur la face, déjà, l’agonie était.peinte.
Très calme, il lui remit l’argent et les papiers,Recommanda le tir, et de porter, derrièreUn coteau, les canons repérés. Sa main fièreSerra nos mains. Nous avions tous les yeux mouillés.
Il nous dit : — « Mes enfants, je tombe sans la joieD’admirer mon pays enfin victorieux.Que n’ai-je, seulement alors, fermé les yeux !J’eusse aimé voir crouler cet empire de proie. »
Comme les brancardiers venaient, émus aussi :— « Pourquoi voulez-vous donc que j’aille à l’ambulance ? »Leur fit-il, ajoutant, après un court silence :« Vous emporte}’, mon corps, mon âme reste ici. »
… Ce fut, il m’en souvient, sa dernière parole.Les soldats sanglotaient. Des obus, dans le ciel,Sifflaient. Sur la grenade éclatait le shrapnell.La mort au front du chef mettait son auréole.
Je m’arrête, mon vieux, car ce n’est pas le jour,Avec mon cœur chagrin de cultiver la phrase,Ce capitaine-là, c’était comme une extaseQui vous liait à lui. C’était plus que l’amour !
Et quand on voit, grands dieux, un tel homme à sa tête,On entrerait, ma toi, dans l’âme d’un canon,S’il le voulait, ou l’on ferait, sans dire non,Le siège du tonnerre et du ciel la conquête…
… Au revoir donc. Pardonne et comprends mon émoi.Je t’embrasse. Courage ! Espoir ! et pense à moi.
(D’après une lettre authentique.)
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La France éternelle, Paris, BERNARD GRASSET, 1918· numérisation gallica.bnf.fr· Sources