Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Près des miens

A mes parents

Pierre de Bouchaud· 116 vers

Dans la claire demeure où vécut mon enfance,O mes chers Bien-Aimés, me voici revenu.Ses vieux murs qu’égaya votre douce présenceVibrèrent aux éclats de mon rire ingénu.

O mes chers Bien-Aimés, je vous revois encore,Mon Père, noble esprit, ma Mère, tendre cœur.Vous renaissez en moi comme une grande auroreQui se profile au loin sur l’écran du bonheur.

Vous êtes là. Vous revivez. Votre sourireIllumine à jamais les jours de mon passé.Cédez à mon appel. Venez. Je veux vous direQue pas un de vos mots en moi n’est effacé.

Mon Dieu ! Qu’ils étaient beaux ces instants où ma vieCheminait à votre ombre, où la claire maisonAbritait comme un nid ma jeune âme ravie,Où vous étiez, à vous seuls, tout mon horizon !

Je me souviens… Mon Dieu C’était un bruit d’abeillesButinant au jardin tous les arbres en fleurs.C’étaient des fruits dorés remplissant les corbeilles,Que venaient visiter les frêlons maraudeurs.

Des roses et des lys penchaient sur les alléesLeur tige délicate et, dans le potager,Les légumes baissaient leurs feuilles denteléesAu jet de l’arrosoir, de son onde allégé.

Je vous suivais, je vous suivais. Et mon empireS’étendait aux massifs où vous portaient vos pas.La brise autour de nous faisait un bruit de lyre.Ah ! douceur d’attacher à votre bras mon bras.

Douceur d’errer ; douceur de croire et d’être en joieA tout instant ; douceur de vivre auprès de vous.Le soleil d’aujourd’hui, qui sur mon front flamboie,Éclaire moins qu’alors les lointains coteaux roux !

Et quand, sous le zéphyr, on voit plier les branches,Leur murmure n’a plus le rythme harmonieuxQui se mêlait au son de cloches des dimanches,Au parfum des sentiers, les jours de Fête-Dieu.

Ah ! mes chers Bien-Aimés, je sens encor ma lèvreSe poser sur vos chères mains. J’aspire encorLa balsamique odeur des grands feux de genièvreQui tendaient dans les champs leurs souples lames d’or

Je rentrais, tout fourbu d’heureuse lassitude ;Et quand les soirs d’automne amenaient les frimas,Dans le salon bien clos j’écoutais la voix rudeDu vent qu’un bruit de flamme accompagnait tout bas.

Pendant que vous causiez, l’oiseau rose des rêvesDescendant tout à coup, à mes yeux voletait.Et j’entendais marcher sur de célestes grèvesUn ange aux ailes d’or dont la voix m’enchantait.

Ah ! les sommeils profonds, les nuits délicieusesDans la tiédeur du petit lit de frêne blanc.Dehors, le dur hiver déchirait les yeuses,Crispait la girouette, et passait en hurlant…

— Je vous revois encore, ô mon Père et ma Mère,M’expliquer, tour à tour, dans un livre illustré,Le texte qui sous le voile de la chimèreFacilitait l’étude à mon âge illettré,

Ou guider sur la page, avec cajolerie,Mon inexperte main qui, gauchement, traçait,En anglaise élancée, en gothique fleurie,Le nom qu’avec lenteur ma lèvre prononçait.

Mais plus tard, — car voici vos fronts que l’âge argente !C’est moi qui, me penchant sur vous avec ferveur,Soutenais votre bras d’une main diligente,Réchauffais, à mon tour, vos cœurs contre mon cœur.

Ah ! quelle joie alors de mettre ma tendresseComme un épais tapis entre la vie et vous,D’éloigner de vos pas la ronce qui se dresse,La douleur qui torture et l’épreuve en courroux.

— Cependant, aujourd’hui, dans la calme demeureJe n’entends plus le bruit familier de vos pas.Et néanmoins, toujours je vous cherche, et je pleure,Car je sais trop que je ne vous reverrai pas.

Ah ! mon Dieu, se peut-il que dans vos chambres videsUn silence profond seul habite aujourd’hui.J’interroge, anxieux, et les regards avides,Ces murs d’où désormais l’insouciance a fui.

J’interroge… Rien ne répond. Malgré l’absence,Il me semble pourtant sentir autour de moi,Comme un ange caché, votre chère présence…Illusion, hélas Leurre. Inutile émoi !

Et mes doigts en tremblant effleurent la batisteDes rideaux que vos doigts soulevèrent souvent,Ou touchent, çà et là, avec un geste tristeVos bibelots sur les étagères rêvant.

Mes Bien-Aimés, mes Bien-Aimés, à quoi bon vivrePuisqu’à chaque tournant de la route la mortS’embusque méchamment, traque l’homme et lui livreLe suprême combat qui brise tout essor ?

A quoi bon ?… Mais hélas !C’est là le grand mystèreQue nos jours, ici-bas, prompts comme les éclairs,Que cet égrènement, nous laissant solitaire,D’espoirs et d’amitiés, d’efforts et d’êtres chers.

Ah ! que je souffre, Amis, de poursuivre la viePrivé de vous et du soutien de vos conseils.Qui saura m’abriter des fureurs de l’envieEt du tenace guet de la haine à l’éveil ?

Mes Bien-Aimés, protégez-moi ! je suis le mêmeQu’autrefois, alors que, grimpé sur vos genoux,J’essayais de toucher du doigt la lune blême,Et je pleurais de voir briser mes rêves fous.

Maintenant, je ne puis confier à personneTant de secrets aveux dont se gonfle mon cœur,De désirs infinis dont mon âme frissonne,De souhaits dont le Dieu d’Amour guide le chœur.

Je parlerais, hélas ! sans me faire comprendre.On blâmerait ma Muse, invoquant le passé,De s’agenouiller seule ainsi devant la cendreD’un bonheur sans éclat par la vie effacé.

Peut-être on sourirait des émouvantes larmesDont j’entoure à jamais maint humble souvenir…Le regret des beaux jours pour moi n’est pas sans charme :Penser aux Morts, c’est les empêcher de mourir…

Et c’est pourquoi,mes Bien-Aimés,comme aux annéesOù je foulais d’un pied heureux, sous les tilleuls,Ma main dans votre main, le sable des allées :Je viens auprès de vous parce que je suis seul.

116 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources