Le Luth doré, 1911· Près des miens
Souvenirs
O mes Morts bien-aimés, vous vivez tous en moi.Vous êtes dans mon cœur, toujours, et mon émoiEst profond de penser que, malgré les années,Qui jettent à l’oubli, telles des fleurs fanées,Tant de chers souvenirs, je vous abrite tousDans mon âme, et je n’aime et je ne veux que vous.Mes yeux vers le passé se tournent. Ma jeunesseSort du gouffre d’oubli ; son indicible ivresseA votre appui discret vient s’étayer encor…
O jours heureux ! Légère vie ! O matins d’orOù le soleil luisait sur la terre bénie !O rire inconscient de l’enfance ! HarmonieDes jours qui s’écoulaient comme un calme ruisseau :Qu’êtes-vous devenus ? Le jasmin en berceauÉtendait sur mon front ses mille étoiles blanches,Que les vents dispersaient en souples avalanches,Ou qui neigeaient sur le fin visage et les doigtsDe ma mère brodant et chantant à mi-voix.
J’accompagnais mon père en ses courses lointaines.Nous suivions des ravins où pleuraient les fontaines.Nous gravissions des pics moussus, et nous longionsLa rivière baignant les prés. Et nous étionsHeureux d’un bonheur grave et calme, qui n’envieNi la fortune, ni la gloire, s’extasieAu spectacle charmant des monts, des champs, des bois,Et préfère aux villas modernes son vieux toit.
Ah ! les moments divins !… Du fond de la valléeS’élevait dans le soir quelque mince fumée.On entendait hennir longuement les chevauxQui rentraient à la ferme, après leurs durs travaux :Les lourds charrois d’engrais,les lents labours d’automne.Des troupeaux de brebis, en file monotone,Gagnaient la bergerie. Et des cloches sonnaientAu cou des grands taureaux que les bouviers menaientA l’abreuvoir, miroir reflétant le ciel fauveEl le vol d’une pie alerte qui se sauve.Nous revenions. La maison tiède, dans la nuit,S’ouvrait, hospitalière. Un bon parfum de fruit,Dès l’entrée,accueillait notre saine fatigue.Dans la salle à manger le raisin et la figueAvec la pomme ornaient les coupes de cristal…Puis c’étaient le salon et l’odeur de santalDes coffrets où dormaient les violes de Gambe ;La bûche qui pétille et le feu clair qui flambe ;Et, sous l’ovale abri de la lampe carcel,Dont la lueur avait de blonds reflets de miel,Mon oncle le marin faisant sa patience ;Ma tante au clavecin jouant avec science,Dans le boudoir voisin, une fugue de Bach,Et mon frère lisant un conte de Balzac…
Tout cela, je le sais, semble bien peu de chose,Et l’on rira de ma timide apothéoseDe ce passé tranquille où ne se passait rien.Et pourtant, tel qu’il lut, il reste mon seul bien.Il est la source pure où ma vertu s’abreuveQuand je chancelle aux coups répétés de l’épreuve.Son évocation m’arrache à la douleur ;Elle garde énergique et résigné mon cœur.Et j’écoute parfois se presser sur mes lèvresLes ineffables mots, Présent, dont tu me sèvres,Et que mes Morts, disaient, jadis ! Et je vous sens,O mes chers Morts, auprès de moi toujours présents.
62 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources