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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· La pensée

La pensée

Pierre de Bouchaud· 64 vers

Pour Cardeline.

Toi qui pousses en moi comme un arbre superbe,Pensée, avec ferveur j’aime et je veux ta loi.Et je suis, à tes pieds, pareil aux touffes d’herbeQu’un grand cèdre défend du soleil et du froid.

Tout jeune, je connus ta puissance et ta force.J’allais à toi comme l’aiglon à la clarté.Tu guidas ma raison ; tu devins son amorce,Son espoir, son plaisir et sa seule beauté.

Alors que, détournés de ton visage austère,Dans les sentiers fleuris d’autres portaient leurs pas,Tout jeune, je me plus à creuser ton mystère,Et mon culte fervent ne se démentit pas.

C’est à toi que je dus tant d’heureuses délices,Tant de jours arrachés à l’ennui décevant ;Par toi que j’ignorai les étreintes des vices,Et que mon front baigna dans un salubre vent.

Tu conduisis mes jours à ces hauteurs si fièresD’où l’on voyait le ciel, comme un lac mordoré,Suspendu dans l’espace en vagues de lumière,En volutes d’azur dont seul je m’enivrai.

Tu fus la source rare et toujours jaillissanteOù but ma lèvre aride, où se trempa mon cœur.Tu fus l’abri secret, tu fus la bonne senteQui m’empêcha d’errer dans le doute et la peur.

Tu m’imprégnas si bien de ta subtile essence.Que mon sommeil lui-même était rempli de toi,Et, qu’au sein de la nuit, je sentais ta présencePalpiter comme un vol d’anges autour de moi.

Ah ! Pensée, il n’est pas de chagrins ni d’épreuvesQue tu n’aies peu à peu entamés ou détruits,Pas de peines d’amour, laissant tant d’âmes veuves,Qui n’aient cédé discrètement à ton appui.

Tu brûles dans les seins comme un immense orage.Tu glisses dans le sang comme un fleuve infini.Tu stimules l’esprit avec ta tendre rage.T’apaises-tu ? Le jour semble soudain terni.

Disparais-tu ? Plus de beauté, plus d’harmonie,Plus d’ivresse, ici-bas ; plus de rayons aux cieux.Plus d’étroite union avec tes lois, Génie !Plus d’essor où tu vis, Muse, parmi les Dieux !

Ah ! reste-nous. Ne t’en va pas. Sois-moi fidèle,Pensée. Accepte encor mon culte et mon ardeur.Que je sente toujours sur mon front ta grande -aile.Que ma foi se réchauffe à ta saine chaleur.

Emprisonne, sertis, submerge de tes ondesDe feu mon être ému. Conduis-le, sans faillir,Aux contemplations grandioses des mondes.Ouvre-lui le royaume où germe l’avenir.

Fais de lui ton écrin, ton domaine et ta chose.Qu’il soit de plus en plus, ô Mère, à toi soumis.Et qu’il t’admire même en respirant la rose,Et qu’il te cherche encore aux parfums des soucis.

Qu’il te suive sur l’eau que fendent les navires.T’honore dans l’insecte et la plante et le brin,T’écoute raconter l’histoire des Empires,T’accompagne à la ville, aux champs, dans le jardin.

Penche sur lui ton front de songe, et sois sans cesseSa gloire, son orgueil, sa clarté, son essor.Verse-lui l’énergie et donne-lui l’ivresseDe tendre à tes désirs avec tout son effort.

Mais n’abandonne pas son âme ! Ou bien, renverseSur le sol, frappe à mort ce qui fut lui jadis ;Et que, privé de toi, Pensée, il se disperseAux quatre vents ainsi que le pollen des lys.

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources