Le Luth doré, 1911· Au temps des dieux
Andromède
Pour Henri de Régnier.
Aliger Perseus…
Ante alios quantum Pegasus ibat equos…OVIDE.
I La princesse
La fille de Céphée auprès du blond rivageDont la ligne flexible en golfe s’arrondit,A l’air vivifiant vient baigner son visageEt promener l’orgueil de son hautain défi.
Ses grands yeux éclatants et couleur de lumièreCaressent doucement les jardins familiersOù s’ébattit en paix son enfance princière,Où fleurit sa jeunesse à l’ombre des figuiers.
Son corps, dont les tissus de Tyr voilent la ligne,Est souple comme un lys par l’Eurus agité.Tout s’harmonise en elle ; en elle tout est digneDu fier triomphe sur l’Olympe remporté.
Andromède sourit à ses beaux songes rosesQui dans l’air matinal volent, légers oiseaux ;Elle sourit aux fleurs à chaque pas écloses ;Elle sourit aux cieux, aux arbres, aux roseaux.
Elle va, grande et svelte, et sa marche rythmée,Près du rivage ourlé par le flot de saphir,Soulève sans effort sa robe parfumée.Sa nuque est un jasmin que baise le zéphyr.
Des serpents de corail cerclent son bras d’albâtre.Le feu vif d’un rubis éclate en ses seins blancs.Sur sa tête scintille une opale bleuâtreEt le cygne à son cou met des duvets tremblants.
Ses pas légers, ses pas vont laissant sur le sableDes traces que le flot expirant vient lécher.Et derrière elle, on voit, non loin d’un bois d’érable,Le palais paternel bâti sur le rocher.
Tout est beau, tout sourit, tout chante, tout murmureL’hymne frais et léger des printemps revenus.De l’olivier tordu tombe l’olive mûre.Et l’abeille voltige auprès des thyms ténus.
Andromède sourit, car elle évoque encoreLa lutte triomphante et l’instant redoutéOù, naguère, à Junon, sur son trône d’aurore,Elle osa disputer le prix de la Beauté.
Autour d’elle attendaient les souples NéréïdesDont les regards jaloux trahissaient la fureur,Et disaient la victoire et les charmes splendidesD’Andromède, princesse orgueilleuse et sans peur.
Muettes et froissant leurs cheveux lourds de perles,Sombres sur leurs chevaux de mer et leurs dauphins,Auprès de ce rivage où le flot qui déferleBaise parfois les pieds de la vierge aux traits fins,
Elles avaient, le cœur et le front plein de honte,Senti sourdre des pleurs dans leurs grands yeux d’émail,Et de dépit jeté dans le flot qui remonteEt couronnes de fleurs et rameaux de corail.
Et tandis que Junon, tremblante de colère,Sur l’aile des zéphyrs déjà montait aux cieux,Elles avaient, là-bas, gagné la plaine amèreEn invoquant Neptune et l’Abîme et ses Dieux.
La vierge, sans couvrir sa nudité superbe,Était restée alors debout auprès du flot,Dédaigneuse, écoutant l’écho des cris acerbesS’étendre, s’éloigner, et se perdre sur l’eau.
Et depuis, chaque jour, Andromède promène,Aux lieux, témoins des pleurs de la Divinité,Le triomphe hardi de sa victoire humaineEt l’honneur sans second de sa témérité.
Et souvent, le matin, quand la lumière roseS’éveille et resplendit dans l’azur infini,Alors que l’onde est calme et la vague repose,La princesse se plonge à l’océan uni.
Joyeuse, dépouillant le clair tissu qui voileLa forme virginale et noble de son corps,Dans sa blancheur de lys et son éclat d’étoile,Elle s’élance, plonge et nage loin des bords.
II Le témoin
Moi, Prophyllos, pêcheur, en jetant mon filetPrès des bancs de corail, au bout du promontoire,Je vis sortir d’une eau sanguinolente et noireUn monstre mugissant que Neptune guidait.
Il passa près de moi, formidable et terrible.Sur sa croupe squameuse et sur sa queue horribleDes dards se hérissaient et des langues de feuSortaient de ses naseaux et tombaient au flot bleuAvec un bruit strident d’étoffe qu’on déchire.Pour moi, malgré l’effroi que le monstre m’inspire,Je le suis tout le long du rivage escarpé.Il avançait par bonds et comme enveloppéD’une ardente buée. A ce moment, dans l’îleDont on peut voir d’ici le rivage tranquilleTrembler sous la clarté du soleil au zénith,Un appel déchirant et brusque retentit :C’était un cri de femme effrayée, éperdue.En même temps, voici se dresser, pâle et nue,Hors de l’onde agitée, Andromède. Ses yeux,Avec terreur fixaient le monstre furieux.Elle fuit sur la grève et se fraie un passageParmi l’algue visqueuse encombrant le rivage,Et tente de gagner, du milieu des récifs,Le fond de l’anse où règne un épais hallier d’ifs.Et bientôt je la vis, dans sa course légère,Disparaître parmi les pins et les fougères ;Et je crus, un moment, que l’enfant aux doux yeuxÉviterait enfin le monstre audacieux.
Tandis que le Dragon, ayant perdu la traceD’Andromède, poursuit plus loin sa sombre chasse :J’aperçus, surgissant de l’océan troublé,Des Sirènes levant sur leur chef, emperléPar les vagues,les crocs de leurs tridents perfides.Je reconnus alors les blondes Néréides ;Et chacune, aussitôt, plus prompte que l’éclair,Pour ravir la Princesse abandonne la mer.Bientôt à sa retraite Andromède arrachée,Par leur troupe en fureur au roc est attachée.Puis toutes se hâtant vers le Dragon surpris,Lui montrent la captive en poussant de grands cris.Mais la vierge, liée au roc, fixe, plaintiveEt sans les voir, le flot, ses chaînes et la rive.L’écume du ressac souille ses pieds meurtris.Et les algues aux longs cheveux mettent leurs plisVisqueux et mous autour des bras et du corps frêle,Comme un serpent se love autour d’une hirondelle.Le front charmant se penche. Une pâleur de mortEnvahit le visage auquel les tresses d’orFont un voile. Bientôt, tandis que les SirènesFendent la mer d’argent, triomphantes, sereines,Et que Junon, vengée enfin, se réjouit :Andromède, fermant les yeux, s’évanouit.
III Les souvenirs
Andromède, que vaut la vie ? — En sa demeure,Hélas ! Cassiopée, inconsolable, pleure,Et le malheureux Roi que l’angoisse blêmit,O fille de Céphée, erre, tremble et gémit.L’existence pourtant s’ouvrait à toi si belle !L’univers souriait au fond de ta prunelleTon esprit s’égayait des songes de la nuit,A l’aube, quand le jour sur la terre avait lui.Tout nimbés des clartés nouvelles de l’aurore,Tes bras avaient pressé, dans le matin qui doreLes collines, ta mère et ton père ravis !Des roses s’entr’ouvraient sous le royal parvis.A ton balcon sculpté s’enroulaient les glycines.Et sur le marbre froid des sonores piscinesL’eau de senteur coulait avec un rire doux…Déjà l’ombre mettait, au sol d’argile rouxDe tes jardins princiers, ses arabesques bleues,Et pour mieux t’admirer, bouvreuils et hoche-queuesAbandonnaient parfois les buissons de lauriers.Près de ton père, assis en cercle, les guerriersAvaient souri quand tu passas pleine de grâce.Et ta pieuse main, quand tu fus sur la place,Avait donné l’obole d’or et le pain blondAu pauvre esclave, au mendiant, au vagabond…Ah tu ne songeais pas,Princesse, à l’heure sombreOù Charon, le passeur, interpelle, dans l’ombre,Ceux-là qu’il doit guider sur les vagues du Styx.Tu vivais, tu vivais, souriant au phénixQui portait sur son aile immense ta jeunesse,Et tu te confiais, ô crédule Princesse,Au serein avenir à ta beauté promis.
Tes grands Éthiopiens, tes esclaves soumisBalançant sur ton front maintes palmes rigides,T’escortaient en chantant vers l’océan sans rides.Et ta mère, un moment, avait suivi des yeuxTa marche. Le palais de marbre précieuxLuisait dans la lumière, et les colombes blanches,Sous le poids de leur corps, faisaient plier les branchesDes beaux magnolias caressant tes bras nus.On entendait, parfois, craquer les fruits charnusEt secs des grenadiers sous la chaleur intense.Et cependant vers toi l’âpre Destin s’avance,Andromède Pourquoi, désertant la Cité,As-tu voulu sortir en ce matin d’été ?Que n’es-tu demeurée, au seuil du palais rose,A broder sur la soie un œillet, une roseÉclosant peu à peu sous tes doigts exercésEn flexible guirlande, en dessins élancés ?Peut-être que la mort, immuable et traîtresse,Eût passé sans te voir, misérable Princesse,Et qu’un barbare Sort réservant son courrouxDe ta tête si chère eût détourné ses coups.Assise et travaillant au gré de ton caprice,Attentive aux récits de ta vieille nourrice,Il n’eût pas lui le jour où, Parque sans remords,Atropos de tes ans trancherait le fil d’or.
IV Persée
Mais le monstre écumant dont la houle fleuronneLe mufle et les longs poils environnant les yeux,De loin flaire sa proie, et d’avance il frissonne.La rage de tuer l’envahit. Furieux,
Brusquement talonné par son instinct féroce,Accrochant par endroits une algue au reflet vert,Il glisse et l’on peut voir la masse du colosseSe tendre et se détendre au-dessus de la mer.
Un silence profond d’attente et d’effroi morneTombe sur la Nature en deuil. Et le soupirDu vent dans les sapins qui dominent le morneAgite par instants les vagues de saphir.
Le Dragon dont l’essor, que le désir augmente,S’accroît toujours, approche et voici que, soudain,La vierge, revenue à elle, se lamenteEt vers l’Olympe froid appelle et crie en vain.
En vain car Jupiter reste sourd à la peineDe celle qui, jadis, forte de sa beauté,Mortifia Junon, la Déesse, la Reine,Et bâtit dans son cœur un temple à la fierté.
En vain car la fureur veille des NéréidesQui par leurs cris stridents excitent le courrouxDe l’hydre accélérant, là-bas, ses bonds rapides,Près d’Andromède inerte et tombée à genoux.
En vain ! car la Princesse en qui la grâce exquiseDes ancêtres survit, par le Destin méchantSe voit frappée, ainsi qu’une fleur de cytiseQue l’ouragan brutal sans pitié va fauchant.
Mais du palais, dressant au loin sa masse claireEt sa longue terrasse aux balustres de grès,Deux ombres, des hauteurs d’une tour séculaire,Suivent, figés d’horreur, le monstre et ses progrès.
Parents infortunés, voilez vos têtes blanches !Andromède, charmante et belle comme un lys,Va périr ! Ramenez, vieillards, les longues manchesDe vos robes de lin sur vos yeux affaiblis.
Farouche, haletant et flambant de colère,Le Dragon a touché la grève. Au bord du flotIl s’arrête un instant ; il hume l’atmosphère ;Il pressent sa victime ; il s’élance… Un sanglot !
Un cri rauque !… Déjà les membres blancs et frêlesSe contractent, flétris par sept langues de feu.Le monstre, dont les yeux lancent des étincelles,Va broyer Andromède : O noble fille, adieu !…
— Tout à coup, un grand bruit éclate dans l’espace…On entend galoper un cheval par les airs ;Et sur Pégase ailé, comme la foudre, passe,Casqué, bardé d’argent, Persée aux regards clairs.
Le fils de Danaé, lumineux et splendide,Dirige d’une main le fabuleux coursierObéissant, soumis, au Maître qui le guide,Et de l’autre brandit un glaive justicier.
Volant près de la bête étonnée, il assèneSur sa gueule entr’ouverte un coup retentissant,Et plonge dans ses flancs, durs comme un tronc de chêne,L’épée au fil aigu que souille un flot de sang.
Jadis elle rougit de celui de Méduse,La valeureuse lame, au pays Libyen,Et sa pointe, que nul combat n’émousse et n’use,De la Grèce à l’Atlas ne trembla devant rien.
Elle sut détacher, au parc des Hespérides,Les précieux fruits d’or longuement convoités,Et frapper mille fois en moulinets rapidesDraco, fils de Typhon, et ses dards redoutés.
Puis, dans les sombres nuits de l’Avenir où dormentLes Destins inconnus des Hommes et des Dieux,Au poing dur de Persée, elle verra les NormesDérouler lentement leurs cycles sous les cieux.
Et les peuples unis d’Argos et de Mycènes,En souvenir commun d’un Héros immortel,Dans son pays natal, sur les rives hellènes,Au petit-fils d’Acrise élever un autel…
Mais le glaive, aujourd’hui, guerroyeur intrépide,Pour défendre et sauver l’enfant aux cheveux d’or,S’empourpre de nouveau, couvrant de son égideLa craintive Andromède échappée à la mort.
— O charmé de renaître, ô douceur de la vie !O beauté d’espérer Rêve cher et charmant !Par Persée Andromède à la mort est ravie.Il abaisse sur elle un long regard d’amant.
Ils sont beaux, ils sont fiers, ils sont jeunes. L’auroreDu rêve et de l’amour luit sur leurs fronts vainqueurs.A leurs pieds le dragon frappé s’agite encore.Et la réalité fait palpiter leurs cœurs.
Le grand coursier fougueux dont s’agite chaque aile,Regarde en hennissant le monstre convulsé.Et ses sabots nerveux, où la sueur ruisselle,Frôlent avec dégoût l’horrible sang versé.
Mais le vaillant guerrier, debout dans la lumière,Parle au noble cheval. Il promène sa mainSur les flancs empennés, la croupe, la crinière,Et Pégase vers lui tourne un regard humain.
Tout autour de l’îlot la vague caressanteMurmure. Son élan comme un sein est rythmé.Avec du lierre épais la chaste adolescenteVoile son corps de nacre au bord du flot calmé.
Et serrant dans ses bras les deux mains de Persée,Elle appuie à son cœur la tête du héros.Et Persée entend battre un cœur de fiancéeDont le silence doux parle mieux que les mots.
Tout à coup, éployant ses deux ailes de cygne,Pégase, agile et vif, abandonne le sol,Et porte au continent que leur geste désigneLa vierge et le vainqueur aux élans de son vol.
Et sur le sable fin de la grève il déposeLes amants éblouis par la pompe du soir :Lui, plein d’un bonheur grave ; elle, de pudeur rose ;Tous deux ravis d’aimer, de vivre, et de se voir.
Le vieux Roi, soutenant sa compagne angoissée,Se porte sur la plage et marche à pas pressés.Et, fiers comme des Dieux, la Princesse et PerséeVers le couple royal s’avancent enlacés.
Dans les bras paternels Andromède se jetteEt répond, défaillant sous le poids du bonheur,Aux transports d’une mère encor froide, muette,Et contre elle serrant sa fille et son sauveur.
Au milieu des chansons guerrières et des danses,Aux sons unis du cistre et des cymbales d’or,Sous le soleil couchant nimbant les cieux immenses,Ils cheminent, tandis qu’on les acclame encor.
Mais après les baisers du revoir, quand la terreSe repose et s’étend sur le sein de la nuit,Andromède et Persée, au golfe solitaire,Vont promener leur rêve et Pégase les suit.
Et le divin cheval évoque déjà l’heureOù, docile à la main du chef et de l’époux,Il pourra, dévorant l’espace qu’il effleure,Porter le couple heureux dans la Grèce aux fruits doux.
304 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources