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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Au temps des dieux

La statue

Pierre de Bouchaud· 32 vers

Pour M. Fernand Laudet.

O Statue, admirable en ta pose lassée,Quel siècle te vit naître, et quels cieux t’ont connue,Alors que tu montrais, pâle, orgueilleuse et nue,Ta noble déité, dans l’espace dressée ?

Quel artiste tailla dans le marbre ta forme,Tes bras fiers supportant le bouclier d’opale,Tes pieds souples posant sur l’étroite sandale,Ton buste aux flancs cintrés, jailli du bloc informe ?

Sur quel tertre d’Asie érigeais-tu ton rêveEt voyais-tu les yeux des tendres jeunes femmesLevés vers toi, pensifs, tristes, comme leurs âmes,Du mystère d’aimer la vie ; hélas ! si brève !

Où sont-ils, où sont-ils, les adolescents gravesQui, le soir, fleurissaient de jasmins blonds ton socle,Et suivaient, en chantant, les pas de ThémistocleQu’Artaxerxès comblait de présents et d’esclaves ?

A quels guerriers donnais-tu l’heur de la victoireDe tes deux belles mains vers le soleil haussées,Alors que le courage et les hautes penséesFaisaient du tout jeune homme un héros plein de gloire ?

Je ne sais. Tu n’es plus qu’un délicat mystèreOù le passé survit à peine, et, mutilée,Tu t’ériges, hautaine, en ces lieux exilée,Sous ce ciel sans clarté, comme un témoin austère.

Mais j’aime ton effort contre la mort cruelle,Ton geste désignant sans cesse l’éther ; j’aimeLe sourire éclairant toujours ta lèvre blême,L’appel à l’infini que ta beauté révèle…

Et tu restes pour moi, Déesse, la jouvenceOù notre Humanité — de Divin affamée —Jadis, aux siècles morts, devant toi prosternée,Venait puiser la foi, la force et l’espérance…

32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources