Le Luth doré, 1911· Au temps des dieux
L’île de Cypris
I L’île
Dans la mer violette il est une île aimée,Ceinte d’oliviers blonds, de roses parfumée.Les vents tièdes les vents aux lèvres de veloursEn printemps éternels changent l’ardeur des jours.La pervenche à l’œil bleu, le narcisse sauvage,Étendent un épais tapis sur le rivage,Et des bois d’orangers aux arcs capricieux,Voilent légèrement la pureté des cieux.Sur les pommiers en fleurs des papillons voltigent.La cétoine vrombit près des lys qui s’érigentLe long des guiers jaseurs et des lacs au flot clair.Et parmi les lauriers on aperçoit la mer,Verte ou rose, selon les heures des journées,Agiter doucement ses vagues fortunéesQui laissent, en mourant, emmi le sable d’or,De blancs dessins d’écume aux flancs courbes du bord.Là, n’atterrit jamais la tristesse morose,Et jamais le chagrin à l’œil dur ne reposeSon aile sur la soie odorante des prés.Des faons aux pieds nerveux broutent les thyms pourpréLe chant des rossignols, là, jour et nuit s’élève,Et les Nymphes en chœur, se jouant sur la grève,Mêlent leurs belles voix qui frappent les échosAux trilles de la flûte ou des doubles pipeauxQue presse sur sa lèvre, au fond des noirs bocages,Pan conduisant l’essaim de ses Faunes sauvages.Les colombes dans l’air laissent un fin duvetDont le souple rameau des buissons se revêt.Et, flocons blancs noyés au sein de la prairie,De timides agneaux broutent l’herbe fleurie.
II Le temple
De Vénus Astarté cette île est le séjour.La fille des flots bleus, la mère de l’Amour,Comme un cours d’eau que rien n’arrête et ne dévie,Dans cet asile heureux laisse couler sa vie.Sur un mont couronné d’un bois jamais flétri,Au centre de son île un beau Temple est bâti.Là, sur cent autels d’or brûlent l’encens, la myrrheL’hysope et le benjoin dont la vapeur s’étire,S’enroule en fine écharpe et ceint les chapiteauxD’une brume légère emplissant les coteauxDe parfums capiteux, dignes de l’Empyrée,Moins fins que ton haleine, ô blonde Cythérée !L’antilope, le lynx et le daim au poil rouxSur les bras des Sylvains viennent poser leurs cous.Les ténèbres, les vents, les foudroyants oragesN’osent hanter ces lieux. La grêle, les nuagesJamais du Temple altier ne cachent le fronton,Où l’œillet, le cytise et la rose en boutonGrimpent, voués au Dieu qui, d’une main adroite,Bande l’arc meurtrier dont la flèche va, droiteEt rapide, infliger aux malheureux mortelsLa profonde blessure et ses maux éternels.A l’azur éclatant sourit toujours la terre,Qu’émaille sans arrêt ta flore, ô Primevère.Et dans les gais ruisseaux plongent de blancs cyprinsDont les écailles d’or scintillent. Aux airainsDes conques, les Tritons érigés, croupe nue,Soufflent les jets d’une onde aussitôt épandueDans les vasques de marbre aux rayonnants reflets.Des poètes, du bout aigu de leurs stylets,Dociles aux accents que leur dictent les Muses,Sur le blanc parchemin disent Éros, ses ruses,Et la chère Déesse aux yeux de diamantQui porte un astre d’or dessus son front charmant.Un tendre friselis agite le feuillage.Mille oiseaux inconnus à l’éclatant plumageRoucoulent aux bosquets et de petits amoursFoulent en badinant le tapis aux plis lourdsQui recouvre le seuil et les degrés du Temple.
Au tond du tabernacle, aux coussins d’un lit ampleVénus est appuyée. En ses cheveux sacrésBrillent les blonds jasmins, les œillets diaprés,Et son bras garde encore, au grain de la peau fine,Des doux flots maternels la lueur cristalline.Elle tient en ses doigts l’aile d’un cygne blancDont sa main précipite ou ralentit l’élan,Et laisse doucement reposer son pied roseSur le cœur d’un éphèbe effeuillant une rose,Et de qui les regards, meurtris et languissants,Vers les yeux d’Astarté montent comme un encens.Sous la pluie odorante et fraîche des pétalesOn entend, au lointain, résonner les crotalesQue les rapides doigts des Nymphes aux beaux seinsAgitent, en formant de gracieux dessinsDans le gazon fleuri de colchique et d’airelles,Parmi d’obliques vols de grises tourterelles.La sueur du plaisir sort des membres froissés.Des clameurs d’Œgypans, par le nectar grisés,S’élèvent longuement sous le ciel d’émeraude.Un beau couple parfois, qui, près du temple rôde,Franchit l’enceinte auguste et les sens embrasésSous l’œil d’Aphroditè s’abandonne aux baisers.Vénus alors s’émeut, une nouvelle flammeD’un amoureux désir fait palpiter son âme.La Déesse appelant l’éphèbe à son côtéLui livre derechef son front et sa beauté.Le bruit de leurs soupirs comme un zéphyr s’envole .Il enivre grillon, cétoine, luciole,Et, par delà Cythère aux lauriers toujours verts,En un joyeux délire il plonge l’Univers.
Sur son lit la Déesse, alanguie et pâmée,Sourit de sa puissance en tous lieux proclamée ;Car rien ne lui résiste et partout les mortelsReconnaissent son culte et servent ses autels.
III L’hymne d’aphroditè
Ni l’épine laissant aux bras blancs sa morsure,Ni l’écorce aux plis bruts, ni l’ortie aux cent dardsDéesse, n’ont touché ta joue, et ta main pureN’a reposé jamais que sur l’or des brocarts.
Pour t’avoir, ô Vénus, que le plaisir couronne,Les Dieux ont combattu dans l’Olympe léger.Aux bras du beau Pâris tu fis tomber Ænone.Et Diane frémir dans ceux de son berger.
Par toi le front rougit, les âmes se désirent.Des plus ardents transports tous les cœurs sont émus.Par toi les mains, les flancs et les lèvres s’attirentSur le lit nuptial où tremblent les corps nus.
Le tout-puissant éclat que lancent tes prunellesÉblouit les cités, les peuples et les rois.Ton règne a la beauté des choses éternelles.Ton joug est douloureux et charmant à la fois.
Les thyrses fleuronnés qu’agitent les Ménades,Pleines du sang vermeil et de l’âme d’un Dieu,Et les souples roseaux tressés des Oréades,S’inclinent à tes pieds, Vénus au regard bleu !
Ni le blond messager qui porte le pétase,Ni le Maître aux bras noirs des Cyclopes puissants,Ni le Dieu de la foudre au sein de son extase,Ne peuvent résister à tes appels pressants.
Tu troubles Junon même en la céleste enceinte,Et tu fais tressaillir l’âme douce d’Hébé.La sublime Pallas succombe à ton atteinte,Et par toi Ganymède a son cœur dérobé.
Le cygne blanc, le paon gemmé, le flamant rose,Volent à ton épaule, arc-en-ciel irisé !Sous tes pas tout renaît et se métamorphose.Par la mousse du sol ton pied lisse est baisé.
Iris aux yeux changeants adapte à ton épauleL’écharpe où l’éther rit de ses mille couleurs.Mercure, énamouré par ton bras qui le frôle,T’offre son caducée enguirlandé de fleurs.
Les tiges des roseaux, ces flûtes matinales,Célèbrent ton pouvoir, Vénus, et ton destinDont l’histoire est inscrite au Livre des Annales,Dans l’Olympe immortel,par Zeus au front hautain.
Ton corps aime à creuser le frais cristal des sources,A voir fluer sur lui l’eau vive aux tons moirés.Quand vers les bois profonds tu diriges tes courses,Les biches et les faons te suivent, enivrés.
Les arbres font pleuvoir sur ta divine têteLe pollen embaumé qui se colle à ton front.Pourboire ton parfum l’abeille de l’HymetteDéserte son rucher voilé de liseron.
C’est toi qui conduisis, sur le fougueux Pégase,Persée aux clairs regards vers la vierge aux abois,Et fit trembler les flancs dont la ligne s’évaseD’une Andromède aimant pour la première fois.
Tu parais, Hélios adoucit sa lumière,Et longuement se joue aux neiges de ta peau.La craintive Phœbé t’adore, ô Vénus fière ;L’amour qu’elle a pour toi rend son éclat plus beau.
Aussi reçois nos vœux, Déesse au corps flexible,Reçois nos vœux, Vénus, mère du bel Amour,Qui prend nos cœurs, nos corps et nos âmes pour cible,Et dont le doux poison nous brûle sans retour.
Que pour toi l’encens fume et l’amphore s’emplisse ;Que pour toi le lait coule au marbre des autels ;Et, qu’empourpré du sang tout chaud de la génisse,Brille ardemment le seuil de ton temple immortel.
IV Le bain
Le chant s’éteint. Vénus, ravie, écoute encoreLe son des jeunes voix se perdre dans l’aurore.Abandonnant sa couche et son péplum de lin,Appuyée à l’éphèbe en un geste câlin,Elle se lève. Aux plis d’une robe de gaze,Où s’enchâssent béryl, diamant et topaze,Son corps éblouissant demeure emprisonné,Ainsi qu’en une aiguière un glaïeul enfermé.Elle frappe des mains, et, belles fleurs vivantes,Voici qu’à ses côtés s’empressent ses suivantes,Vierges aux fiers profils dont les seins frémissantsN’ont jamais palpité sous l’ivresse des sens,Et qui, bornant leur vie aux soins du gynécée,Tout en servant Vénus sans arrière-pensée,Ne savent point, Hymen, qu’elles seront ta proie.L’une aux pieds de la reine attache la courroieQui retient le cothurne où la jambe est moulée.L’autre en nattes tressant la chevelure, huiléeD’une essence de nard, dispose autour du frontSur le voile d’argent le diadème rond.La jeune Hellé présente à l’auguste DéesseUn miroir reflétant les traits purs, la sveltesse,La grâce, l’harmonie et l’œil délicieuxDe celle qui soumet la terre avec les cieux.Aphroditè sourit de se voir aussi belle,Et d’un signe appelant Nycilline auprès d’elle,D’une main exercée entoure alors son colD’un triple rang d’émail serti de girasol.
Soudain, ainsi parée, elle se met en marche,Franchit le haut parvis. Bientôt, sur chaque marcheSon voile transparent traîne et laisse après luiLe crocus entr’ouvert, l’iris épanoui.Une troupe d’amours blonds et nus la précède.Le joueur de théorbe et le brun citharèdeDe sons harmonieux font retentir les airs,Et réveillent Écho dormant aux bois déserts.La noble Aphroditè gagne, d’un pas agile,Par des chemins ombreux, les rives de son île.Auprès du flot amer qui clapote et frémitSur le bord coralin, recouvert à demi,Et baise doucement le golfe qui l’enserreDe son onde ondulant comme une écharpe claire,Vénus quitte sa robe et ses voiles flottants,Elle est nue, elle s’aime et s’admire longtemps.Elle passe ses mains aux courbes de sa hanche,Rose plus qu’une rose et plus qu’un cygne blanche,Et regarde dans l’eau, sans marbrure et sans pli,S’ériger la fierté de son beau corps poli.Avec joie elle plonge. On voit, algues vivantes,Flotter ses cheveux blonds. Et voici les suivantesQui cédant à la voix suave d’Astarté,Dans les flots scintillants nagent à son côté.Tantôt, rivalisant.de ruse et de vitesse,Elles fendent la vague enflée avec adresse ;Tantôt, se poursuivant avec des cris joyeux,Elles font tour à tour mille folâtres jeux ;Et tantôt, tendrement l’une à l’autre enlacées,Elles sont par la houle en silence bercées.
V Le retour
L’heure succède à l’heure et déjà le soir d’orBlondit les bras rosés des baigneuses. La mortDu jour efface au loin le pâle argent des saules,Et sur la nuque frêle et les frêles épaulesMet des frissons de peur qu’augmentent les vents froids.Tout à coup retentit la bienheureuse voix :« Mes filles, accourez, venez, l’autan se lève !« Hâtez-vous comme moi de regagner la grève.« Phœbé verse déjà sa tremblante lueur« Et couvre les coteaux d’un tapis de blancheur.« Et déjà vers mon Temple ont fui mes tourterelles :« Imitons-les, quittons ces lieux, fuyons comme elles. »Elle dit. Et des chœurs, dans le déclin du jour,Entonnent le pæan glorieux du retour.
Dans un char d’or traîné par le tigre et par l’once,Sur la soie où le corps moelleusement s’enfonce,Tes compagnes, Vénus, s’étendent près de toi.Alors rendant la rêne immobile à ton doigt,Tu laisses s’ébranler le merveilleux quadrige.Comme un trait l’axe vole et voici, qu’ô prodige !A travers les sentiers habilement conduit,Il touche au Temple d’or qui brille dans la nuit.
Là, parmi les éclats d’une indicible joie,Aux festins où le vin comme le sang flamboie,En présence des Dieux oubliant leurs travaux,Aphroditè préside à des plaisirs nouveaux.
252 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources