Le Luth doré, 1911· Les reliques du cœur
IV. Au delà
Nous nous retrouverons sur la route fleurieOù passent, souriants, les Mânes que la vieUnit dans la ténèbre ainsi qu’aux jours dorés.Mais, malgré le trépas, vous vous couronnerezDes beaux convolvulus que vous aimiez sur terre,Et malgré le Léthé coulant plein de mystère,Dans vos fluettes mains vous porterez encorCette gerbe de lis qu’enlace un genêt d’or.Et l’on ne verra point, sur votre face tendre,La mortelle pâleur de l’angoisse s’étendre,Parce que se sera, vaste abîme entr’ouvert,Le royaume d’Hadès à vos regards offert.— Vous poursuivrez,en paix,dans les Champs Élysées,La continuité de vos belles journéesQui, sur terre, passaient pures comme un miroir.Près du fleuve dormant vous viendrez vous asseoir ;Vos yeux refléteront le satin de ses ondes,Et, parfois, vous courbant sur leurs laques profondes,Votre lèvre au flot lourd s’unira quelque instant,Comme sur terre à l’eau de la source d’argentQui baigne en murmurant le seuil de la demeureOù je vous eus pour moi, jadis, heure par heure…— Et ce sera ma joie, en l’infernal séjour,De contempler sans cesse, ô ma Rose d’amour,L’éclat éternisé de votre chair si belle,Et quand vous foulerez le myrte, l’asphodèle,L’herbe sombre d’Hadès, le lierre et l’iris noir, .Sous l’invisible poids de vos talons, de voirDevant votre splendeur s’incliner, frémissantes,Les ombres des grands Morts sortant des mornes sente^Attirés aux clartés d’étoiles de vos yeux,Pour elles oubliant leurs entretiens pieux,Et sentant, tout à coup, dans leur âme endormie,Les désirs s’éveiller comme au temps de leur vie.
34 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources