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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Les jeux des saisons

Beauté des choses

Pierre de Bouchaud· 64 vers

Pour E. de Morsier.

Le tendre olivier de Bohême,Comme une chaude pluie, en juin,Laisse sur le réséda blêmeTomber ses gouttes de parfum.

Les syringas gonflés de sèveOuvrent leur coupe aux blancs reflets,Près de la bordure où, sans trêve,Frémit la houppe des œillets.

Le miel des sureaux luisants poisseLes triangles des feuilles. L’air,Tel un tendre tapis qu’on froisse,Échevèle le gazon clair.

C’est une douce symphonieD’aromes, d’éthers, de chaleurs.On sent vibrer l’âme infinieDu monde aux calices des fleurs.

C’est une alerte ritournelleD’heureux gazouillements d’oiseaux ;Un vol de blondes tourterelles ;Des heurts languissants de roseaux.

C’est sur le satin des feuillagesToute la charge du soleil.C’est un merveilleux alliageDe vert pourpre et d’azur vermeil.

Mon Dieu, mon Dieu que l’heure est douce !Que tout est brillant et joyeux !La pervenche ouvre dans la mousseL’astre violet de ses yeux.

Le ruisseau fou se jette et vireDans la vasque du bassin rondOù la carpe d’argent s’étire,Guette et happe le moucheron.

Que tout est brillant L’atmosphère !Tremble comme un souple rideau.Sur l’étang moiré la légèrePhalène vole au ras de l’eau.

Au loin, les pelouses ovalesRessemblent à des médaillonsQu’encadrent de mille astragalesColéus et pieds de lions.

Que tout est brillant Le sol livreSon corps aux bras de la clarté.Et tout l’univers paraît ivreDe surhumaine volupté.

— Ardeur, harmonie et délire !Fécond et beau frémissement !Tout l’univers est une lyreQui vibre, vibre éperdûment.

Qu’importe la fuite des choses,Puisque vient se graver en moiCette incroyable apothéose,Ce moment débordant d’émoi !

Alors même que la Nature,Sous les étreintes des frimas,Aura dépouillé sa parureDe rameaux, d’ombres, de lilas,

Et ne sera plus que détresse,Désastre, défaite, abandon,Hiver, solitude traîtresse,Malheur, amertume sans nom :

Elle poursuivra dans mon âmeUn règne, à cet été pareil,Et puisera toute sa flammeEn mon cœur comme à ce soleil.

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources