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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Les jeux des saisons

Stances

Pierre de Bouchaud· 72 vers

Pour Pierre Quillard.

Les tilleuls touffus sont remplisD’un clair bourdonnement d’abeillesQu’ils recèlent dans les replisDe leurs odorantes corbeilles.

Dans les bosquets le syringaOuvre sa cassolette blanche.Et le raisin de MalagaAu bord des espaliers se penche.

Une poussière de pollenS’élève au tournant des alléesDu jardin, beau comme un édenAvec ses odeurs affolées.

Et sur le sable lisse et doux,Le long des gradins de la serre,Le cactus s’épanouit sousLe mur de cristal qui l’enserre,

Tandis qu’au tronc des blancs bouleauxEt des aulnes, les clématitesAssurent leurs mille rouleauxAvec leurs vrilles parasites.

— Nature vivace, je suisLe papillon qui vagabonde,Ou l’insecte qui dans les buisCherche l’obscurité féconde.

Je sens passer au fond de moi.Tous les soupirs de vos ramures.Je partage et comprends l’émoiDe vos moissons blondes et mûres.

Parfois il me semble verserUn flot de consolantes larmes,Lorsque je me vois caresserPar votre pluie oignant les charmes.

Ou bien mon cœur s’ouvre soudainAux plus rares élans de joie :Et c’est au ciel incarnadinVotre grand soleil qui flamboie !…

Vous savez donner tour à tourLe calme ou l’angoisse à mon âme :Tantôt vous êtes son amour,Tantôt vous vous faites sa flamme.

Vous m’emportez au cœur des lysSur l’aile prompte de l’abeille,Ou vous m’enfermez dans l’irisAvec le bourdon, ô merveille !

C’est vous qui préservez mon cœur,En le baignant à vos essences,Des tristesses de la rancœurEt des sombres désespérances :

Car vous êtes l’enivrementDe la vie en sa plénitudeEt son divin jaillissement ;L’éternelle béatitude ;

Le renouveau ; l’adolescentQui, L’éclair dans les yeux chemine,Et qui, léger, cueille, en passant,Le pampre long de la glycine ;

Le baiser qui mêle l’oiseauA l’oiseau sur la branche souple ;Le désir qui dans son réseauEnserre et retient chaque couple.

Et c’est en vous que tout s’unit :La bête sauvage, la plante,L’amante dont l’amant bénitEt veut la caresse troublante

Et c’est vous qui dans le berceauInviolable de la terre,Sous l’ombrage d’un arbrisseau,Dans le repos du grand Mystère :

Gardez les corps inanimésDe ceux qui jadis, ô Nature,Se sont étreints, se sont aimésSur votre cher sein de verdure.

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources