Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Panthéisme

Dans la lumière

Pierre de Bouchaud· 56 vers

Pour Ernest Raynaud.

Voici tous les parfums en flux torrentielQui jaillissent du sol et croisent vers le ciel.La montagne se mire aux glaces des fontaines.La jacinthe aux lueurs de fines porcelainesSur les pelouses met des tons roses et bleus.L’aubépine a neigé sur les prés moelleux.Dans la harpe mobile et vive de l’hyeuseLe vent dit sa chanson. La colombe joyeuseRoucoule au sein du hêtre, et l’espace empourpréSemble un peplum tendu sur un monde sacré…Mon cœur se gonfle ainsi qu’un fruit qu’une onde pureImprègne doucement. Et toute la NatureForme une large amphore où mon être est noyé.Des pépiements d’oiseaux remplissent le noyerQui dresse dans les airs sa masse, comme un temple.Les sapins sur le sol projettent une ombre ample.Et sur la rive tiède où le fleuve glissantDéferle en écumeux sillon éblouissant,L’étalon éperdu vient boire ou se reposeParmi les joncs vibrants et le mince osier rose.

— Ah ! Soleil, je salue en vous toute la vie,Sous cette averse d’or fluide, jamais tarie,Que vous versez du ciel à torrents enflammés…Vous pressez dans vos bras flagrants, et ranimezLes arbres, les coteaux, les champs, la bonne terre.Par vous le froment pur germe dans le mystèreEt l’alerte ruisseau, que le gel arrêta,Reprend son cours rapide ; et le sol qui restaInculte, désert, nu, magiquement se couvreDe bourgeons ou de fleurs ; et l’écorce du rouvre,Sous la sève qui monte, éclate en maints endroits…

— Soleil, Soleil fécond, archer d’or, roi des rois,Je dirai ta beauté dont mon âme est éprise,Ton éblouissement dont la splendeur me grise.Ainsi que le fidèle implore à genoux Dieu,Je t’adore ardemment, belle source de feu.Mais, plus que ton pouvoir sur l’espace et les chosesEt faisant des boutons fermés jaillir les roses,J’aime les coups soudains dont tu perces le cœur,L’émotion qui germe à ta brusque chaleur,La passion, naissant de ta flamme fatale,Qui jetait autrefois Hercule aux pieds d’Omphale,Et qui, tant que la vie épanchera son cours,Unira l’être à l’être et mêlera leurs jours…Et j’aime que, par toi, les divines détressesSourdent au fond des seins tremblants qu’Éros oppresse.Ou mord d’un glaive aigu qui fouille jusqu’au sang ;Qu’un rêve de langueur trouble l’adolescent ;Et que tout l’éclat mol des flottantes nuées,Les fleurs par le zéphyr lentement remuées,L’air qui danse et rutile à ta blonde clarté,L’océan des grands bois sous tes traits agité,L’éther plus transparent que la mer des Cyclades,Et les midis flambants comme ceux de Grenade,Ne soient rien, — comparés au déchirant plaisirDu cœur humain, Soleil, où tu veux le désir.

56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources