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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Panthéisme

Les aurores

Pierre de Bouchaud· 195 vers

Pour Emmanuel Rodocanachi.

Mon Dieu, que de belles auroresJ’ai vu s’épanouir aux cieux,Fleurir les espaces sonores,Peupler l’éther mystérieux !Du plus lointain de ma jeunesseRevit encor le souvenirDe cette irradiante ivresseDes aubes allant resplendir.Elles éclairent ma mémoire,Et leurs pétales éclatantsS’unissent en roses de gloire,Évoquent d’immortels printemps.Des rayons, hors du gouffre d’ombreQue creuse peu à peu le Temps,Jaillissant en gerbes sans nombre,Vont, de nouveau, dans mes regardsGlisser cette ardeur bienheureuseQui fait pâlir, de toutes parts,La nuit comme une tubéreuse.

— O fraîcheur vive, ô matins clairsDe Lacédémone et d’Athènes,Lueurs brusques trouant les airsDe leurs flèches régaliennes.Source pourpre à l’éclat sans nomNoyant dans son eau triomphaleL’Acropole, le Parthénon,Et les vieux remparts sous leur hâle.Cristalline limpidité,Aurores du PéloponèseDans le lourd parfum de l’été :Jasmin, eucalyptus et fraise.Sécheresse ardente pâmantLes horizons de Macédoine,Si pareils à l’effeuillementEnflammé des rouges pivoines…Puis, spectacle plus bel encor,Les réveils de ConstantinopleSous la lumière, et les flots d’orDevenant carmin et sinople…L’aube foulant le gazon molAux bords des eaux tièdes d’Asie ;Sur la mosquée et sur le solBrodant ses mille fantaisies.Le déluge igné surplombant,Dans l’harmonieuse presqu’île,Les larges cèdres du Liban,Gardiens de l’espace tranquille…Sur les pittoresques rochersEt les verts sommets du Caucase,Ces tons gais de fleurs de pêchersAccrochés comme au flanc d’un vase.Et dans les frais jardins PersansL’incursion des teintes rosesQui, sous les zéphyrs frémissants,Luttent d’éclat avec les roses,Tandis que de sveltes jets d’eauDévident, à l’air qui frissonne,Leur souple et mobile fuseau,Au cœur des harems monotones.

— Mais voici le subtil éclatDes tièdes matins d’Italie,Avec leur charme délicat,Leur langueur, leur mélancolie…Voici, sur les coteaux SiennoisCouronnés d’étroites terrasses,S’illuminer en tapinoisLes verrières des maisons basses.Voici s’incendier soudain,Sur le pignon de sa colline,Pérouse et ses pâles jardinsD’oliviers que le vent câline…Sur les bords où Naples souritDans sa parure d’épousée,Voici, comme un léger esprit,Que l’aube neuve s’est posée,Avant d’enrouler, sur les flotsOndoyants de la mer changeante,Sa soie rose autour des îlots,Ainsi qu’un lierre d’Agrigente…O calme adorablement douxDes doux coteaux de la Sicile,A l’heure matinale et sousLes senteurs que le vent distille.Falaise où la Calabre voitLa mer du golfe de Tarente,Sous tes baisers qu’elle reçoit,Clarté, devenir amarante.Éclatantes diffusionsDes tons de braise et d’écarlateEmprisonnant, dans leurs rayons,Les champs de la Basilicate.Coulée ardente de l’étherSubmergeant tes grands bois de chênes,Gargano, promontoire vertOù le vent salin se promène…Du Montefeltre, où rêve Urbin,J’ai vu flamboyer les vallées,Et vers l’azur incarnadinLes aigles prendre leurs volées.J’ai vu, le long du port étroitAu fond duquel s’étale Ancône,S’empourprer maint paisible toit,Aux flancs des mâts les voiles jaunes.J’ai vu, dans les matins légersSaupoudrés de tendre lumière,Les tours, tels des troncs trop chargés,S’incliner sur Bologne fière.Et, par la pinède bordantDe son ourlet d’ombre Ravenne,Les pins vers le ciel se tendantPour saluer l’aube prochaine…Venise et ses mille canaux,Au seuil du jour qui se ranime,Sous mes yeux, comme des coraux,Ont pris une teinte sanguine,Cependant qu’au bas des balcons,L’œillet rouge et la capucine,Comme des coiffes de faucons,Flamboyaient dans la brise fine,Et que la plage du LidoSemblait, sous la flamme plongeanteDu ciel, un paisible radeauQue l’écume du flot argente.

— Mais les matins de France avecLeur charme embrumé de rosée,Et sous la courbe du ciel secLeur douceur de faille rosée ;Les matins de France si beauxDans leur teinte de cendre chaudeEt leurs diaprures d’émauxSur l’arc de l’espace émeraude ;Les matins de France ont laisséTant de fulgurance en mon âmeQu’ils illuminent son passéDe toute leur divine flamme.— O douceurs, ô limpidités,Opaline et pure atmosphère,O jeux de l’aube reflétésDans les eaux de l’étang de Berre.Premiers rayons, flèches de feuRougissant le sol de Camargue ;Sur les bateaux du Rhône bleuTransperçant les voiles qu’on largue ;Traversant les hautains arceauxDes arènes d’Arles, les pierresDu vieux nid sarrasin des Baux ;Criblant Avignon de lumière…— O brume des réveils normandsDans leurs guirlandes de feuillage ;Aurore humide ranimantComme à regret le paysage ;Aubes du Nord apparaissantA l’horizon chargé de pluie ;Clarté fragile caressantLes jardins où Rouen s’appuie,Les coteaux de la Meuse en pleurs,L’Argonne, ses tapis de sauges,La colline de Vaucouleurs,Domrémy, les forêts des Vosges,Et la plaine où veille BelfortComme une alerte sentinelle,Et vous, Alsace, que le SortCondamne à l’angoisse éternelle…— Des lourds contreforts du JuraQue les hauts sapins escaladent,Parmi le froid et le fracasDes vertigineuses cascades,Voici descendre doucementDans ses gazes souples, l’auroreAux rives en fleurs du Léman.— Voici le jour qui rougit, doreEt caresse les monts altiersDominant l’horizon si nobleOù, sous ses mille épais noyers,Repose en souriant Grenoble.— Voici, dans l’air limpide et frais,Qu’une gloire de feux attise,Les crêts des monts du Vivarais,Sous le ciel couleur de cytise…

— Mais plus que les charmants matinsDe Toulouse ou bien de Bayonne,Et que l’éveil des bois de pinsAu fond des landes de GascognePlus que les jeux de la clartéAux creux des dolmens de BretagneEt l’emportement de l’étéDès que l’aube étreint la campagne ;Plus que les matins que j’ai vusPlus que les aurores de FranceEt des beaux pays où je fus :J’aime les aubes de FlorenceCouvrant, d’un vermillon manteau,Le faîte de la calme égliseQui, du bord de San Miniato,Contemple cette ville exquise.

195 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources